La visite du pape Léon XIV en Algérie, annoncée pour les 13, 14 et 15 avril 2026 à l’invitation du président Abdelmadjid Tebboune et des évêques catholiques du pays, dépasse de loin le seul calendrier religieux.
Cette visite éclaire une réalité algérienne souvent mal lue, parfois caricaturée, presque toujours simplifiée. Car l’Algérie n’est ni un État laïque au sens occidental du mot, ni un pays fermé à toute pluralité religieuse.
Elle assume une identité constitutionnelle musulmane tout en affirmant, dans son droit positif, la garantie de l’exercice du culte pour les autres confessions. C’est cette ligne, ferme et nuancée à la fois, que la visite pontificale vient exposer au grand jour.
Le socle juridique est net. L’article 2 de la Constitution algérienne dispose que «l’Islam est la religion de l’Etat». Mais la même Constitution, dans son article 51, affirme aussi que «la liberté d’exercice des cultes est garantie, elle s’exerce dans le respect de la loi», en ajoutant que «l’Etat assure la protection des lieux de culte de toute influence politique ou idéologique».
Le texte fondamental algérien ne consacre donc pas une neutralité confessionnelle intégrale. Il dessine plutôt un modèle où l’État se réfère explicitement à l’Islam, tout en reconnaissant à d’autres religions un espace légal d’existence et de pratique.
Cette architecture est précisée par l’ordonnance n°06-03 du 28 février 2006 fixant les conditions et règles d’exercice des cultes autres que musulman. Son article 2 affirme que «l’Etat algérien dont la religion est l’Islam garantit le libre exercice du culte», dans le respect de la Constitution, des lois, de l’ordre public, des bonnes mœurs et des droits fondamentaux d’autrui. Le même article précise que l’État «garantit également la tolérance et le respect entre les différentes religions».
L’article 4 interdit, en outre, d’utiliser l’appartenance religieuse comme fondement de discrimination. Ces dispositions sont essentielles, car elles montrent que la diversité cultuelle n’est pas une tolérance vague, laissée à l’humeur du moment, mais un principe inscrit dans les textes.
Mais cette liberté de culte n’a jamais été conçue, du point de vue de l’État algérien, comme une liberté de prospection spirituelle ou de conquête religieuse. Le droit trace ici une frontière précise. L’article 11 de la même ordonnance punit de deux à cinq ans d’emprisonnement et de 500 000 à 1 000 000 de dinars d’amende quiconque «incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion», notamment en s’appuyant sur des établissements d’enseignement, de santé, des œuvres sociales ou des moyens financiers.
Le même article réprime aussi la fabrication ou la diffusion de supports visant à «ébranler la foi d’un musulman». L’article 13 sanctionne, pour sa part, l’exercice d’un culte en dehors des conditions fixées par la loi. En clair, la doctrine algérienne n’est pas l’hostilité au culte non musulman. Elle est le refus du prosélytisme et de la conversion militante.
Cette distinction est d’ailleurs assumée publiquement par les responsables algériens. En décembre 2025, le ministre des Affaires religieuses et des Wakfs, Youcef Belmehdi, déclarait que l’Algérie avait mis en place «des lois claires» en matière de garantie de la liberté de pratique du culte et de protection de tous les lieux de culte. Cette formulation est révélatrice. Elle ne parle ni d’effacement religieux ni de relativisme confessionnel. Elle revendique un encadrement juridique, c’est-à-dire une liberté reconnue, mais ordonnée.
Cette ligne n’est pas seulement inscrite dans les textes. Elle a trouvé une traduction diplomatique nette lors de la visite d’Abdelmadjid Tebboune au Vatican, le 24 juillet 2025. Selon le communiqué du Saint-Siège, les échanges ont porté sur «l’importance du dialogue interreligieux et de la collaboration culturelle dans la construction de la paix et de la fraternité dans le monde», ainsi que sur les bonnes relations entre l’Algérie et le Vatican.
Autrement dit, Alger assume un cadre religieux souverain, mais le projette aussi, sur la scène internationale, dans le registre du dialogue et de la coexistence.
C’est pourquoi la venue du pape revêt une portée plus profonde qu’une simple visite pastorale. Selon l’annonce officielle de l’Église catholique d’Algérie, le déplacement doit conduire Léon XIV à Alger et à Annaba, avec des séquences religieuses et symboliques de premier plan. Le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, y voit «un signal fort» et «un témoignage de coexistence».
À travers cette visite, l’Algérie montre qu’elle peut accueillir le chef de l’Église catholique sans renoncer à son identité musulmane d’État, précisément parce que son droit distingue entre culte autorisé et prosélytisme prohibé.
Il y a là une vérité algérienne qu’il faut savoir nommer sans la déformer. Non, l’Algérie n’est pas laïque au sens classique du terme, puisque l’Islam y demeure religion d’État. Mais non, elle n’est pas non plus juridiquement fermée à l’existence des autres cultes. Elle protège leur exercice dans un cadre légal précis.
Cette nuance change tout. Elle permet de comprendre que la mémoire chrétienne du pays, de saint Augustin à Annaba, des basiliques aux petites communautés catholiques d’aujourd’hui, n’est pas un corps étranger à tolérer à contrecœur, mais une strate historique qui peut encore être reconnue sans remettre en cause le caractère musulman de la nation.
Au fond, la visite du pape agit comme un révélateur d’État. Elle montre une Algérie qui refuse que la religion devienne entreprise d’influence sur les consciences musulmanes, mais qui n’efface ni les lieux de culte des autres, ni leur droit à l’existence, ni la profondeur chrétienne de certaines pages de son histoire.
Cette position peut être discutée, critiquée, défendue. Mais elle ne peut être comprise qu’à cette condition. L’Algérie dit oui à la liberté du culte, non au prosélytisme. Et dans cette ligne de crête, la réception du pape ne constitue pas une contradiction. Elle constitue une démonstration.
S. Méhalla
