L’approche algérienne, fondée sur le droit international, privilégie la rigueur juridique à la confrontation politique.
Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a réaffirmé, dans son message lu en son nom par le Premier ministre, Sifi Ghrieb, lors d’une rencontre en marge des travaux de la 39e session ordinaire du Sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine (UA) à Addis-Abeba, le soutien de l’Algérie à la qualification du colonialisme de crime contre l’humanité et d’acte de génocide.
«Les sacrifices incommensurables consentis par des millions d’Africains pour la liberté, la dignité et la justice ne sauraient être relégués à l’oubli, ni réduits à des récits tronqués», avait notamment écrit le chef de l’Etat. Revenant sur ces déclarations, la directrice du Centre d’appui à la technologie et l’innovation, professeure à l’École nationale supérieure de journalisme et avocate, Me Amina Chemami, a estimé dans son intervention sur les ondes de la Radio Chaîne III de la Radio nationale que l’Algérie n’est pas seulement dans une démarche de mémoire, mais «participe à une transformation juridique internationale».
Selon elle, «il s’agit d’opérer le passage de la mémoire coloniale vers une qualification juridique universelle des crimes qui ont été commis», inscrivant ainsi la question dans «l’ère de la responsabilité internationale des crimes coloniaux».
Le droit, un véritable levier stratégique
Pour Me Chemami, le droit constitue désormais «un véritable levier stratégique». «Le droit aujourd’hui est devenu un instrument de souveraineté et l’Algérie l’utilise en agissant avec beaucoup de calme, mais aussi avec profondeur stratégique, faisant de la mémoire une architecture juridique», a-t-elle expliqué, précisant que «l’approche algérienne, fondée sur le droit international, privilégie la rigueur juridique à la confrontation politique». Cette stratégie s’articule autour de trois axes. Le premier concerne «la documentation et la collecte d’archives relatives aux crimes coloniaux».
«On parle des archives militaires, des rapports officiels, mais aussi des témoignages documentés», a-t-elle détaillé. Le deuxième axe porte sur «la qualification juridique», à travers un projet d’incrimination des crimes coloniaux examiné par les institutions nationales selon «des standards internationaux». Enfin, le troisième niveau vise «l’internationalisation du dossier via les mécanismes africains multilatéraux».
À ce titre, elle a cité les principales instances continentales susceptibles d’être saisies, dont la Cour et la Commission africaines des droits de l’homme et les mécanismes juridiques spécialisés de l’Union africaine. «Toutes ces instances doivent être saisies avec des preuves solides», a-t-elle insisté.
Ces preuves, a-t-elle précisé, incluent les archives, les témoignages vivants, les expertises démographiques attestant de la chute drastique de la population algérienne, les déplacements forcés et la politique de la terre brûlée. «Les archives sont irréfutables dans ce domaine», a-t-elle martelé, évoquant également «les massacres et la destruction systématique opérés durant la période coloniale».
De statut victime à celui de législateur international
Au-delà de la réparation, même symbolique, elle voit dans cette dynamique une évolution majeure du continent. «L’Afrique passe d’un statut de victime à un statut de législateur international», a-t-elle déclaré, saluant le travail de la Commission de l’Union africaine pour le droit international visant à qualifier le colonialisme de crime contre l’humanité.
«On ne considère plus le colonialisme comme un simple fait historique, mais comme un système organisé de domination», a-t-elle conclu, rappelant que la reconnaissance juridique internationale constitue une étape décisive vers l’établissement d’une responsabilité pleine et entière.
Une vision «réaliste»
De son côté, le professeur en relations internationales et géopolitiques, Idris Attia, a affirmé que les messages adressés du président de la République, reflétaient une vision réaliste issue de l’approche algérienne traditionnelle fondée sur le principe «l’Afrique aux Africains» et le refus des ingérences étrangères dans les affaires du continent. Intervenant sur les ondes de la Chaîne I de la Radio nationale, le politologue a rappelé que le chef de l’Etat a réaffirmé le choix de «solutions africaines» aux conflits et crises africains, partant de sa conviction profonde que les pays du continent sont capables, politiquement et pratiquement, de traiter eux-mêmes leurs problèmes, ce qui renforce la souveraineté nationale et tient compte de la spécificité des contextes locaux.
Selon lui, cette orientation reflète la constance de la diplomatie algérienne à travers le temps dans son soutien à des solutions purement africaines, loin de toute tutelle ou règlement de comptes et des tensions entre les grandes puissances et la lutte pour l’influence sur la scène africaine.
Développement et sécurité : une relation organique
L’intervenant a soutenu que le discours du président de la République ne s’est pas limité aux aspects politiques, mais a insisté sur le lien organique entre le développement et la stabilité sécuritaire et politique, soulignant qu’il n’est pas possible d’aborder les questions de sécurité sur le continent sans une vision globale intégrant des projets de développement, des infrastructures et des programmes structurels susceptibles de réduire la fragilité économique et sociale.
Son message a mis, en évidence, aux dires d’Idris Attia, les positions fermes de l’Algérie en soulignant l’importance de passer d’une logique de gestion des crises à une logique de prévention, en activant le rôle du Conseil de paix et de sécurité africain et en renforçant la diplomatie préventive et les mécanismes d’alerte précoce au sein du continent.
F. Houali
