Le Conseil de sécurité des Nations unies a été le théâtre, vendredi 30 octobre, d’un affrontement diplomatique majeur autour du Sahara occidental.
La Russie a opposé son veto au projet de résolution présenté par les États-Unis, empêchant son adoption malgré le soutien de onze membres du Conseil. Trois autres se sont abstenus.
Le texte américain entendait privilégier le plan marocain d’autonomie comme base des négociations et modifier la configuration de la mission onusienne. Dans ce contexte de fortes tensions diplomatiques, le représentant permanent de l’Algérie auprès des Nations unies, Amar Bendjama, a défendu le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination et mis en garde contre toute tentative de transformer une situation de fait en légitimité juridique.
Le veto russe constitue un développement important dans le traitement du dossier sahraoui. Alors que Moscou s’était abstenu lors du vote de la résolution 2797 en octobre 2025, la diplomatie russe a cette fois choisi de bloquer le projet américain. Une décision qui empêche Washington d’imprimer au processus politique une orientation que plusieurs délégations jugeaient déséquilibrée.
Le projet américain prévoyait de prolonger jusqu’au 31 octobre 2027 le mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO), tout en la rebaptisant Mission des Nations unies au Sahara occidental (MINUSO). La disparition du terme «référendum» de son appellation revêtait une portée symbolique particulièrement sensible.
Washington proposait également de faire de l’autonomie sous souveraineté marocaine la solution considérée comme la plus réalisable, tout en envisageant une réorganisation de la mission. Cette orientation s’inscrivait dans le prolongement de la résolution adoptée en 2025, mais allait plus loin dans la place accordée à la proposition marocaine.
Les réserves exprimées durant les négociations avaient conduit les États-Unis à assouplir certaines dispositions de leur projet initial, notamment en réintroduisant une référence à l’autodétermination et en renonçant à une transformation immédiate de la mission en structure politique. Ces concessions n’ont cependant pas suffi à lever l’opposition russe.
Moscou a parallèlement présenté un contre-projet prévoyant la reconduction pour une année supplémentaire du mandat de la MINURSO, sans modification de son nom ni de ses missions essentielles, tout en réaffirmant la nécessité d’un règlement conforme à la Charte des Nations unies.
Cette confrontation entre deux approches du règlement du conflit a donné une résonance particulière à l’intervention d’Amar Bendjama.
Invité à prendre part à la séance en qualité de représentant de l’Algérie, sans droit de vote, le diplomate algérien a exposé les objections de son pays à une démarche susceptible, selon Alger, de compromettre les fondements juridiques du processus de décolonisation.
Bendjama : une négociation ne peut avoir une conclusion imposée
Pour le représentant algérien, la question centrale demeure celle du droit du peuple sahraoui à choisir librement son avenir. Un droit qui ne peut être réduit à une formule diplomatique ou subordonné aux intérêts des puissances internationales.
Bendjama a rappelé que l’Algérie intervenait à plusieurs titres : pays voisin directement concerné par le conflit, État accueillant depuis plus de cinquante ans des réfugiés sahraouis et membre des Nations unies attaché aux principes de leur Charte.
Il a également insisté sur la responsabilité particulière des membres du Conseil de sécurité, dont le mandat constitue, au-delà d’un privilège institutionnel, une obligation morale de défendre le droit international avec impartialité et équité.
L’ambassadeur a notamment contesté l’idée qu’un processus de négociation puisse être engagé alors que son résultat serait pratiquement arrêté à l’avance.
Faire d’une proposition politique particulière à la fois le point de départ et le point d’arrivée des discussions reviendrait, selon son argumentation, à vider les négociations de leur substance.
Cette critique vise directement la place accordée au plan d’autonomie marocain. Rabat considère cette initiative comme une solution réaliste et durable au conflit. Alger estime, au contraire, qu’aucune proposition ne saurait exclure d’emblée les autres modalités d’exercice du droit à l’autodétermination.
La délégation algérienne a ainsi défendu un processus politique véritablement ouvert, fondé sur le droit international, associant les parties concernées et tenant compte des positions des États voisins, notamment l’Algérie et la Mauritanie.
L’objectif, selon Bendjama, doit rester la recherche d’une solution juste, durable et mutuellement acceptable, et non l’organisation de discussions destinées à faire avaliser une conclusion préétablie.
Le diplomate algérien a également rappelé qu’aucun acteur international ne pouvait attribuer à une puissance un titre de souveraineté qu’il ne possède pas lui-même.
Cette affirmation renvoie au statut du Sahara occidental, toujours inscrit par les Nations unies sur la liste des territoires non autonomes, ainsi qu’à l’avis consultatif rendu en 1975 par la Cour internationale de Justice.
La Cour avait alors conclu que les éléments examinés n’établissaient pas de liens de souveraineté territoriale susceptibles de faire obstacle à l’application du principe d’autodétermination.
Dans cette perspective, la reconnaissance politique d’une situation territoriale contestée ne saurait suffire à en modifier le statut juridique.
Bendjama a mis en garde contre une logique qui conduirait le Conseil de sécurité à donner une apparence de légalité au fait accompli. Le risque serait alors de consacrer les rapports de force plutôt que de garantir les droits des peuples.
L’ambassadeur a également évoqué la Palestine pour illustrer les conséquences d’une application sélective des principes internationaux. Sans assimiler juridiquement les deux situations, son intervention établit un parallèle entre des populations dont les droits demeurent au centre de conflits prolongés et les difficultés du système multilatéral à assurer leur protection.
La question posée à l’ONU dépasse ainsi le seul Sahara occidental. Une organisation chargée de préserver la paix peut-elle s’écarter des principes qu’elle est censée défendre pour faciliter un compromis politique?
La crise humanitaire et la mémoire de la décolonisation
Au-delà des considérations diplomatiques, Bendjama a consacré une partie importante de son intervention au sort des réfugiés sahraouis accueillis dans les camps de Tindouf.
L’ambassadeur a dénoncé la réduction progressive de leur tragédie humaine à des statistiques, des besoins alimentaires et des enveloppes budgétaires. Derrière ces chiffres se trouvent pourtant des familles, des enfants et des générations entières confrontées à l’exil.
Il a particulièrement insisté sur les conséquences de la diminution de l’assistance internationale, notamment la réduction des rations alimentaires dans un contexte de vulnérabilité nutritionnelle.
Pour Alger, cette situation ne saurait être dissociée du règlement politique du conflit. L’aide humanitaire doit répondre aux besoins des populations et ne peut devenir un instrument de pression destiné à favoriser l’acceptation d’une solution déterminée.
Le représentant algérien a rappelé les obligations internationales de protection des réfugiés et leur droit à une existence digne. Il a également invoqué l’histoire de son propre pays, dont l’indépendance fut conquise au terme d’une longue lutte contre la colonisation française.
Cette référence historique donne sa cohérence à la position algérienne. Le droit à l’autodétermination, exercé par le peuple algérien au prix d’immenses sacrifices, doit demeurer applicable au peuple sahraoui.
La séance du 30 octobre aura finalement révélé une fracture profonde au sein du Conseil de sécurité. Après le veto russe contre le projet américain, le contre-projet de Moscou a lui aussi échoué, ne recueillant que trois voix favorables et se heurtant à l’opposition des États-Unis. À la veille de l’expiration du mandat de la MINURSO, aucune des deux initiatives concurrentes n’avait donc été adoptée.
Cette double impasse place les Nations unies devant une difficulté immédiate : assurer la continuité de leur présence sur le terrain tout en recherchant un compromis sur les conditions du règlement politique.
Le veto russe n’apporte pas de solution au conflit. Il empêche néanmoins l’adoption d’un texte qui aurait renforcé la place du plan marocain d’autonomie dans le cadre des négociations.
Quant à l’intervention d’Amar Bendjama, elle réaffirme la ligne diplomatique algérienne : aucune recherche de compromis ne devrait, selon Alger, conduire à effacer le droit du peuple sahraoui à décider de son avenir.
Au terme de cette journée de confrontation diplomatique, une interrogation demeure : le Conseil de sécurité parviendra-t-il à concilier la recherche d’une solution politique avec les principes de droit international sur lesquels repose le processus de décolonisation?
C’est désormais autour de cette question que se poursuit le bras de fer diplomatique sur le Sahara occidental.
Synthèse S. Méhalla
