Ou l’extraordinaire génie d’une République qui fabrique ses désastres et en confie la paternité à ses immigrés.
La France est un pays prodigieux. Elle possède cette faculté, probablement unique dans l’histoire des civilisations, de s’endetter elle-même, de se ruiner toute seule, de saborder son école, d’asphyxier ses paysans, de paupériser ses travailleurs, puis de découvrir, au terme d’une enquête intellectuelle digne d’un mollusque sous anesthésie, que le responsable porte une djellaba.
Il fallait oser. Ils ont osé.
La rue gronde. Les lycéens réclament des professeurs, les salariés du pain, les agriculteurs de quoi survivre, les automobilistes de quoi rouler. La République tousse, suffoque, titube sous ses propres contradictions. Mais, dans les studios climatisés de la grande inquisition cathodique, les docteurs ès décadence ont trouvé le diagnostic. Ce n’est ni l’incurie gouvernementale, ni l’indigence stratégique, ni l’incontinence budgétaire. C’est Mohammed !
Mohammed, cet être surnaturel qui, entre deux journées de travail, aurait personnellement organisé la désindustrialisation française, creusé les déficits publics et dérobé les professeurs de mathématiques.
Sur les plateaux de CNews, le raisonnement atteint des altitudes où l’oxygène abandonne définitivement le cerveau. Une manifestation éclate ? Immigration ! Une voiture brûle ? Islamisation ! Le Trésor emprunte à des taux inquiétants ? Grand remplacement ! À ce degré de sophistication intellectuelle, même les charlatans du Moyen Âge exigeraient des preuves.
Quelle merveilleuse économie de neurones !
On ne gouverne plus, on exorcise. On ne réforme plus, on désigne. On ne répond plus aux revendications, on convoque le spectre mohamédien. L’immigré musulman est devenu l’aspirine universelle d’une classe dirigeante atteinte d’une cirrhose de la responsabilité.
Et quelle commode providence que cet immigré ! Il travaille pour financer les retraites, mais devient suspect lorsqu’il réclame sa place. Il soigne les malades, construit les immeubles, nettoie les rues, puis se retrouve accusé d’avoir sali la civilisation. Il est indispensable à l’économie et insupportable à la mythologie nationale.
Imaginons maintenant le grand miracle.
Demain matin, tous les musulmans quittent la France. Plus un seul. Disparus ! Les voilà partis avec leurs enfants, leurs compétences, leurs impôts, leurs commerces et leurs bras.
Alors, naturellement, les milliards de dette s’envoleront comme des colombes. Les écoles recruteront spontanément des enseignants. Les hôpitaux accoucheront de médecins. Les usines ressusciteront de leurs cendres. Les paysans vendront leur blé au prix de l’or. Et les ministres, suprême prodige, deviendront intelligents.
Hélas ! Il restera la dette, les déficits, les déserts médicaux et les mêmes génies au pouvoir.
Quel désastre pour les professionnels de la xénophobie ! Privés de musulmans, ils seraient condamnés à cette activité particulièrement humiliante qu’on appelle réfléchir.
Voilà le secret de cette imposture.
Le racisme politique n’est pas seulement une passion détestable. C’est une industrie de blanchiment de l’incompétence. Il lave les responsabilités, recycle les échecs et transforme les faillites gouvernementales en complots civilisationnels.
Trump en a popularisé la recette. Une poignée de ressentiment, deux mesures de mensonge, un étranger à détester.
Servir brûlant à une opinion exaspérée.
La France, patrie autoproclamée de Descartes, semble parfois avoir remplacé le doute méthodique par la certitude xénophobe.
Et pendant que le pays réclame du pain, ses bateleurs lui vendent de la peur.
Pendant qu’il demande des comptes, ils comptent les minarets.
Pendant qu’il cherche un avenir, ils lui fabriquent un ennemi.
La France ne manque décidément pas de Lumières. Elle manque de gens capables de les allumer.
Quant au naufrage national, qu’on se rassure. Les capitaines ont déjà trouvé leur défense.
Ce n’est pas eux qui ont coulé le navire.
C’est le passager musulman qui priait dans la cale.
S. Méhalla
