Quand la lutte antiterroriste devient un discours sur la propriété des vaincus.
Il fallait oser. Dans un article publié le 10 octobre 2026, un journal américain hostile à l’Islam politique s’interroge gravement sur le devenir des biens appartenant aux organisations qualifiées de terroristes après leur défaite militaire.
Son auteur, un Indien, examine le sort des immeubles, des entreprises, des comptes bancaires et des infrastructures abandonnés par les vaincus. Une question apparemment juridique, presque notariale. Mais derrière cette comptabilité de guerre se dessine une singulière géographie de l’indignation.
L’auteur convoque Daech, Al-Shabaab, le Hezbollah, les Tigres tamouls et le Hamas. Il additionne des situations historiques radicalement différentes sous une même catégorie sécuritaire. La méthode est commode. Elle dispense d’interroger les causes des conflits, la nature des occupations et les droits des peuples. Tout devient affaire de biens suspects, de réseaux financiers et de patrimoines à surveiller.
Le cas palestinien révèle les limites de cette grille de lecture.
L’article rappelle qu’en 2007, le Hamas s’est emparé d’installations et de matériels appartenant au Fatah. Le fait mérite examen. Mais pourquoi réduire Ghaza à une querelle de propriétés entre factions palestiniennes, sans consacrer une analyse comparable à la dépossession territoriale subie par les Palestiniens depuis des décennies ?
Voilà pourtant un sujet autrement considérable.
Pendant qu’on disserte sur les ordinateurs confisqués dans les bureaux du Fatah, des terres palestiniennes ont été saisies, des habitations démolies et des colonies établies en territoires occupés. Ce ne sont pas des accusations sorties d’un tract militant. Ce sont des pratiques examinées par la Cour internationale de justice.
Dans son avis du 19 juillet 2024, la CIJ a conclu que la présence continue de l’occupant sioniste dans le territoire palestinien occupé était illicite. Elle a rappelé l’interdiction de confisquer les propriétés privées et l’obligation de respecter le droit du peuple palestinien à l’autodétermination.
Étrange asymétrie intellectuelle. Quand une organisation armée s’empare d’un bâtiment, on mobilise le vocabulaire de la confiscation. Quand un État organise l’appropriation de terres occupées, la question disparaît de cette analyse.
Il ne s’agit pas d’absoudre les abus du Hamas ni de nier les droits des victimes de violences commises par des groupes armés. Il s’agit de refuser qu’un principe juridique change de portée selon l’identité de celui qui le viole.
La propriété privée mérite protection à Mossoul, à Beyrouth, à Ghaza comme à Jérusalem-Est. La sécurité des civils ne saurait être négociable. Et le droit international ne peut devenir une boîte à outils dans laquelle les puissants choisissent les dispositions qui les arrangent.
L’article recommande de recenser les biens, de vérifier les titres de propriété et de restituer les avoirs illégalement saisis. Fort bien. Appliquons donc cette rigueur aux terres palestiniennes, aux maisons perdues, aux exploitations agricoles confisquées et aux biens dont les propriétaires ont été déplacés.
Pourquoi ce raisonnement devrait-il s’arrêter aux portes de l’occupation ?
Le problème dépasse d’ailleurs cet article. Il touche à une vieille habitude du discours stratégique occidental. Décrire minutieusement les moyens économiques des acteurs armés non étatiques, tout en réservant un traitement séparé aux mécanismes de domination territoriale exercés par les États.
Ce cloisonnement produit une conséquence redoutable. Il transforme une question de justice en simple problème de sécurité. Le Palestinien n’apparaît plus comme titulaire de droits historiques, politiques et patrimoniaux, mais comme une variable dans l’administration d’un territoire conflictuel.
La Palestine n’est pas un inventaire de biens litigieux. C’est une question de souveraineté, de liberté et d’autodétermination.
La Cour internationale de justice l’a rappelé. Le peuple palestinien possède un droit inaliénable à disposer de lui-même. Ce droit ne dépend ni de l’identité de ses dirigeants ni des préférences diplomatiques des puissances étrangères.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir qui héritera des biens d’une organisation militairement vaincue.
Elle est de savoir pourquoi la dépossession d’un peuple entier ne bénéficie pas toujours de la même attention dans les analyses consacrées à la propriété et à la restitution.
Avant de dresser l’inventaire des biens des vaincus, encore faudrait-il avoir le courage de dresser celui des terres prises aux occupés.
S.M
