Il est des transactions commerciales qui révèlent davantage les rapports de domination que les discours diplomatiques.
La vente annoncée de 48 chasseurs furtifs F-35 à l’Arabie saoudite, pour quelque 24,3 milliards de dollars, en offre une illustration particulièrement éloquente.
Dans un article publié le 22 septembre 2026, un certain Michael Rubin, ancien responsable du Pentagone, affirme que ces appareils ne résoudront pas le problème des Houthis au Yémen. L’argument paraît raisonnable. Mais derrière cette prudence militaire se dissimule une inquiétude autrement plus profonde. Celle de voir une puissance arabe accéder à une technologie que l’Occident préfère vendre avec parcimonie, sous surveillance et, surtout, sans jamais compromettre ses propres avantages stratégiques.
Une vente sous haute surveillance
Le 17 septembre 2026, Washington a notifié au Congrès son intention de vendre 48 chasseurs F-35 à l’Arabie saoudite, pour 24,3 milliards de dollars. Cette notification ouvre une période d’examen de trente jours, sans constituer une approbation définitive. Le sénateur républicain Rand Paul a déposé une résolution d’opposition le 24 septembre.
Cette procédure illustre les limites du commerce occidental des technologies militaires avancées. Contrairement aux produits commerciaux classiques, ces équipements ne sont pas vendus sur la seule base de la solvabilité du client. Ses alliances, ses orientations diplomatiques et ses ambitions stratégiques entrent également en ligne de compte.
Malgré des décennies de coopération militaire avec Washington, Riyad reste soumise à cette logique conditionnelle. Ses relations avec la Chine, son rapprochement avec la Turquie, son appartenance aux Brics et sa politique régionale alimentent les interrogations américaines. Au-delà de la vente d’avions, c’est donc la capacité de l’Arabie saoudite à mener une politique étrangère indépendante qui se trouve au cœur du débat.
La suprématie sioniste comme ligne rouge
Le véritable nœud du problème apparaît alors. Les États-Unis entendent préserver l’avantage militaire qualitatif de l’entité sioniste, principe inscrit dans leur législation. Toute vente d’armements avancés à un État du Moyen-Orient doit être appréciée à l’aune de cet impératif.
Cette hiérarchie stratégique signifie qu’un pays arabe peut disposer des ressources nécessaires à l’acquisition d’une technologie de pointe sans bénéficier automatiquement du droit d’y accéder. Et même lorsqu’une vente est autorisée, les configurations, les logiciels, les armements associés, la maintenance et les conditions d’utilisation peuvent entretenir une dépendance durable envers le fournisseur.
Il serait excessif d’affirmer que l’Occident refuse systématiquement de partager ses technologies les plus avancées. Mais il serait naïf de croire qu’il les commercialise sans calculer minutieusement les risques d’une redistribution de la puissance.
La Turquie, pourtant membre de l’Otan, a été exclue du programme F-35 après l’acquisition du système russe S-400. L’exemple démontre qu’une alliance militaire ancienne ne constitue pas une garantie absolue d’accès aux technologies sensibles.
Acheter la puissance sans acquérir le savoir
Cette réalité devrait interpeller l’ensemble des pays du Sud, particulièrement ceux qui nourrissent l’ambition de moderniser leurs capacités industrielles et militaires.
Acheter une technologie ne signifie pas la maîtriser. Posséder un avion ne signifie pas posséder les connaissances nécessaires pour le concevoir, le modifier, le produire ou l’entretenir en toute indépendance. La souveraineté technologique ne se mesure pas au nombre de machines importées, mais à la capacité de s’affranchir progressivement de ceux qui les fabriquent.
C’est précisément là que réside le paradoxe du discours occidental. On encourage les partenaires à investir dans leur défense, mais on redoute qu’ils deviennent suffisamment puissants pour ne plus dépendre exclusivement de leurs fournisseurs.
Michael Rubin a peut-être raison de considérer que les F-35 ne régleront pas la crise yéménite. Mais son propos révèle involontairement une vérité autrement plus importante. Dans les relations entre l’Occident et le monde arabe, le commerce des technologies militaires demeure indissociable d’une volonté de préserver les hiérarchies de puissance.
L’argent peut acheter des avions. Il n’achète ni la confiance stratégique, ni le transfert intégral du savoir, ni l’égalité entre partenaires.
Et c’est peut-être la leçon fondamentale de cette affaire.
L’Occident peut hésiter mille fois avant de céder une parcelle de son avance technologique. Il peut soumettre une vente à des commissions, à des contrôles, à des garanties et à des arbitrages géopolitiques interminables.
Mais il ne faut pas confondre cette prudence avec une simple méfiance commerciale. Elle traduit une conscience aiguë de ce que représente la maîtrise du savoir dans les rapports de force internationaux.
Les puissances occidentales ont parfaitement compris une chose que les nations durablement dépendantes devraient méditer.
On peut vendre le produit de sa puissance sans jamais vouloir vendre les moyens de devenir son égal.
S. Méhalla
