Il faut avoir le courage de dire sans détour que bombarder l’Iran ne garantit ni sa chute ni la sécurité régionale. Mais ce qui rend la situation plus grave encore, c’est le silence assourdissant de plus de 190 États qui observent, commentent à voix basse, puis se taisent.
Deux capitales-voyous frappent, et la planète regarde. L’ordre international, censé reposer sur des règles, se dissout dans la prudence diplomatique.
Les États-Unis et l’entité sioniste justifient leurs frappes par la prévention, la sécurité, l’anticipation d’une menace. Argument classique. Pourtant, l’expérience stratégique démontre qu’un régime verrouillé par un appareil sécuritaire dense ne s’effondre pas sous les seules frappes aériennes. Sans intervention terrestre, improbable, ou soulèvement interne massif, inexistant, le pouvoir iranien ne tombera jamais. Il se contractera. Il se durcira. Il rationalisera la répression au nom de la survie nationale.
L’histoire des conflits contemporains est limpide. La pression extérieure consolide souvent les factions les plus radicales. Chaque missile devient une preuve que «l’ennemi» veut détruire la nation. Chaque raid nourrit le discours du siège. Les réformateurs, déjà fragiles, disparaissent derrière la rhétorique de la sécurité. On prétend affaiblir un régime, on en renforce les gardiens.
Mais la question dépasse l’Iran. Elle interroge la crédibilité du système international. Où sont les garants du droit ? Où sont les grandes capitales européennes, si promptes à invoquer la légalité internationale dans d’autres crises ? Où sont les puissances émergentes qui dénoncent l’hégémonie occidentale mais s’abritent derrière des communiqués prudents ?
Ce silence n’est pas neutre.
Il est politique.
Calculé.
Car affronter Washington ou Tel-Aviv a le coût des sanctions, des pressions, de l’isolement. Beaucoup préfèrent le confort de l’indignation mesurée à la confrontation diplomatique. Le multilatéralisme devient incantation. Le Conseil de sécurité reste paralysé. Le droit international se transforme en variable d’ajustement stratégique.
Et pendant ce temps, la région s’enfonce dans une spirale dangereuse. Frapper un État qui se sent encerclé ne l’amène pas mécaniquement à capituler. Cela peut l’inciter à accélérer sa logique de dissuasion. Le calcul est simple, si la survie est menacée, l’arme ultime devient assurance-vie. En prétendant empêcher la bombe, on peut en rapprocher le seuil.
Soyons lucides. Le régime iranien n’est ni vertueux ni innocent. Ses réseaux armés ont contribué à déstabiliser plusieurs pays arabes. Mais sa chute brutale ne garantirait ni démocratie ni stabilité. Elle pourrait ouvrir un vide stratégique aux conséquences incalculables. Fragmentation interne, affrontements par procuration, embrasement régional. Le chaos n’est pas une solution politique.
Le plus inquiétant n’est peut-être pas la frappe elle-même, mais la normalisation de l’unilatéralisme. Deux capitales décident, le reste du monde ajuste son discours. Cette asymétrie affaiblit l’idée même de souveraineté égale entre nations. Elle installe le précédent que la force prime lorsque les intérêts vitaux sont invoqués.
La vérité stratégique est donc double. Bombarder l’Iran ne garantit ni sa chute ni la sécurité régionale. Et le silence des 190 autres pays fragilise davantage encore l’architecture internationale que ces frappes prétendent défendre. Une paix durable ne naît ni du fracas des missiles ni de la lâcheté diplomatique. Elle exige du courage collectif, celui de dire non à l’escalade, même face aux puissants.
Sans cela, le monde ne sera plus régi par des règles, mais par des permissions tacites accordées aux plus forts. Et ce jour-là, aucune nation, petite ou grande, ne pourra prétendre être à l’abri.
S. Méhalla
