Sifi Ghrieb a fixé la barre très haut : il s’agit désormais de hisser ce partenariat au rang de relation « stratégique et intégrée ».
Dans un contexte régional en mutation, l’Algérie et la Tunisie ont engagé, hier à Tunis, un nouveau chapitre de leur relation fraternelle.
Les travaux de la 23ᵉ session de la Grande Commission Mixte Algéro-Tunisienne se sont ouverts dans un cadre solennel, marquant la reprise d’un dialogue bilatéral de haut niveau.
Cette réunion, coprésidée par le Premier ministre, Sifi Ghrieb, et la cheffe du gouvernement tunisien, Sarra Zaafrani, n’est pas une simple routine diplomatique.
Elle intervient en application directe des orientations des présidents Abdelmadjid Tebboune et Kaïs Saïed, soulignant la priorité absolue accordée par les deux chefs d’État à cette relation fraternelle. L’objectif affiché est de « promouvoir les liens de fraternité et de solidarité historique » en les transcendant pour bâtir un édifice de coopération intégré. Dès son discours d’ouverture, Sifi Ghrieb a fixé la barre très haut : il s’agit désormais de hisser ce partenariat au rang de relation « stratégique et intégrée ».
La pierre angulaire du partenariat stratégique
La première partie des déclarations de Ghrieb a été consacrée aux avancées sécuritaires, présentées comme le fondement nécessaire de toute coopération ambitieuse.
Il a détaillé les progrès substantiels réalisés dans des domaines sensibles, notamment la sécurisation des frontières, un dossier crucial pour la souveraineté des deux nations, la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée transfrontalière, une bataille commune où le partage de renseignements et la coordination opérationnelle sont vitaux, ainsi que le combat contre la migration clandestine et le trafic de stupéfiants, des fléaux qui nécessitent une réponse unie et humaine.
Le Premier ministre s’est appuyé sur des réalisations tangibles pour étayer son propos : les « conclusions positives » de la 2ᵉ réunion de la commission sécuritaire mixte, tenue à Alger en juillet 2025, et, fait marquant, la signature récente d’un accord de coopération militaire.
Cet accord est clairement identifié comme « une nouvelle pierre dans l’édifice du partenariat stratégique », indiquant une volonté d’élargir la coopération au-delà de la sécurité intérieure vers la défense.
L’Algérie, puissance énergétique majeure, joue un rôle vital dans l’approvisionnement de la Tunisie. Ghrieb a rappelé la contribution essentielle des exportations algériennes en gaz naturel et en électricité à la couverture des besoins tunisiens. Cependant, la vision dépasse la simple relation client-fournisseur.
L’ambition est de « renforcer l’intégration entre les deux réseaux » via des « projets structurants ». Le plus emblématique évoqué est le projet d’interconnexion électrique trilatérale, qui pourrait à terme inclure un troisième pays et créer un véritable marché régional de l’énergie, au bénéfice mutuel de la stabilité et de la sécurité d’approvisionnement.
Un potentiel immense à libérer
Le bilan commercial, bien que substantiel, est jugé insuffisant au regard des possibilités.
Les échanges ont atteint 2,3 milliards de dollars en 2024, mais ils restent largement dominés par les hydrocarbures. Ce volume est considéré comme « en-deçà des capacités réelles » des deux économies. Le chef de l’exécutif a identifié le cœur du problème, à savoir des obstacles non-tarifaires et administratifs qui entravent la fluidité des échanges, particulièrement hors du secteur énergétique.
Pour y remédier, Ghrieb a appelé à une action concertée sur plusieurs leviers, dont l’activation des commissions techniques pour débloquer les contentieux, la création d’un climat de confiance renforcé entre les opérateurs économiques des deux rives, et la mise en place d’un cadre juridique et réglementaire favorable au commerce et aux services, facilitant notamment les paiements et les investissements croisés. Concernant les investissements, le passage d’une présence timide à une dynamique partenariale est visé.
Le stock des investissements tunisiens en Algérie, évalué à environ 350 millions de dollars, est perçu comme un point de départ. Il est notablement accompagné d’intentions d’investissement d’un montant équivalent, signe d’un intérêt croissant. Ghrieb a invité à « accélérer cette dynamique » en s’appuyant sur les réformes engagées dans les deux pays pour améliorer le climat des affaires. L’appel est clair : transformer les intentions en projets concrets et attirer davantage d’entreprises algériennes en Tunisie.
Le ciment de la fraternité
Le ministre, Ghrieb, a mis en avant l’union profonde entre les deux pays, transcendant les simples relations économiques. Pour concrétiser ce lien historique et culturel, plusieurs actions phares ont été annoncées : faciliter la mobilité transfrontalière des familles, étudiants et entrepreneurs via une modernisation juridique ; rétablir la connexion physique avec la réouverture de la ligne ferroviaire Annaba-Tunis ; et renforcer le rayonnement culturel par la création de centres culturels croisés.
Face à l’ambition de ces projets, le Premier ministre a insisté sur la nécessité d’une feuille de route opérationnelle pour prioriser les initiatives identifiées par un comité de prospective. Les secteurs stratégiques ciblés sont la souveraineté alimentaire (céréales), la gestion de l’eau (dessalement), les infrastructures de transport, et d’autres projets conjoints.
Enfin, Ghrieb a plaidé pour une modernisation des mécanismes de coopération, estimant qu’ils doivent être adaptés et simplifiés pour répondre efficacement aux nouvelles réalités économiques.
Une voix commune pour la stabilité
La force du partenariat algéro-tunisien se mesure aussi à son alignement sur la scène internationale. Le Premier ministre a souligné une « concordance quasi totale » des positions des deux pays sur les grands dossiers régionaux, formant un bloc diplomatique cohérent au Maghreb et dans le monde arabe.
Cette convergence concerne notamment le soutien inconditionnel à la cause palestinienne, une approche commune sur les situations complexes au Liban et en Syrie, le soutien à une solution politique libyenne, menée par les Libyens eux-mêmes, pour une sortie de crise, et l’importance d’un retour à la stabilité au Soudan.
Cette unité de vue constitue, selon Ghrieb, « un socle solide pour agir ensemble en faveur de la stabilité régionale » et renforce le poids diplomatique des deux nations
Le Premier ministre Sifi Ghrieb a défini la 23ᵉ session comme un moment charnière devant marquer une impulsion déterminante pour transformer les intentions en réalisations concrètes. Tandis que les experts techniques négocient les accords, la direction politique est établie : sous l’autorité des deux présidents, l’Algérie et la Tunisie ont opté pour une intégration profonde, englobant sécurité, économie, énergie et culture, afin de construire un destin commun et de consolider leur influence dans une région en besoin de stabilité.
Le véritable succès de cette session sera jugé à l’aune des résultats tangibles produits dans les prochains mois à partir de cette feuille de route ambitieuse.
Assia M.
