Le 11 décembre 1960, une date gravée dans la mémoire collective de l’Algérie, marque l’un des tournants les plus significatifs de la guerre de libération nationale contre le colonialisme français.
Ces manifestations, déclenchées dans le contexte de l’intransigeance coloniale, ont contribué à mettre en lumière l’unité et la détermination du peuple algérien, tout en attirant l’attention de la communauté internationale sur la lutte pour l’indépendance.
Soixante-cinq ans après, cette mémoire continue de nourrir le débat historique et politique, non seulement en Algérie mais aussi en France, où les rapports sur la colonisation et la guerre d’Algérie restent un sujet sensible.
Le dossier de la mémoire coloniale, notamment en ce qui concerne les massacres, les disparitions forcées et les souffrances infligées par la France pendant plus de 130 ans de colonisation, demeure une pierre d’achoppement dans les relations bilatérales entre les deux pays.
Un conflit inachevé
Les relations entre l’Algérie et la France sur la question de la mémoire coloniale sont, depuis des décennies, marquées par des tensions persistantes. La France, longtemps réticente à aborder la question de sa responsabilité dans la colonisation et ses crimes, s’est retrouvée confrontée à la pression croissante des descendants des victimes de ce passé.
Les débats sur la reconnaissance officielle des souffrances infligées à l’Algérie, notamment les massacres de Sétif et Guelma en 1945, la répression des manifestations du 11 décembre 1960, les disparitions forcées, ainsi que les essais nucléaires effectués dans le Sahara, sont au cœur de la discorde.
Les autorités françaises, malgré certaines avancées symboliques telles que les déclarations de Jacques Chirac en 2001 ou celles d’Emmanuel Macron en 2021, ont toujours adopté une position ambiguë sur la question de la reconnaissance officielle des crimes coloniaux.
Par exemple, en 2018, lors de sa visite en Algérie, Macron avait annoncé des mesures pour « tourner la page » du passé colonial, mais ces gestes ont été perçus par l’opinion algérienne comme insuffisants, voire comme une tentative de minimiser les atrocités commises durant la période coloniale.
La nécessité d’une réconciliation historique
Le travail de mémoire n’est pas une simple question de reconnaissance symbolique.
Il s’agit d’une démarche nécessaire pour la réconciliation entre deux peuples marqués par une histoire commune douloureuse. L’historien français Benjamin Stora, président de la commission mixte des historiens algéro-français, a souvent souligné l’importance d’un dialogue ouvert et sans tabous sur cette histoire coloniale.
Selon lui, « traiter l’histoire coloniale n’est plus un luxe politique, mais une nécessité imposée par les transformations sociales et politiques dans les deux pays ».
Dans une tribune récente publiée par le journal français « La Croix », Stora a insisté sur le fait que la mémoire de la guerre d’Algérie et des blessures du colonialisme ne peut plus être ignorée. Il a mis en avant l’urgence de la reprise des travaux de la commission d’historiens, interrompus depuis l’été 2024, en raison des tensions diplomatiques qui ont marqué cette période.
Il a ajouté que l’approfondissement de la participation des descendants des acteurs de cette histoire à la vie publique contribue à réduire le champ du déni et à briser le silence qui a longtemps entouré cette période sombre de l’histoire. « Ignorer ces blessures n’arrête pas leur saignement », a-t-il affirmé, soulignant la nécessité de reconnaître pleinement ces souffrances.
L’impossibilité de la réconciliation facile
Les tensions algéro-françaises sur la question de la mémoire se sont exacerbées, notamment depuis l’été 2024, en raison de déclarations et de gestes perçus comme provocateurs par l’Algérie.
Cette situation a aggravé un climat déjà tendu, surtout après les propos du président Macron en 2021, où il avait qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité », sans toutefois aller jusqu’à une reconnaissance officielle des massacres ou des exactions commises par les troupes françaises.
Pour l’Algérie, cette situation est d’autant plus complexe que la mémoire coloniale est intimement liée à la question de l’indépendance et de la dignité nationale.
L’Algérie, qui se considère comme la première victime du colonialisme en Afrique, n’a cessé de demander à la France de reconnaître officiellement ses responsabilités. Les demandes algériennes incluent la restitution des archives de la guerre d’Algérie, l’indemnisation des victimes, ainsi que la reconnaissance des crimes de guerre. Toutefois, la France, dans sa démarche, insiste sur la nécessité de respecter une réconciliation qui, selon certains, ne passe pas uniquement par une reconnaissance formelle des crimes passés.
Le dossier de la mémoire entre l’Algérie et la France, loin d’être clos, nécessite une gestion plus rigoureuse, honnête et équitable des événements passés. Comme l’a souligné Benjamin Stora, « plus la participation des enfants de cette histoire à la vie publique s’élargit, plus le champ du déni se réduit et plus la logique du silence recule ».
Les prochaines étapes du dialogue entre les deux pays devront inclure des gestes symboliques mais aussi des actions concrètes visant à construire une mémoire commune et à clore ce chapitre douloureux de l’histoire.
Assia.M
