Alors que s’ouvre la conférence nationale sur la modernisation du secteur agricole, le professeur en sécurité alimentaire et hydrique, Brahim Mouhouch, invité de la Chaîne 3 de la Radio nationale, insiste sur l’urgence d’une réforme en profondeur pour garantir la sécurité alimentaire du pays. «L’eau et l’agriculture, ça marche ensemble, mais sans eau, l’agriculture ne peut pas exister», affirme-t-il, rappelant que l’Algérie, avec 87 % de territoire désertique, demeure l’un des pays les plus arides au monde.
Cette rencontre, qu’il qualifie de «l’une des plus importantes de l’année», mettra en avant la gestion durable de la ressource hydrique. Le professeur souligne que l’agriculture consomme à elle seule la majeure partie de l’eau disponible, alors même que certains pays méditerranéens parviennent à utiliser deux fois moins d’eau pour les mêmes cultures. D’où l’importance, selon lui, d’une politique d’irrigation intelligente et d’une meilleure gestion des ressources, notamment dans les régions sahariennes, où se trouvent 70 % des réserves hydriques partagées avec la Libye (20 %) et la Tunisie (10 %), soit un potentiel estimé à 50 000 milliards de m³.
Une dépendance alimentaire encore inquiétante
Sur le plan économique, la dépendance alimentaire reste préoccupante. L’Algérie importe encore 80 à 90 % du blé tendre qu’elle consomme, soit près de 90 millions de quintaux par an, tandis qu’elle s’approche de l’autosuffisance en blé dur, à seulement 4 millions de quintaux près. D’autres filières sont entièrement dépendantes de l’étranger : l’huile (hors huile d’olive), le sucre – dont la consommation atteint 32 kg par habitant et par an, un record mondial – et le lait, dont 80 % des besoins sont importés. Les légumineuses, elles aussi, ne couvrent pas la demande nationale.
Pour y remédier, le professeur Mouhouch plaide pour la modernisation technique du secteur : irrigation de précision, respect de «l’itinéraire technique» agricole, utilisation de technologies numériques et de machines performantes. «Un même agriculteur peut produire 15 quintaux à l’hectare ou 45, selon la rigueur de sa gestion», explique-t-il. Mais l’extension des surfaces reste limitée : sur 238 millions d’hectares, seules 8,5 millions sont des surfaces agricoles utiles, soit 3 % du territoire, et à peine 5 millions réellement cultivées.
L’expert appelle donc à améliorer le rendement plutôt qu’à étendre les terres, d’autant que l’État a massivement investi : 19 stations de dessalement ont été construites en 15 ans, chacune coûtant près de 600 millions de dollars, et six nouvelles sont prévues d’ici 2030. Selon lui, «aucun pays ne subventionne autant l’eau et l’agriculture que l’Algérie».
Vers une souveraineté alimentaire durable
Autre point crucial : la question foncière. Le président de la République a promis de régler définitivement le dossier avant la fin de l’année. «Certains exploitants ne savent même pas s’ils sont propriétaires ou non de leurs terres», note le professeur, précisant que l’incertitude juridique empêche souvent d’investir, de forer ou de bénéficier de subventions.
La numérisation du secteur est également présentée comme une priorité absolue : «Celui qui ne numérise pas, ne maîtrise rien», tranche-t-il. Elle permettra, selon lui, de fiabiliser les données de production, d’éviter les surproductions – comme celles ayant conduit récemment à jeter des oignons ou des fruits – et de mieux cibler les subventions.
Le développement du Sud, enfin, représente l’avenir agricole du pays. Les vastes réserves d’eau y rendent possibles la culture de céréales, de betterave sucrière, d’oléagineux et de légumineuses. Mais le défi est d’adapter les variétés au climat aride : «Il faut des espèces résistantes à la chaleur et peu gourmandes en eau», insiste le professeur.
Aujourd’hui, la production agricole nationale couvre 75 % de la consommation des Algériens. Les 25 % restants, principalement les produits importés, constituent le dernier obstacle vers la souveraineté alimentaire. Pour le professeur Mouhouch, la modernisation, la gestion de l’eau et la numérisation sont les clés pour faire passer la contribution de l’agriculture de 14 % à 25 % du PIB, et réduire la dépendance du pays aux hydrocarbures.
Assia M.
