Par S. M.
Le ministère de la Communication a annoncé son intention de réunir les créateurs de contenus numériques – de YouTube à TikTok, en passant par Facebook, Instagram, LinkedIn ou encore Snapchat. L’idée séduit au premier abord : il s’agit d’un geste de régulation, mais aussi de reconnaissance. L’État accepte que les réseaux sociaux, longtemps regardés avec suspicion, constituent désormais une sphère incontournable de communication et de puissance symbolique. Mais derrière la vitrine séduisante, les fractures et contradictions apparaissent déjà.
Pour la première fois, le pouvoir politique tend la main à ceux qui façonnent aujourd’hui l’opinion et l’imaginaire collectif. Les créateurs de contenus ne sont plus des marginaux virtuels : ils deviennent des acteurs que l’État choisit d’asseoir autour de la table.
En réunissant ces voix multiples, le ministère ambitionne d’apporter un cadre là où règnent souvent le chaos, les rumeurs, et parfois la désinformation. Il s’agit de poser des garde-fous, de tracer des lignes rouges claires, et de favoriser un contenu «utile» au pays.
Cuisine, mode, musique, humour, débat politique – les réseaux regorgent de talents. Encadrer et promouvoir ces initiatives pourrait transformer une énergie diffuse en force collective au service d’une image nationale moderne et dynamique.
À l’ère de la bataille mondiale des récits, l’Algérie pourrait ainsi se doter d’un «corps numérique» capable de défendre sa souveraineté, de raconter sa gastronomie, son histoire, ses arts, et d’opposer un contre-récit aux clichés importés.
Les antithèses : un projet miné par les contradictions
Comment réunir, sous un même toit, le youtubeur politique qui dénonce corruption et dérives, l’influenceuse mode qui s’affiche avec des marques internationales, le chef cuisinier qui promeut le couscous traditionnel, et l’humoriste qui vit de la polémique ?
La diversité, richesse incontestable, risque de se transformer en cacophonie.
Certains créateurs défendent bec et ongles le pays, à visage découvert, parfois au prix d’attaques violentes. D’autres prospèrent dans le scandale, cultivant le clash et l’insulte comme stratégie d’audience. Comment les départager sans sombrer dans l’arbitraire ?
Si l’État s’invite dans l’espace numérique, ne risque-t-il pas de transformer cette rencontre en instrument de propagande ? La régulation peut vite basculer en censure, et la reconnaissance en muselière.
TikTok et Instagram obéissent aux algorithmes de la Silicon Valley ou de Pékin, non aux injonctions ministérielles. Un contenu «utile» au pays n’est pas forcément un contenu «viral». L’État peut encadrer, mais il n’impose pas l’économie de l’attention.
Ce projet, aussi audacieux soit-il, pose une question fondamentale : l’État peut-il réguler un univers qui n’obéit qu’à ses propres lois ? La toile n’est ni une salle de presse, ni un parlement, ni une académie des arts. C’est un espace mouvant, fluide, hybride, où cohabitent le génie et la médiocrité, le patriotisme et la provocation, la culture et la bêtise.
Vouloir rassembler ces mondes, c’est comme vouloir faire dialoguer Platon avec un vendeur de fast-food, Mozart avec un humoriste de quartier, ou Kateb Yacine avec une starlette de téléréalité. L’ambition est belle, mais la réalité risque d’être brutale.
Peut-être faut-il dès lors assumer la complexité : au lieu de chercher à uniformiser, accepter la pluralité. Soutenir les créateurs constructifs, protéger les artistes, encourager la gastronomie et la mode, mais aussi laisser à l’humour et à la critique leur place dans l’écosystème. Le danger serait de croire qu’un ministère peut transformer l’anarchie numérique en orchestre symphonique.
Cette réunion annoncée est un test grandeur nature. Si elle devient un espace d’écoute et de reconnaissance, elle pourrait marquer le début d’un nouveau pacte entre l’État et la société numérique. Si elle vire à la mise au pas, elle ne fera que creuser le fossé entre créateurs et institutions.
Comme souvent, l’Algérie se trouve devant un choix de civilisation : apprivoiser la modernité en la domestiquant ou en la laissant respirer ?
S.M.
