«Les Algériens réclament tout simplement plus de respect symbolique. Donc des connaissances, des reconnaissances symboliques. Mais ils ne se sont pas amusés à chiffrer…», précise Stora.
Dans un article tiré du Journal de l’Afrique, diffusé le 12 septembre dans l’émission Les Couleurs de l’Info sur La Première, une seule question a été posée aux deux invités : «Doit-on s’excuser de la colonisation ?». Sur ce sujet, Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d’Algérie, développe une vision peu commune.
Selon lui, «les Algériens ne réclament pas la réparation financière», avance-t-il prudemment, tout en marquant une distinction entre les jeunes générations et les anciens. Pour Stora, un jeune aujourd’hui, même s’il n’a pas connu la situation coloniale vécue par son grand-père, «en est quand même porteur, c’est quand même un héritier. Mais sur la question des réparations financières, c’est aux anciens colonisés eux-mêmes de les formuler. Il ne faut pas les formuler à leur place».
Plus académique et conscient des enjeux mémoriels entre l’Algérie et la France depuis plus de soixante ans, Stora n’y va pas par quatre chemins : «Les Algériens réclament tout simplement plus de respect symbolique. Donc des connaissances, des reconnaissances symboliques. Mais ils ne se sont pas amusés à chiffrer, par exemple, le coût qu’a représenté la pénétration coloniale et qui aurait conduit à leur infériorité économique. Donc ne radicalisons pas», insiste-t-il.
Des excuses insuffisantes
Pour lui, dénoncer la colonisation de manière abstraite et générale «n’a pas d’efficacité politique. Il y a déjà eu des discours d’excuses, comme celui de François Hollande devant l’Assemblée nationale algérienne. Il y en a eu beaucoup. Pourquoi ? Parce que la question, c’est de démontrer, au cas par cas, pas à pas, ce qu’a été la véritable nature de l’histoire coloniale, la profondeur de cette histoire. Et cela ne peut se faire qu’à travers des exemples précis et concrets, et non pas en se réfugiant dans une idéologie abstraite».
Stora cite alors des gestes mémoriels majeurs : «Lorsque la France reconnaît l’assassinat de Maurice Audin, pour moi c’est considérable. Lorsqu’elle reconnaît l’assassinat d’Ali Boumendjel, un des grands responsables algériens, c’est considérable. Lorsqu’elle reconnaît le massacre des travailleurs algériens à Paris le 17 octobre 1961, ce qui n’avait jamais été fait, c’est colossal (…) Et à partir de là, je tire les fils pour expliquer ce qu’a été précisément la répression, la violence de la guerre, de la conquête… Remonter à partir d’exemples pratiques, concrets, et non pas par des dénonciations abstraites. Parce que dans les dénonciations abstraites, c’est la guerre des mémoires».
Le grand public français, ajoute-t-il, ignore largement les circonstances et les conditions de la conquête de l’Algérie entre 1830 et 1880. «Cette guerre de conquête, qui a duré cinquante ans et qu’on pourrait qualifier de première guerre d’Algérie, est totalement oubliée. Nous ne sommes toujours pas entrés dans ce qui a constitué le début de cette histoire. Ce qui explique le malentendu : d’un côté, les Français fondent leur mémoire sur la fin de la guerre d’Algérie, avec les pieds-noirs et les harkis massacrés ; de l’autre, les Algériens mettent l’accent sur le début de la colonisation, c’est-à-dire la dépossession foncière, les massacres nombreux, et une résistance très longue, de 1832 jusqu’aux années 1880».
En évoquant l’écriture de l’histoire et la mémoire, Benjamin Stora rappelle que les récits «tronqués ou mutilés» conduisent aux guerres de mémoire. «Lorsqu’il s’agit de reconstituer et de restituer la totalité des mémoires, cela permet, en entrant dans la mémoire et les blessures des autres, d’apaiser les choses. C’est pourquoi je plaide pour une connaissance approfondie de l’histoire, qui prend du temps. Il faut être patient et ne pas croire que cette question peut se régler par des coups politiques instantanés qui clôturent artificiellement une séquence pour en ouvrir une autre».
Mahmoud Tadjer
