La guerre de succession bat son plein au Maroc. La maladie contraignante du roi Mohammed VI semble accélérer le processus. En octobre 2024, le journal Confidencial titrait : «Mohammed VI, un roi très malade». Le monarque alaouite, âgé de 62 ans, «souffre depuis des années de la maladie de Hashimoto, une maladie auto-immune pouvant entraîner une hyperthyroïdie, et d’une bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), qui réduit le débit respiratoire et provoque des problèmes respiratoires». Selon Le Monde, les apparitions publiques du souverain véhiculent des images contradictoires qui nourrissent les doutes sur sa santé et sa capacité à gouverner. Le quotidien cite un épisode récent : le 7 juin à Tétouan, lors de la prière de l’Aïd al-Adha, où l’on a vu un roi «affaibli, assis sur un tabouret, incapable de se prosterner».
Les barons du renseignement en guerre
Au cœur de cette bataille royale se trouvent deux personnages clés du système makhzénien. Les deux chefs des services de renseignements, Yassine Mansouri pour la Direction générale des études et de la documentation (DGED) et Abdellatif Hammouchi pour la DGST, se livrent une guerre sans merci afin d’imposer leurs choix dans la succession du roi Mohammed VI, physiquement affaibli. Si le prince héritier Moulay Hassan a été désigné depuis longtemps, conformément à la tradition royale, comme successeur naturel, l’option de son oncle, le prince Moulay Rachid, héritier présomptif du trône, est également envisagée, avec le soutien d’officines arabes et émiraties. Cette rivalité larvée entre les deux institutions les plus puissantes du pays, toutes deux appuyées par des puissances étrangères, cache en réalité une guerre feutrée qui se joue dans l’ombre du palais royal.
Les tensions se cristallisent autour des accusations portées contre les Émirats arabes unis, accusés de chercher à déstabiliser le royaume. La dernière en date émane de l’Institut marocain de géopolitique «Horizon», dans un article intitulé : «La guerre cognitive émiratie contre le Maroc». La guerre des clans et des réseaux au sein du régime s’intensifie jour après jour. Avec le temps, de nombreux détails et documents émergent concernant les principaux acteurs du conflit autour de la succession, dans un contexte marqué par la maladie du souverain. La dernière illustration de cette tension est l’accusation visant directement cheikh Tahnoun ben Zayed, vice-gouverneur d’Abou Dhabi et conseiller à la sécurité nationale.
Les médias marocains multiplient ces derniers temps les articles sur le rôle de Tahnoun et ses ingérences dans les affaires internes, ainsi que sur ses tentatives d’influencer les décisions souveraines. Depuis 2024, plusieurs signaux concordants sont apparus : fuites massives de données, campagnes de désinformation, narratifs médiatiques hostiles, autant d’éléments qui laissent penser à une stratégie coordonnée, transnationale, pilotée depuis Abou Dhabi. Selon l’analyse publiée par Horizon, les Émirats, sous la supervision directe de Tahnoun ben Zayed, ont mis en place une doctrine offensive de guerre cognitive, faisant du Maroc un véritable laboratoire d’expérimentation. Le royaume est ainsi devenu une cible stratégique, comme d’autres pays avant lui : le Yémen avec le soutien aux séparatistes, le Soudan avec l’appui aux Forces de soutien rapide, la Libye avec le soutien au maréchal Haftar, ou encore le Qatar.
Cette guerre de l’ombre offre une image contradictoire par rapport à celle que renvoient les visites officielles entre responsables des deux pays, les investissements généreux d’Abou Dhabi au Maroc et les positions conjointes affichées sur des dossiers clés comme la question du Sahara occidental ou le rôle régional joué par Rabat dans le Sahel.
L’impasse coloniale du Makhzen
Cette crise de succession et l’affaiblissement du monarque ne peuvent être dissociés de l’occupation illégale du Sahara occidental. Alors que le Makhzen s’efforce de masquer l’usure du pouvoir et de préparer la montée en scène de l’héritier, il poursuit une politique coloniale rejetée par le droit international et par le peuple sahraoui. La fragilité du régime met en lumière l’impasse d’une stratégie visant à imposer un «plan d’autonomie» en lieu et place du référendum d’autodétermination promis depuis 1991.
L’avenir du Sahara occidental ne se décidera pas dans les coulisses du palais royal, mais dans l’application pleine et entière du droit international. Il ne suffit pas que la succession au trône soit assurée pour que soit préservée la stabilité, fût-elle de façade, dont Mohammed VI avait longtemps été le symbole.
Mahmoud Tadjer
