Dans un long entretien donné à la presse européenne, Francis Fukuyama, politologue américain connu pour La Fin de l’histoire (1992), revient sur les défis actuels de la démocratie libérale.
Synthèse Rédaction de Crésus
À travers une réflexion dense, il interroge les dérives du système politique américain, la montée du populisme, le retour du patrimonialisme et les menaces qui pèsent sur la méritocratie.
Le spectre du patrimonialisme
Fukuyama insiste sur la résurgence du «patrimonialisme», défini comme l’exercice du pouvoir au service d’intérêts personnels ou familiaux, à rebours de la logique d’un État moderne et impersonnel. Aux États-Unis, l’administration Trump incarne, selon lui, ce retour à un pouvoir personnalisé et clientéliste, marqué par le rejet des contre-pouvoirs. Il rappelle que ce type de dérive n’est pas propre à l’Amérique : on le retrouve en Hongrie, en Inde ou en Slovaquie, où des dirigeants populistes concentrent les institutions entre leurs mains.
La «vétocratie» américaine
Pour Fukuyama, le système américain souffre aussi d’un autre mal : la «vétocratie». Ce terme désigne l’excès de points de blocage institutionnels qui rendent extrêmement difficile la mise en œuvre de réformes d’intérêt général. Les infrastructures en sont un exemple frappant : depuis des décennies, leur modernisation est freinée par la multiplication des veto et des contentieux. Résultat : une démocratie paralysée et perçue comme inefficace, ce qui alimente la colère populaire et la tentation autoritaire.
Le danger d’une méritocratie inégalitaire
Autre sujet de préoccupation : la méritocratie. Fukuyama rappelle que ce principe a longtemps favorisé l’intégration de nouvelles vagues d’immigrés aux États-Unis. Mais il est aujourd’hui menacé par l’accumulation d’inégalités. Les élites issues des grandes universités, comme Harvard ou Stanford, tendent à se reproduire socialement et à exclure les classes populaires. Ce système, en apparence juste, nourrit en réalité un sentiment de déclassement qui alimente le ressentiment social et les mouvements identitaires.
Les nouveaux ennemis du libéralisme
L’analyste voit dans le trumpisme et le muskisme (en référence à Elon Musk) des formes radicales de contestation du libéralisme démocratique. Trump incarne le rejet des institutions traditionnelles et l’idée d’un chef fort. Musk, la figure de l’entrepreneur prêt à remodeler les règles selon ses propres intérêts. Ces modèles, selon Fukuyama, sapent la culture de compromis qui constitue le cœur de la démocratie libérale.
Un libéralisme encore porteur de ressources ?
Malgré ce diagnostic sévère, Fukuyama conserve une certaine confiance. Il estime que le libéralisme garde en lui des ressources pour se réinventer, à condition de renouer avec une gouvernance orientée vers l’intérêt public, de corriger les inégalités croissantes et de réhabiliter la confiance dans les institutions. Mais il met en garde contre l’illusion d’un système acquis : «Les Européens et les Américains tiennent pour acquis que l’environnement libéral durera toujours», rappelle-t-il, alors même que de nouveaux autoritarismes progressent partout dans le monde.
R.C.
