L’Autorité de régulation de l’audiovisuel (ARAV) a suspendu, pour quarante-huit heures, quatre chaînes de télévision privées sur l’ensemble de leurs supports de diffusion. Cette mesure a rapidement suscité la réaction des professionnels du secteur, qui appellent à un retour à l’éthique et à la responsabilité dans l’exercice du journalisme.
Les syndicats montent au créneau
L’Organisation nationale des journalistes algériens (ONJA) a dénoncé ces dérives, qualifiées de «pratiques inappropriées» et contraires aux valeurs fondamentales du journalisme. Dans son communiqué, elle appelle les médias à faire preuve d’éthique, de responsabilité et de respect envers les victimes et leurs familles, particulièrement en période de deuil national. L’ONJA condamne notamment la recherche de témoignages dans les services de réanimation, rappelant que la priorité, dans de telles circonstances, doit rester au travail des équipes médicales. Face à la multiplication de ces débordements, l’organisation estime qu’il est urgent d’élaborer une charte nationale de déontologie journalistique, juridiquement contraignante et rédigée sous l’égide des professionnels du secteur.
De son côté, l’Union nationale des journalistes et des professionnels de l’information algériens (UNJIA) a rappelé que l’éthique constitue le socle du journalisme. Elle souligne que le respect de la vie privée des victimes et de leurs proches est une exigence non négociable, particulièrement dans les moments de vulnérabilité. «L’exclusivité ne doit jamais primer sur la dignité humaine», insiste l’UNJIA, qui appelle les journalistes à recentrer leur mission sur la transmission d’une information crédible, responsable et empreinte d’humanité.
Le manque de repères
Plusieurs professionnels estiment qu’une grande partie des journalistes actuellement sur le terrain sont de jeunes diplômés, confrontés à l’écart entre ce qu’ils ont appris à l’université et la réalité de la pratique. «Faute de formation continue après l’obtention du diplôme, beaucoup reproduisent les méthodes observées chez leurs collègues, même lorsque celles-ci sont erronées». Dans un domaine en constante évolution, le journalisme en Algérie reste pratiqué selon des procédés répétitifs, loin des standards internationaux.
D’anciens journalistes se souviennent qu’à leurs débuts, ils hésitaient à se présenter comme tels, impressionnés par la présence de grandes figures médiatiques auprès desquelles ils apprenaient avec humilité. Aujourd’hui, selon eux, nombre de jeunes journalistes souffrent d’un complexe d’infériorité, doublé d’une confiance excessive dans leurs propres pratiques. Ils posent rarement des questions à leurs aînés et privilégient souvent une approche compétitive au détriment de l’éthique. Cette logique pousse certains à rechercher le sensationnel : filmer une victime en pleurs, puis chercher à surenchérir en trouvant des images encore plus choquantes. La course à l’émotion tend à remplacer la mission première d’un journalisme de service public fondé sur une information précise et utile.
Face à ces dérives, plusieurs alternatives professionnelles sont mises en avant. Il est recommandé de privilégier les sources officielles – pompiers, police, médecins – plutôt que d’exercer une pression sur les victimes. Les journalistes doivent également respecter le droit au silence, poser des questions ouvertes sans intrusion, et orienter leurs reportages vers les solutions et les efforts de secours, plutôt que vers les pleurs et les drames. La couverture peut aussi mettre en avant la solidarité des citoyens, l’action des équipes médicales et des bénévoles.
Une formation adaptée
Les professionnels insistent sur la nécessité d’une formation adaptée. Celle-ci doit inclure l’éthique des entretiens avec des victimes en état de choc, l’équilibre entre le droit du public à l’information et le respect de la dignité, la vérification systématique des données et l’usage d’un langage neutre, loin du sensationnalisme. Sur le terrain, les journalistes sont appelés à respecter les consignes des services de secours, à s’identifier clairement et à maintenir une distance de sécurité. Des ateliers sur le «journalisme sensible aux traumatismes» sont également proposés, afin d’apprendre à interroger une victime sans la replonger dans la souffrance, et à savoir quand interrompre une interview pour protéger son état psychologique.
Les médias sont appelés à privilégier une couverture factuelle et responsable en temps de crise. Cela passe par l’usage de communiqués officiels pour éviter la confusion, la diffusion d’informations vérifiées sur les victimes et les secours, ainsi que la mise en avant d’analyses d’experts plutôt que d’images spectaculaires. Il est également recommandé de souligner les aspects positifs, tels que la solidarité et la rapidité des interventions, et d’assurer un suivi des enquêtes et de la prise en charge des victimes après l’urgence.
Islam K.
