Les drames deviennent matière à sensation, et la souffrance humaine, prétexte à générer du clic et de la visibilité.
Quarante-huit heures de suspension. La sanction décidée, samedi, par l’Autorité nationale indépendante de régulation de l’audiovisuel (ANIRA) à l’encontre de quatre chaînes privées — El Bilad TV, El Wataniya TV, El Hayat TV et Echourouk TV — pourrait sembler sévère. En réalité, elle ne constitue qu’un simple rappel à l’ordre, presque symbolique, face à des dérives qui mettent en lumière des pratiques profondément ancrées dans le paysage médiatique algérien.
Le drame de l’Oued El-Harrach, qui a endeuillé le pays vendredi, a révélé une fois encore les travers d’un certain journalisme de crise. À la douleur des familles s’est ajoutée l’intrusion agressive des caméras, venues chercher le «scoop» et maximiser le buzz sur les réseaux sociaux. Interroger des blessés dans les services de réanimation, poursuivre les proches des victimes en plein état de choc, diffuser des images choquantes sans avertissement préalable : ces méthodes, dénoncées par l’ANIRA, sont autant d’atteintes à la dignité humaine que de violations flagrantes de la déontologie.
Ces comportements ne sont malheureusement pas nouveaux. Ils traduisent une tendance lourde : la course effrénée à l’audience et à l’interaction numérique, au détriment de la responsabilité professionnelle. L’information n’est plus traitée comme un service public, mais comme une marchandise. Les drames deviennent matière à sensation, et la souffrance humaine, prétexte à générer du clic et de la visibilité.
La déontologie sacrifiée sur l’autel de l’audience
À ce constat s’ajoute un autre, tout aussi préoccupant : l’absence criante de formation spécialisée, notamment dans les couvertures de crise. Les journalistes algériens ne disposent pas, pour la plupart, d’outils méthodologiques ni de repères éthiques pour aborder des situations où l’émotion domine et où la prudence devrait primer. Or, ailleurs, les rédactions qui se veulent professionnelles investissent dans la spécialisation, qu’il s’agisse de journalisme de guerre, de faits divers sensibles ou de catastrophes naturelles. En Algérie, la généralisation prévaut et laisse la place à l’improvisation, avec les dérives que l’on connaît.
À cette faiblesse s’ajoute un autre phénomène inquiétant : celui des «arrivistes» du journalisme. Le métier est devenu, pour beaucoup, un refuge faute d’opportunités ailleurs. Sans véritable vocation ni formation, ces nouveaux venus contribuent à banaliser l’amateurisme et à tirer vers le bas une profession déjà fragilisée par le manque de régulation et de perspectives. Ce journalisme opportuniste, centré sur la recherche d’une visibilité immédiate, a peu à voir avec la mission première des médias : informer avec rigueur, respecter la dignité des personnes et accompagner la société dans sa quête de vérité.
La sanction infligée aux quatre chaînes est donc une réponse immédiate, mais elle ne résout pas le problème de fond. Quarante-huit heures de silence télévisuel ne suffiront pas à instaurer un sursaut déontologique. Ce qu’il faut, c’est une véritable refondation : formation continue et spécialisée des journalistes, mise en place de mécanismes de contrôle interne dans les rédactions, et surtout une volonté claire de rompre avec le sensationnalisme.
Une refonte profonde
La question de la crédibilité des médias est aujourd’hui au cœur du débat. Lorsqu’un journalisme sans garde-fou s’impose, c’est l’ensemble de la profession qui perd en respectabilité. La confiance du public se délite et l’espace médiatique devient le terrain de jeu des rumeurs et de l’approximation.
Dans un monde où l’image d’un pays se joue aussi à travers la qualité de son information, ces dérives ne sont pas seulement un problème de déontologie interne : elles affaiblissent la position de l’Algérie sur la scène internationale, où l’on scrute de près le comportement de ses médias dans les moments de crise.
À cela s’ajoute la responsabilité des écoles et instituts de journalisme, appelés à mieux encadrer la formation des futurs professionnels. La spécialisation devrait être intégrée dès le cursus académique, afin d’inculquer les bons réflexes face aux situations de crise. Sans cet effort en amont, les rédactions continueront de produire des journalistes peu préparés aux exigences contemporaines du métier.
L’ANIRA, en rappelant la loi et en insistant sur le respect de la dignité humaine, ouvre une brèche. Mais il appartient désormais aux acteurs du secteur, journalistes et responsables de médias, de se ressaisir. Car une presse qui se complaît dans l’exploitation de la douleur trahit non seulement les victimes qu’elle prétend montrer, mais aussi le public qu’elle est censée servir.
Assia M.
