Alors que la pression sur les ressources en eau atteint un niveau critique, l’Algérie mise sur ses stations de traitement des eaux usées (STEP) pour assurer sa sécurité hydrique. Si le pays dispose désormais d’un réseau de 232 STEP, l’exploitation réelle de ce potentiel reste loin des ambitions affichées. Entre promesses théoriques et avancées concrètes, la stratégie nationale d’assainissement et de réutilisation de l’eau doit franchir un cap décisif pour devenir un véritable levier de durabilité.
Des capacités prometteuses, mais encore sous‑exploitées
En théorie, le réseau algérien peut traiter plus d’un milliard de m³ d’eaux usées par an, mais dans la pratique, à peine 600 millions de m³ sont réellement épurés.
Le programme spécial 2023‑2030, doté de 150 milliards DA, vise à porter la capacité à 1,4 milliard m³/an, réhabiliter les stations sous‑exploitées pour atteindre 60% de réutilisation agricole et industrielle à l’horizon 2030.
Pourtant, les chiffres actuels révèlent un décalage persistant, seule une fraction de 10% des eaux épurées est valorisée pour l’irrigation ou l’industrie, tandis que le reste finit encore dans les oueds ou en mer.
«Nous disposons des infrastructures, mais pas encore de la culture de valorisation systématique de l’eau épurée», confie un expert du secteur hydraulique qui préfère garder l’anonymat.
Un gaspillage qui pèse sur les barrages
L’Algérie continue de mobiliser ses barrages pour des usages qui pourraient être largement couverts par les eaux traitées : Lavage industriel, irrigation de cultures fourragères ou d’espaces verts ou de process industriels non alimentaires.
L’eau potable, ressource rare et coûteuse, se retrouve ainsi détournée vers des usages secondaires, accentuant la pression sur les réserves stratégiques.
«L’eau potable doit être exclusivement orientée vers la consommation domestique. Les besoins agricoles et industriels doivent basculer vers les eaux usées traitées», insiste ce même expert.
Le maillon faible : le raccordement ciblé
Le développement des STEP n’a pas encore été accompagné d’une stratégie de raccordement efficace vers les secteurs utilisateurs. Les périmètres agricoles et zones industrielles restent souvent éloignés ou mal connectés, entraînant une sous‑exploitation chronique des stations.
L’avenir du programme passe donc par des réseaux dédiés reliant chaque STEP à un périmètre agricole ou à une zone industrielle, la mise en place de stations de lavage et d’industries utilisatrices en aval des STEP et une interopérabilité entre les départements de l’hydraulique, de l’agriculture et de l’industrie.
La sécurité hydrique nationale dépendra de la capacité du pays à transformer ces promesses théoriques en réalisations concrètes.
Pour l’agriculture : les eaux épurées peuvent irriguer jusqu’à 160 000 ha d’ici 2030, réduisant la pression sur les barrages.
Pour l’industrie : elles représentent une alternative durable pour les usines, les stations de lavage et les zones industrielles.
Pour l’environnement : elles contribuent à la dépollution des oueds et à la protection des nappes et zones humides.
Mais pour cela, une mobilisation intersectorielle est indispensable. Les ministères de l’Hydraulique, de l’Agriculture et de l’Industrie doivent sortir de la gestion en silos pour passer à une logique de coopération active. «La réussite de notre stratégie hydrique dépendra de la capacité des institutions à travailler ensemble, et vite. Sinon, nous continuerons à gaspiller une ressource que nous ne pouvons plus nous permettre de perdre», conclut cet hydrologue indépendant.
L’Algérie a posé les bases d’un système moderne d’assainissement. Mais sans raccordements spécifiques, traitement tertiaire généralisé et synergie entre départements, les STEP resteront un outil sous‑exploité, alors qu’elles pourraient devenir la clé pour épargner les barrages, sécuriser l’irrigation et éviter le gaspillage.
R.Malek
