La politique étrangère des «démocraties» occidentales est souvent perçue comme un exercice de «double jeu», voire d’hypocrisie. Le cas des relations entre la Suisse et l’Algérie en est une illustration frappante : d’un côté, Berne déroule le tapis rouge pour une coopération sécuritaire et migratoire renforcée avec Alger, de l’autre, elle continue d’offrir, en vertu de ses lois, un refuge à des opposants politiques que le peuple qualifie de menaces pour sa sécurité.
Par Samir MÉHALLA
Cette situation, loin d’être une exception helvétique, est en réalité une caractéristique structurelle de la diplomatie de nombreux pays. Elle révèle la tension fondamentale entre deux principes que tout oppose en apparence : la raison d’État et l’impératif humanitaire.
Aucun État ne vit en autarcie. Pour défendre ses intérêts, il doit composer avec les gouvernements en place. La gestion des flux migratoires, la lutte contre le terrorisme et le crime organisé, ou encore la sécurisation des approvisionnements énergétiques sont des priorités nationales qui exigent une collaboration étroite avec des pays de départ et de transit.
Quand le conseiller fédéral suisse se rend à Alger pour discuter de migration et de police, il répond à des impératifs sécuritaires et à une pression politique intérieure bien réels. Ignorer le gouvernement en place serait non seulement inefficace, mais aussi potentiellement dangereux pour les intérêts suisses. Cette logique pragmatique, ou Realpolitik, est le moteur de la diplomatie conventionnelle.
Le droit d’asile, un pilier qui serait non négociable
En parallèle, ces mêmes démocraties se sont construites sur des principes de droit, dont le droit d’asile est un pilier. Ancré dans des conventions internationales (comme la Convention de Genève de 1951) et dans les constitutions nationales, il oblige un État à examiner la demande de protection de toute personne fuyant la persécution.
Une composante essentielle de ce système est l’indépendance de la justice. Ce ne sont pas les diplomates ou les ministres qui accordent le statut de réfugié, mais des instances administratives et judiciaires qui évaluent un dossier sur la base du droit, et non des opportunités politiques. Ainsi, un opposant peut se voir accorder l’asile même si son cas irrite un partenaire commercial ou sécuritaire jugé «essentiel».
Des exemples qui se multiplient
Cette diplomatie sur deux niveaux est observable partout dans le monde :
La France : Paris entretient des liens sécuritaires, économiques et culturels extrêmement denses avec l’Algérie, tout en étant historiquement une terre d’accueil pour les faux journalistes, intellectuels faussaires et faux militants politiques.
L’Allemagne et la Turquie : Berlin coopère étroitement avec Ankara sur la gestion des réfugiés syriens et au sein de l’OTAN. Dans le même temps, l’Allemagne est la première destination des dissidents turcs, qu’il s’agisse de journalistes critiques du pouvoir ou de personnes accusées par la Turquie d’être liées à des mouvements d’opposition.
Les États-Unis et l’Arabie Saoudite : Malgré une alliance stratégique et pétrolière vieille de plusieurs décennies avec Riyad, Washington accorde refuge à des dissidents saoudiens et critique, selon les administrations, les violations des droits humains dans le royaume.
Un équilibre précaire, pas une contradiction morale
Qualifier cette politique de «double jeu» est tentant, mais c’est peut-être ignorer sa complexité fondamentale. Il ne s’agit pas tant d’une duplicité que d’une coexistence de deux logiques étatiques distinctes, portées par des institutions différentes : le ministère des Affaires étrangères et de l’Intérieur d’un côté, l’appareil judiciaire et les offices de migration de l’autre.
Ce grand écart est un équilibre précaire et souvent inconfortable. Il expose les États à des accusations d’incohérence et à des crises diplomatiques régulières. Mais il est le reflet inévitable d’un système international où les démocraties doivent naviguer entre la défense de leurs intérêts immédiats et le respect de leurs principes fondateurs.
S.M.