La région sahélienne, théâtre de bouleversements profonds, s’impose plus que jamais comme un enjeu stratégique pour l’Algérie.
Dans une analyse fouillée accordée au quotidien Al-Quds Al-Arabi, l’expert en géopolitique Raouf Farrah met en garde contre les mutations rapides de cet espace frontalier, désormais au cœur d’une rivalité exacerbée entre puissances régionales et internationales, et dont les soubresauts font peser une menace indirecte mais tangible sur la sécurité nationale algérienne.
Pour Farrah, l’incident du drone turc tombé entre le 31 mars et le 1er avril à Tinzawaten reflète une dégradation profonde des relations entre Alger et Bamako, au-delà d’un simple accident technique. Il s’inscrit dans un contexte de tensions accrues depuis le coup d’État malien de 2021, marqué par la formation de l’Alliance des pays du Sahel et la montée des groupes armés comme Wagner près du Sud algérien. Face à cette instabilité, Farrah préconise une réponse multidimensionnelle alliant sécurité, diplomatie et développement du Grand Sud algérien pour contenir la menace sahélienne.
Toute désescalade entre Alger et Bamako exige de dépasser les discours clivants. L’expert recommande aux autorités algériennes de relancer une médiation discrète et de rappeler leur rôle neutre et facilitateur historique. Cependant, Bamako perçoit cette position comme un parti pris, instrumentalisant la tension pour renforcer la légitimité de la junte et affirmer un souverainisme strict, rejetant toute influence étrangère, y compris celle d’Algérie.
L’option militaire, adoptée par les autorités maliennes dans le Nord du pays avec l’appui de Wagner, montre déjà ses limites sur le terrain. Le refus du dialogue avec les groupes armés touaregs relance les hostilités et reproduit les erreurs des interventions étrangères précédentes, à l’image de l’opération française Barkhane. Or, comme le rappelle Farrah, la paix ne saurait être imposée par les armes, mais doit être construite sur des mécanismes de justice transitionnelle, de reconnaissance des identités locales et de négociations inclusives.
La porosité des frontières entre le Sud algérien et les pays du Sahel renforce l’urgence d’une stratégie proactive. Les communautés touarègues, arabes ou songhaï partagent des liens culturels, linguistiques et économiques anciens, faisant de cette région un espace de continuité sociale, et non de rupture. Une instabilité persistante dans cette bande sahélienne aurait donc des conséquences immédiates sur la stabilité des wilayas algériennes limitrophes.
Pour Farrah, le retrait malien de l’accord d’Alger constitue une erreur stratégique aux lourdes implications : effondrement des canaux de dialogue, perte de crédibilité de Bamako et affaiblissement du rôle pivot de l’Algérie dans la médiation régionale. Cela envoie également un signal préoccupant à d’autres groupes armés : la tentation de privilégier la force au détriment du dialogue.
L’expert élargit enfin son analyse à la compétition géopolitique qui s’intensifie dans le Sahel. Russie, Émirats arabes unis, Maroc, Turquie : tous cherchent à asseoir leur influence dans cet espace en mutation. Moscou, notamment via les groupes Wagner puis Africa Corps, étend son empreinte sans coordination avec Alger, mettant à l’épreuve le partenariat stratégique russo-algérien. Les Émirats arabes unis exploitent leur puissance financière et leur contrôle sur l’or illégal extrait au Mali pour construire des réseaux opaques, parfois liés à des groupes armés. Ils soutiennent discrètement certaines factions au Soudan et en Libye via des partenariats sécuritaires et économiques, contrôlant des circuits d’or illicite qui privent les États sahéliens de ressources cruciales. Cette implication a conduit à des accusations de complicité dans des actes graves, portées par le Soudan devant la Cour internationale de justice.
De son côté, la Turquie mise sur une diplomatie islamique modérée mêlant accords militaires, investissements économiques, initiatives humanitaires et diplomatie religieuse pour renforcer sa présence au Sahel. À travers notamment ses drones Bayraktar, Ankara cherche à se positionner comme un acteur stabilisateur face aux influences rivales, bien que ses moyens restent limités et son implantation encore fragile.
Le Maroc tente de capter le vide laissé par la France via des initiatives telles que le corridor atlantique
Dans ce contexte complexe, Raouf Farrah appelle à une révision de la doctrine sécuritaire algérienne, qui ne peut plus se contenter de protéger ses frontières. Il est temps, insiste-t-il, d’adopter une posture anticipatrice, reposant sur l’investissement stratégique dans le Sud, la revitalisation des canaux diplomatiques, et la réaffirmation de l’Algérie comme acteur régional central dans la stabilisation du Sahel.
Synthèse Assia M.