Le président Tebboune a reçu Rodolphe Saâdé, armateur français et proche du président Emmanuel Macron, qui envisage d’investir des sommes considérables dans les installations portuaires en Algérie. Alors que toutes les coopérations officielles entre la France et l’Algérie sont au point mort, les relations entre le président algérien et le patron de CMA CGM semblent, elles, naviguer en eaux plus calmes.
Dans ce contexte, la visite de Rodolphe Saadé apparaît comme un signal fort : la porte reste ouverte aux acteurs économiques français, à condition de dissocier les affaires des tensions politiques. Cette visite suscite ainsi l’espoir d’un apaisement et d’une relance des relations bilatérales, du moins dans le secteur stratégique du transport maritime. Le patron de CMA CGM serait-il porteur d’un message du président Macron ?
Le lendemain, le ministre français de l’Intérieur, Bruno Retailleau, menace de démissionner si le gouvernement Bayrou adopte la loi sur la proportionnelle, que le Premier ministre entend faire voter. «Toutes les options sont ouvertes», a répondu Retailleau, reçu hier à Matignon. Alors qu’il refuse de soutenir un texte voulu de longue date par François Bayrou, un départ de Retailleau entraînerait vraisemblablement celui des autres ministres LR. De quoi raviver les tensions au sein de la majorité, sur fond de rivalités en vue de la présidentielle de 2027. À chaque éclaircie diplomatique, Retailleau vient semer le trouble en prenant des décisions qui fâchent Alger. Le scénario s’est répété à plusieurs reprises. Il joue à merveille son rôle de trouble-fête. Et si ce scénario était voulu par Macron lui-même, afin de se débarrasser d’un homme qui sabote systématiquement les tentatives de rapprochement algéro-français menées par le tandem Tebboune-Macron ? Isolé depuis le début de la crise de juillet 2024, le ministre de l’Intérieur a récemment réussi à redresser quelque peu la situation en sa faveur, au prix d’une vive crispation dans les relations entre les deux pays. Aucun contact diplomatique n’a eu lieu depuis des semaines, avec en point d’orgue le rappel des deux ambassadeurs et l’exemption de visas pour les diplomates algériens. Dernier épisode en date : la menace de divulgation des comptes bancaires de hauts responsables algériens.
Les investissements français sont-ils de retour ?
La coopération économique entre les deux pays semble, quant à elle, échapper à cette paralysie. Cette offensive économique intervient dans un climat diplomatique glacial. Le patron de CMA CGM a évoqué «différents projets», malgré la crise actuelle. «Nous allons essayer de surmonter les difficultés opérationnelles», a déclaré Rodolphe Saadé à la télévision nationale. «Nous croyons beaucoup au développement de l’Algérie. Je pense qu’elle a un véritable potentiel», a-t-il ajouté. Sans donner de détails sur ses projets, Saadé a indiqué que son groupe envisageait plusieurs milliards d’euros d’investissements à moyen terme, incluant la construction d’infrastructures portuaires modernes, de terminaux à conteneurs, ainsi qu’une implication directe dans la gestion logistique.
L’assouplissement récent du code de l’investissement en Algérie facilite l’entrée de grands groupes étrangers. Ce climat incitatif attire des acteurs comme CMA CGM, à la recherche de nouveaux relais de croissance en Méditerranée.
En parallèle, l’Armement coopératif artisanal paimpolais (ACAP), récemment créé et adossé à une coopérative maritime locale, porte un projet ambitieux de renouvellement de la flotte de pêche. Conscients des enjeux liés à l’installation des jeunes pêcheurs et à la pérennité des activités, les responsables de l’ACAP souhaitent faire construire de nouveaux bateaux à moindre coût en Algérie, rapporte le quotidien Le Télégramme dans son édition du 1er juin. Le président de l’ACAP, Yannick Hémeury, insiste sur la nécessité de renouveler la flotte afin de maintenir l’activité et de favoriser l’arrivée de nouvelles générations.
Ce projet innovant repose sur une collaboration avec les chantiers navals algériens, où les coûts de construction sont nettement inférieurs à ceux pratiqués en France. Baptisé Ar Mor, ce modèle de bateau est conçu pour répondre aux besoins spécifiques des pêcheurs de la baie de Saint-Brieuc, tout en tirant parti des avantages économiques offerts par cette coopération internationale. La construction en Algérie permettrait une économie de 30%, tout en soulageant les chantiers français, souvent surchargés et coûteux.
Le chantier algérien retenu pour ce projet disposerait des capacités techniques nécessaires pour produire des navires conformes aux normes européennes en matière de sécurité et de performance. Les échanges entre les équipes françaises et algériennes ont permis d’adapter le design et les équipements du modèle Ar Mor aux besoins bretons. Cette coopération renforce ainsi les liens économiques entre les deux pays dans une logique de partenariat gagnant-gagnant. Elle offre aux chantiers algériens l’opportunité de démontrer leur savoir-faire à l’international.
Enfin, le renouvellement de la flotte constitue un levier essentiel pour attirer les jeunes vers un secteur traditionnel en mutation. Les bateaux modernes, moins coûteux à l’achat et à l’entretien, offrent des perspectives économiques durables. Si ce projet suscite un intérêt certain, il soulève aussi des interrogations en France, notamment sur l’emploi local et la maîtrise technique. Toutefois, face aux contraintes budgétaires et à la rareté des chantiers disponibles, la solution algérienne pourrait bien représenter un modèle de coopération innovante et réaliste.
Mahmoud Tadjer
