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Ceuta, un trafic qui ne connaît pas de crise



Entre les trafics illégaux et les travailleurs étrangers sans contrat, la ville voit ses affaires fleurir. Laura et Pierre ont 22 ans. Ces Européens sont au Maroc depuis six mois. Ils travaillent dans la ville ocre, où ils confectionnent des bougies odorantes.  On n’a pas de contrat. C’est impossible à avoir avec les procédures de l’ANAPEC (ndlr : entre autres, prouver qu’aucun Marocain ne peut faire le travail de l’étranger). Leur employeur, marocain, les paie donc sous la table. Travaillant illégalement, ils ne peuvent pas faire prolonger leur visa ni obtenir de permis de séjour.

Certains envisageraient de quitter le pays dans des conditions pareilles, mais pas Laura et Pierre. Du coup, il y a trois mois, ils sont sortis du pays en prenant un aller-retour pour Madrid : «C’était plus pratique que ce qu’on vient de faire. Et avec Ryanair, ça nous a coûté moins cher!». Aujourd’hui, ils ont pris la voiture depuis Marrakech pour passer à Ceuta. 6 heures de voiture, d’une traite, pour arriver avant la fermeture de la frontière. Epuisés, ils s’asseyent dans les fauteuils d’un B&B abordable de la ville de 84 000 habitants. Ils paient 29 euros la nuit pour leur chambre avec salle de bain commune : «Ça va être dur de tenir jusqu’au retour avec ce qui nous reste», dit Laura en comptant les billets. A peine une cinquantaine d’euros dont 29 qui seront dédiés à leur deuxième nuit sur place. Les deux jeunes ont décidé de ne repartir de Ceuta que le surlendemain, «par précaution». Laura et Pierre ont entendu de nombreuses histoires, plus bizarres les unes que les autres. «Un couple de Français avait pris un avion pour un court séjour en Europe avant de revenir», raconte Pierre.  On leur a interdit de revenir avant 48 heures». Laura continue : «D’autres nous ont parlé de 72 heures». Au poste marocain, dans le bureau du chef, d’autres Européens entendent les mêmes discours : «Vous ne revenez pas au Maroc avant dix jours ! Vous avez dépassé le nombre de jours qui vous étaient autorisés». Les visiteurs peuvent séjourner 90 jours sur le territoire du royaume chérifien. Qu’ils sortent au 89e jour ou au 80e ne change rien : pour peu qu’ils n’aient pas de chance ce jour-là, ils seront soumis aux mêmes commentaires et à une attente longue, ponctuée de questions et de remarques désobligeantes. 

Le couple n’a pas fait l’expérience de ces problèmes. Ils ont payé deux dirhams le papier à remplir avant la frontière, papier dont ils pouvaient se munir gratuitement au bureau de l’agent frontalier. Ils ont donné des professions qui n’étaient pas la leur, affirmant travailler en France et prendre des vacances au Maroc. Ils avaient préparé leur discours. 

On les a bien questionnés. Ils ont répondu comme ils l’avaient prévu. Ils sont passés sans encombre. Apeurés par la possibilité de se retrouver coincés au poste, ils ont appelé leur ambassade à Rabat avant leur départ. «Le type m’a dit qu’il était préférable de passer trois semaines en dehors du pays, pour mettre toutes les chances de son côté», affirme Pierre. Les deux jeunes ne peuvent perdre tant de temps. D’où le choix de repartir 48 heures après leur passage. Ils passeront un jour à bronzer et nager sur les plages et à la luxueuse piscine municipale de la ville de Ceuta, qui vit du trafic de produits contrefaits transférés quotidiennement jusqu’aux collines marocaines par plusieurs milliers de femmes «mules» marocaines (ndlr : les habitants de la région de Tetouan n’ont pas besoin de  Visa pour traverser), qui portent jusqu’à 70 kg jusqu’à 4 fois par matinée (durant 12 heures), sur leur dos, pour 5 euros en moyenne par trajet (dont quelques dirhams placés dans la main de l’agent marocain). Ils reprendront la route à bord d’une voiture appartenant à leur patron qu’ils ont garée au parking du côté marocain. Mais avant donc, ils visiteront la ville, si petite comparée à Marrakech (19,3 km²). Dans un restaurant, deux originaires de Ceuta leur expliqueront : «Ceuta vit du commerce avec le Maroc. On entend beaucoup parler des entrepôts juste devant notre frontière, où les passeurs font la file dès 5 heures du matin pour charger les paquets». Ces travailleuses, entre 10 et 25 000 par jour, portent jusque 70 kg sur elles. Pliées en deux, elles se cassent le dos pour acheminer chaussures, vêtements, nourriture voire alcool et électronique de l’autre côté. Plus rarement, elles transportent des drogues et des armes (ndlr : en 2003, les autorités espagnoles ont affirmé avoir mis la main sur 700 000 tonnes de hachich). Il y a un an, un deuxième passage s’ouvrait, pour «une meilleure circulation des personnes et des biens». Par ailleurs, un tunnel est toujours en discussion. Et les autorités espagnoles ont même mis en place une zone de marché «spécialement destinée à ces porteurs». Avec cette zone qui accueille 260 entrepôts, le centre-ville de Ceuta jouit aujourd’hui d’une certaine quiétude. Les deux puissances en place tolèrent donc ce va-et-vient dû à la situation particulière de Ceuta, zone franche permettant l’échange de biens détaxés (pas de douane commerciale). En outre, ce trafic permettrait de fournir des produits espagnols, européens et de plus en plus chinois aux souks de Fnideq, Bab Nouader, Tetouan, Derb Ghallef à Casablanca et autres villes du pays nord-africain. «Ces porteuses (ndlr : souvent des femmes car elles se font moins contrôler que les hommes et gagnent donc un temps précieux) se font parfois frapper par les agents des deux côtés de la frontière car elles bouchent l’entrée, créant une cohue (ndlr : qui a coûté la vie à plusieurs d’entre elles il y a plusieurs années). Pour les mettre en file, de temps en temps, ils les frappent… Mais ce que les gens savent moins, c’est qu’il existe un autre type de commerce. On a des Marocains de classe moyenne voire élevée qui viennent à Ceuta pour acheter de l’or et des vêtements de marque, de type Zara, H&M, car ceux-ci coûtent moins que chez eux puisque nous ne les importons pas».

A.-E. A.

 

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