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FRANCIS PERRIN, Président de Stratégies et Politiques Energétiques : «On s'attend à une forte production des USA»



Le prix du Brent de la mer du Nord, coté à Londres, a terminé la journée du vendredi 26 janvier à $70,50 par baril. Si l'on se souvient que le Brent était passé par un creux à moins de $30 par baril en janvier 2016, on mesure le chemin parcouru en trois ans. Francis Perrin explique dans l’entretien qui suit les raisons de cette augmentation et donne quelques pronostics …

 

Il y a une augmentation sensible du prix du baril ces derniers mois. A quoi cela est dû ?

Cette augmentation sensible du prix du brut est due principalement à l'accroissement de la demande pétrolière mondiale, à la réduction de la production de l'OPEP et de certains pays non-OPEP, à la baisse des stocks pétroliers dans les pays de l'OCDE, aux tensions politiques au Moyen-Orient et, parfois, à la baisse du dollar.

Selon l'Agence Internationale de l'Energie (AIE), la demande mondiale a augmenté de 1,3 million de barils par jour (Mb/j) en 2016 et de 1,5 Mb/j en 2017 en raison du poids croissant des pays émergents et en développement. Parallèlement à cela, l'OPEP et une dizaine de pays non-OPEP dont la Russie ont réduit leur production à compter de janvier 2017 et ces réductions devraient s'appliquer jusqu'à la fin 2018. De plus, l'OPEP a fort bien respecté ses engagements de baisse de sa production en 2017 et il en a été de même, mais un peu moins, pour les pays non-OPEP qui ont choisi de coopérer avec l'organisation. Ces engagements ont été respectés à hauteur de 80/95% environ l'an dernier, le second chiffre se rapportant à l'OPEP.

Plus de demande, un peu moins de production de la part d'une vingtaine de pays producteurs OPEP et non-OPEP: la conjonction de ces deux tendances a entraîné dans les derniers mois une baisse des stocks commerciaux de pétrole brut et de produits raffinés dans les pays OCDE, y compris les États-Unis, premier consommateur mondial de pétrole. Enfin, face à un marché pétrolier en voie de rééquilibrage, les traders ont recommencé à porter plus d'attention aux tenions politiques dans certaines régions clés telles que le Moyen-Orient. Ces tensions sont nombreuses et fortes et la situation s'est détériorée en 2017 avec les crispations autour de l'Iran et la crise au sein du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) avec des sanctions politiques et économiques imposées au Qatar.

 

Certains accusent les USA de jouer du prix du baril selon la courbe du dollar. Comment expliquez-vous cette thèse ?

Ce n'est pas une thèse que je partage. Je pense que les facteurs évoqués ci-dessus en réponse à votre question (demande mondiale, production OPEP, stocks et tensions au Moyen-Orient) sont suffisants pour expliquer de façon convaincante l'évolution à la hausse du prix de l'or noir dans la période récente. Il y a certes une relation assez forte entre le cours du dollar et le prix du baril avec, en général, une hausse du cours du pétrole lorsque le dollar baisse et vice-versa mais les États-Unis, quelle que soit leur importance (qui est grande) sur le marché pétrolier mondial, ne sont pas en mesure tous seuls de jouer avec le prix du pétrole. La baisse actuelle du dollar contribue à faire monter encore un peu les prix du brut mais ce n'est pas le facteur clé pour expliquer la remontée de ces prix depuis deux ans.

Quel est votre pronostic du prix dans les mois qui suivent ?

Il est certain que la croissance de la demande va se poursuivre en 2018. La projection de l'AIE est de +1,3 Mb/j cette année par rapport à 2017. La croissance économique mondiale est solide. L'OPEP et plusieurs pays non-OPEP ont décidé de maintenir leurs réductions de production jusqu'à la fin 2018 et les stocks pétroliers devraient continuer à baisser. De plus, on imagine difficilement (malheureusement) les tensions politiques au Moyen-Orient s'évanouir dans l'atmosphère comme par enchantement.

Tout ceci dessine une dynamique haussière mais il y a deux ou trois éléments qui jouent en sens inverse. Les prix du pétrole ont beaucoup augmenté depuis deux ans et il n'est pas sûr qu'il y ait encore un potentiel significatif de hausse à court terme. Et, surtout, on s'attend à une forte augmentation de la production pétrolière (brut et autres liquides) des États-Unis en 2018. Le continent américain sera d'ailleurs à l'honneur puisque le Canada et le Brésil vont eux aussi mettre plus de pétrole sur le marché. Une relative stabilité n'est donc pas impossible dans les mois qui viennent avec une fourchette de l'ordre de $65/70/b mais il y a, comme toujours, beaucoup d'inconnues, notamment politiques, dans l'équation des prix du brut.

L’Algérie a été longtemps réticente sur l’exploitation du gaz de schiste. Quel est votre opinion et quelles sont selon vos estimations les réserves du pays !

Il est beaucoup trop tôt pour parler de réserves. Une telle estimation suppose un effort important d'exploration avec de nombreux forages. Cela dit, le potentiel de l'Algérie en termes de gaz non conventionnel est très important. Je n'ai pas de doutes à ce sujet. Selon l'Energy Information Administration (EIA), qui fait partie du département de l'Energie des États-Unis, l'Algérie serait le troisième détenteur de ressources techniquement récupérables de gaz non conventionnel après la Chine et l'Argentine. Mais les ressources techniquement récupérables ne sont pas des réserves car celles-ci doivent aussi être économiquement récupérables. Ce sont des ordres de grandeur qu'il faudra considérablement affiner sur la base de travaux d'exploration futurs.

Lors de l'adoption de la loi sur les hydrocarbures de 2013, des dispositions avaient été introduites en faveur des hydrocarbures non conventionnels. Il était donc clair depuis cette date au moins que les autorités algériennes souhaitaient aller dans cette direction. La Sonatrach a conduit quelques travaux dans ce domaine et quelques permis avec un potentiel de gaz non conventionnel ont été attribués. Face à une consommation nationale d'électricité en forte hausse, électricité essentiellement produite à partir de gaz conventionnel, l'Algérie entend clairement diversifier son mix électrique avec du gaz non conventionnel et des énergies renouvelables, notamment le solaire.

 

L’OPEP du gaz n’a jamais vu le jour malgré l’insistance de la Russie… Quel est votre avis là-dessus ?

Il n'y a effectivement pas d'OPEP du gaz et ce, pour plusieurs raisons. Le gaz naturel n'est pas le pétrole, qui est aujourd'hui la seule source d'énergie indispensable du fait de son poids énorme dans le secteur des transports ; la commercialisation du gaz est très différente de celle du pétrole en raison des contrats à long terme qui sont encore très importants bien qu'en recul : et de nombreux pays exportateurs de gaz ne souhaitent pas aller vers une OPEP du gaz. Il y a un Forum des pays exportateurs de gaz (FPEG), dont l'Algérie fait d'ailleurs partie, mais le FPEG est d'une nature très   différente de celle de l'OPEP et je ne vois pas sur ce point de changements significatifs intervenir dans les prochaines années.

Quels sont les enjeux du pétrole et du gaz dans le court, moyen et long terme ?

Le défi du changement climatique est un enjeu majeur pour toutes les énergies fossiles dont les hydrocarbures font partie. Le captage et le stockage du carbone devraient à cet égard être développés de façon beaucoup plus intensive que ce n'est le cas actuellement. De même, la réduction des fuites de méthane est un objectif clé dans un monde plus axé sur les préoccupations environnementales. L'évolution des modes de motorisation est aussi un enjeu important avec la montée en puissance des voitures électriques. Le gaz naturel a d'ailleurs une carte à jouer dans le secteur des transports avec le gaz naturel véhicule et le gaz naturel liquéfié. 

En dépit de ces évolutions, la demande pétrolière et gazière mondiale va continuer à augmenter dans le moyen terme et, en partie, dans le long terme et il faudra réaliser les énormes investissements requis pour satisfaire cette consommation tirée à la hausse par les pays émergents et en développement, avec la Chine et l'Inde en bonne place. Le développement des hydrocarbures non conventionnels restera aussi un enjeu important à moyen et long terme. Plusieurs grandes compagnies pétrolières continueront à diversifier leur portefeuille d'activités vers les énergies renouvelables, surtout le solaire, l'énergie éolienne et la biomasse, pour devenir des compagnies énergétiques avec une dominante hydrocarbure. Et les pays producteurs et exportateurs devront absolument diversifier leurs économies. La Vision Arabie Saoudite 2030 est un document intéressant sur ce point, même s'il reste beaucoup à faire pour passer du plan à la réalité.

Le solaire en Algérie peut être une alternative ?

L'Algérie a un potentiel énorme du fait de ses conditions d'ensoleillement. De plus, en raison de la superficie du pays, la disponibilité de l'espace n'est évidemment pas un problème. L'énergie solaire connaît un développement très rapide à travers le monde, surtout la conversion photovoltaïque qui permet la transformation directe du rayonnement solaire en électricité. On constate une forte réduction des coûts depuis quelques années et cette tendance va se poursuivre. Le photovoltaïque occupe d'ailleurs une place importante dans le programme national des énergies nouvelles et renouvelables. Il y a un intérêt significatif de plusieurs entreprises étrangères pour le potentiel solaire de l'Algérie, y compris de la part de certaines compagnies pétrolières qui travaillent dans le secteur des hydrocarbures en coopération avec la Sonatrach. L'un des principaux défis pour l'Algérie est de mettre en place un tissu industriel dans ce secteur qui est largement nouveau pour ce pays.

Le développement de l'énergie solaire prendra bien sûr du temps et les hydrocarbures resteront longtemps les sources d'énergie dominantes en Algérie.

Entretien réalisé par S. Méhalla

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