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Entretiens

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Mme Aicha Adamou, «L’élite est corrompue, la compétence marginalisée»



Le domaine des énergies est très sensible. L’énergie constitue un enjeu majeur de par le monde. Elle est la cause de contraintes énormes : géopolitiques, climatiques, de durabilité de la ressource énergétique, de l’absence ou de la raréfaction de la ressource énergétique dans certains pays… Un méga débat mondial s’installe. Les Américains non signataires d’aucun traité, disent que la vie du citoyen américain est intouchable et d’ailleurs les ressources fossiles ne constituent pas un danger pour la planète selon eux. Pour appuyer leur théorie, 32 000 savants sont aujourd’hui signataires de la pétition de l’Origan ou celle de Manhattan qui vont dans le sens de la vision américaine. En face, les climato-sceptiques qui disent le contraire et crient au danger de l’industrialisation, de la pollution qui sévit sur notre planète. En Algérie, les décideurs qui se sont succédé aux affaires ont pris théoriquement le sujet à bras le corps avec des politiques flottantes des EnRs et des énergies propres. Une vision nationale, hélas pas toujours perceptible.

Au sujet des EnRs, Mme Aïcha Adamou, experte-consultante en énergie renouvelable et cadre supérieur de Sonatrach, répond à quelques-unes de nos questions :

Crésus : Quel est aujourd’hui le degré de prise de conscience en Algérie en matière d’énergie alternative ?

Mme Adamou : Sur le plan discursif, à travers tous les discours qui se relaient, effectivement, il y a une prise de conscience. Mais cette prise de conscience s’inscrit dans le registre de langue de bois. Depuis 2005, après mon détachement de Sonatrach, on y a cru, car le ministre d’antan travaillait sur cet axe de développement des EnRs. Il y avait tout un programme avec des objectifs réalistes avec une première station de gaz solaire de Hassi R’mel qui totalise 20% de solaire. Nous sommes entrés ensuite dans une logique de bricolage, avec la succession de 6 ministres, spécialement celui qui est venu juste après en donnant la certitude qu’il ne croyait pas aux EnRs.

Pourquoi ?

Tout simplement, parce qu’avec cette construction de cette centrale, on voulait d’autres centrales de capacités plus grandes et une localisation adéquate.

Ce premier programme des huit centrales, ferme et arrêté, nous a incités à commencer le boulot. Un programme national des énergies renouvelables.

Qui a conçu ce programme ? 

La Sonelgaz, uniquement. Alors que d’autres acteurs étaient parties prenantes. Qui veut qu’il n’y ait pas eu de concertations avec tous les centres de recherche ? Sonelgaz nous a pondu un programme avec une répartition de mégas sur la base de l’improvisation. Ce programme n’a pas fonctionné. Il objectait 40%, révisé à 30% et aujourd’hui 27% et peut-être 10% l’année prochaine.

Mais lorsque l’on parle d’un programme national, cela sous-entend l’implication de tout le monde, principalement les experts, non ? 

Oui, pas quand une vraie volonté politique est là. Cette vision est là. C’est une question de stratégie. J’ai envie de rire quand je vois mes collègues intervenir sur des plateaux pour dire qu’il faut valoriser le potentiel, c’est vrai que nous possédons ce potentiel, mais nous avons toujours omis une dimension très, très importante et qui est la valeur des dirigeants. Par quoi sont animés nos dirigeants ? Si cette intention d’aller n’existe pas, tu a beau dresser le meilleur diagnostic possible. On reste dans le bricolage, car rien ne marchera. Ça ne marchera pas s’il n’y a pas un véritable engagement.  Les Marocains ont pris le projet Desertec alors que nous l’avions entre les mains. Ils sont en train de multiplier les projets… Moi je situe la véritable crainte géostratégique dans le manque de volonté politique.

Les jeunes ont donné une leçon à travers ce hirak justement pour changer les choses. Pourquoi les intellectuels ou l’élite n’ont pas fait autan pour changer les politiques, dénoncer ces carences de gestion ?

Faudrait-il qu’elle ne soit pas aussi corrompue, cette élite 

Corrompue, carrément ?

Oui, je le dis. Corrompue dans le sens acheté. Dans le sens «se taire». Les gens me connaissent et j’étais la première à dénoncer le manque de gouvernance, le manque de leadership et le manque de cette volonté politique pour aller casser ce mur au profit des EnRs. Les ministres ne sont pas évalués, pire quand il rate son portefeuille ministériel, on lui confie un autre. J’ai toujours dénoncé ça… preuve en est que lorsque mon détachement est fini, je réintègre mon poste à Sonatrach comme cadre supérieur là où je n’ai ni bureau ni plan de charge. Y a eu l’organisation d’un événement, M. Ould Kaddour me sollicite et m’invite à le voir. Qui est cette Madame Adamou ? Je lui ai signifié que je tentais de contribuer à cette mutualisation des énergies nouvelles… Mais la marginalisation bat son plein en Algérie. À Sonatrach, j’étais sur des sujets très structurants, il y avait les projets de la création des deux agences, valorisation des hydrocarbures et régulation des hydrocarbures. J’étais chef de projets organisation sur les deux projets. M. Zouieche, ex-PDG de Sonatrach, peut en témoigner. Après la mise en place de ces deux agences on m’a remercié. Je parle de moi, mais il y a à Sonatrach un nombre important d’exemples de marginalisation. À l’instar des autres ministères. Le mal de la compétence, chez nous, est la marginalisation.  

On en a tous des amis marginalisés pour compétence…

Mieux que ça, cette compétence est sollicitée par les étrangers qui viennent au pays. Elle forme souvent des experts étrangers qui viennent.

Un exemple : l’UE accompagne actuellement le ministère de l’environnement dans le renforcement de leurs capacités en terme d’information et de formation. Les experts de l’UE font appel aux Algériens pour le faire. Combien de fois des experts européens étaient virés et des Algériens sollicités. J’ai moi-même pris le relais pour dispenser des cours lourds pour des cadres dirigeants de l’environnement et le secrétariat général. Voilà la compétence, elle est à coté et pas valorisée. 

Et cette histoire de Bouchouareb et son montage et démontage de véhicule ? 

C’est grave, cette politique d’importation pour se partager le magot. Une batterie qui coûte 5 dollars se retrouve multipliée par 100 et on rejette la batterie fabriquée en Algérie. Ces pratiques sont aujourd’hui institutionnalisées.

Un mot sur le congrès que vous avez organisé en avril 2018 au CIC ? 

C’est travailler sur des chaînes de valeurs intégrées. On ne peut parler de sécurité alimentaire s’il n’y pas la sécurité énergétique, la gouvernance et la sécurité hydrique. Quand je fus choisie pour monter ce programme, les experts étaient ravis par une thématique première en Algérie, voire en Afrique. Travailler sur un mix de trois thématiques qui forment le socle de la sécurité nationale. Étaient présents cinq ministres et une centaine de chercheurs… On a établi une feuille de route qui décline le diagnostic de chaque secteur pour relancer la machine économique. Nous avons fait des recommandations d’experts et hauts fonctionnaires qui devaient servir aux ministres pour asseoir et corriger un tant soit peu la politique de leur département. Mais nous n’avons rien vu venir.  

Soyons réalistes, m’enfin…

Youcef Yousfi vous a retiré le projet de l’institut des EnRs ?

Tout était prêt pour cet institut. Le décret exécutif signé et j’étais directrice de la mise en place de l’institut. 14 réunions au SG du gouvernement pour faire passer ce décret. On a commencé à travailler. Le wali de Laghouat nous a donné 100 ha viabilisés, un ancien siège d’une daïra. Tout était prêt. La première formation devait être lancée en octobre 2011 et on aurait pu former même pour les Africains. Yousfi l’a bloqué et ils ont abrogé le décret.

Pourquoi ?

Parce que M. Yousfi est un exécutant. On lui a dit d’arrêter le projet et il s’est exécuté.

 

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