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Mme LYNDA BENKACEM, EXPERTE EN INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE, «Le pétrole de ce siècle est l’intelligence économique»



Le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas», disait André Malraux. Finalement, le 21ème siècle ne pas été. Il a été plus technologique, quand la technologie est la nouvelle religion des peuples. Les avancées technologiques sont énormes. Avec son Smartphone, on peut, aujourd’hui, manipuler un objet de sa maison en sortant du bureau. On peut parler à son Siri pour lui demander d’appeler un ami sans aucune manipulation, on peut et on peut…  Sauf que cette avancée technologique a son côté pervers. Son côté éthique à bien préserver. Son côté espionnage, dès lors que nous parlons d’intelligence artificielle, d’espionnage industriel et d’intelligence économique. 

Madame Benkacem Lynda, directrice générale de l’école de formation Campus, a été notre invitée de Crésus cette semaine dans l’émission du Zoom de Crésus qui passe également dans El Hayet TV les lundi et jeudi, a bien voulu échanger avec nous autour de ce sujet du siècle…

Crésus : Où va l’humain, Mme Benkacem ?

Mme Benkacem Lynda : Voilà une vaste question à la fois philosophique et qui colle au monde moderne. Vous l’avez bien nuancé, l’avènement du web, du digital et du numérique, etc. fait que nous ne pouvons plus fonctionner de la même manière qu’il y a quelques années en arrière. On vient de prendre un virage numérique exceptionnel qui change toute la donne dans le monde et qui plus est en Algérie avec cette nouvelle génération née avec un Android dans la main. Par conséquent, on se doit de se poser la question aussi bien dans le monde économique que politique : qu’est ce que l’Algérie doit faire pour prendre ce virage numérique ? Elle l’a déjà pris, mais comment rester dans la course au niveau mondial. C’est important, car la révolution numérique actuelle suscite de nouveaux métiers, d’autres disparaissent par la force des choses, et l’on se doit de travailler, de réfléchir différemment avec cette révolution numérique.

Avant de parler de l’intelligence économique, objet de cet entretien, l’on constate que ce mouvement de protestation mené par une jeunesse, est la conséquence de la force du virtuel. Après la cybercriminalité, d’autres sciences devraient apparaître, la cybersociologie et surtout en Algérie actuelle la cyberpolitique puisque ce sont les réseaux sociaux qui ont pu mobiliser et encadrer en leader ce que nous appelons el harak…  

Effectivement, nous sommes complètement là-dedans. Il y a quelques mois, pour l’exemple, un jeune algérien qui s’appelle Rifka, un influenceur, a lancé sur son compte Instagram un message disant qu’il fêtait son anniversaire en invitant tout le monde à Maqam ech-Chahid. La conséquence directe de son post a été que des milliers et des milliers de jeunes se sont déplacés pour assister à cet anniversaire. Là, il y a eu une prise de conscience qu’on pouvait déplacer des foules à travers un simple msg sur un compte. Effectivement, les mouvements que l’on voit aujourd’hui à travers les citoyens démontrent que les outils virtuels se transforment en actes réels et nous sommes devant une réalité qui doit impérativement être prise en compte, car aujourd’hui la parole est libérée grâce à ses outils, néanmoins les limites de ces outils doivent être installées de manière à pouvoir les exploiter avec déontologie, avec éthique, et transformer cette liberté de parole en actes concrets au service de la société, pour permettre de faire avancer le pays dans la voie du développement. 

Aujourd’hui, nous sommes dans un mouvement participatif, collectif où chacun donne ses idées, une réalité qui nécessite des plateformes structurées qui permettent la collecte des propositions et analyser la data qui en découlera. Le citoyen algérien, à l’instar de tout citoyen à travers le monde, est devenu journaliste. Il filme, il écrit et il poste l’information via des lives qu’il partage avec le monde entier. Les médias étrangers, à titre d’exemple, ne sont pas contrains d’appeler les correspondants officiels à travers les pays pour vérifier l’information, mais un simple post d’un facebookeur leur livre la réponse qu’ils cherchent. 

Pardon, mais pas toute l’information est réelle. Il y a un jeu de chatbots dans des pages sponsorisées qui orientent les informations selon les vœux de X ou de Y… 

Très juste. Lorsqu’on parle aujourd’hui de l’intelligence artificielle, c’est exactement cela. On utilise les algorithmes sur une page de Facebook pour la booster. On va utiliser sur votre page des informations susceptibles de vous capter. Google est un outil qui vous surveille à travers ses robots qui fouinent dans votre vie. Tout le dilemme de l’intelligence économique est de bien comprendre et surtout de faire intention aux informations qu’on diffuse. Quand on est un opérateur économique, on doit faire attention à l’information stratégique pour la protéger. Tout le monde doit avoir une démarche pour l’intelligence économique…

Quelles sont les problématiques de l’intelligence économique ?

Trois choses. Aller à la collecte de l’information saine. Le volet offensif. Aujourd’hui dans le monde journalistique, il y a beaucoup de fakes diffusées en boucle et qui devient comme une vraie information. Il y a des campagnes de dénigrement, des campagnes de désinformation. Le deuxième volet, c’est le volet défensif. C’est-à-dire protéger son information. 

Nous nous écartons du sujet de l’intelligence artificielle qui n’est pas tout à fait fiable. Aux Etats-Unis, 12% de la population est carcérale. 85% du 12% est noire. La machine vous dira que la population noire aux USA commette plus de délits que les autres…

Il y a deux choses à distinguer. Deux outils. D’abord les algorithmes qui vont collecter la data. La richesse de notre siècle n’est plus le pétrole, mais la data et l’intelligence artificielle. L’intelligence artificielle est d’utiliser les machines pour collecter de l’information et faire des déductions. 

C’est bien ce que vous dites-là… mais le pétrole de ce siècle est l’intelligence économique et c’est la guerre que mènent les Chinois avec les Américains...

On est dans un contexte de guerre économique où tous les coups sont permis. En même temps, il nous faut faire des prédictions. Le but est de travailler sur une machine qui peut fonctionner comme un cerveau humain avec des neurones artificiels pour définir des tendances qui vont faire que nous allons nous adapter à ce qui nous attend demain. Une fois la data en poche, qu’est ce que l’on fait ? Il y a effectivement une utilisation éthique des données, les utiliser à bon escient…

Le machinelearning et le deeplearning…

Ce sont les outils de l’intelligence artificielle. Je vous donne un exemple : quand un enfant développe son cerveau, instinctivement, il reconnaît les formes et les couleurs, perçoit les animaux… il va tout de suite définir son environnement et l’intégrer. Pour une machine, pour comprendre que telle image est un animal, il va falloir lui donner des centaines voire des milliers d’images pour qu’il distingue un chat d’un chien. Pour qu’elle puisse avoir les mêmes capacités du cerveau, la machine doit collecter les neurones artificiels pour que l’ordinateur puisse comprendre son environnement et prendre des décisions. On en n’est pas encore là d’où aussi la limite du danger de l’intelligence artificielle. Aujourd’hui on s’interroge sur le danger de la prise des décisions par un robot qui risque de se retourner contre l’humain. On s’interroge sur la limite à considérer sur cette intelligence comme une avancée ou au contraire comme un danger. 

L’éthique justement devrait faire l’objet d’un profond travail de réflexion pour définir ce qui est permis et ce qu’il ne l’est pas face à cette avancée technologique, non ?

Comme dans n’importe quel type de relation, l’éthique est importante. On parle de l’éthique des affaires est primordiale si l’on veut que notre pays prenne une voie différente. À défaut, ce sont les déviances et les dérapages qui mettront en péril l’environnement social, économique… Et les menaces arrivent aussi de l’extérieur, car comme vous l’avez signalé nous sommes dans un contexte de guerre économique internationale que mène le pôle asiatique aux Américains. Nous sommes au milieu et nous devons nous protéger. Nous devons à la fois consolider ce que nous avons de bien mais également, dans un environnement exogène, qui change, qui bouge, et qui est aussi porteur de menaces. Un double enjeu, à la fois interne om on doit absolument prendre une voie pour établir de nouvelles règles déontologiques dans les affaires, dans les relations entre les citoyens, dans le rôle de chacun. Tout à redéfinir, les institutions publiques ont un certain nombre de responsabilités, les autorités gouvernementales aussi, la société civile, les opérateurs économiques… tout le monde a un rôle à jouer dans cette grande mutation. Eviter le conflit entre le privé et le public, car le monde ne nous attend pas. Le monde extérieur se développe. Et en vérité, nous sommes très en retard par rapport à certains sujets, parce qu’en interne, les autorités se sont mêlées de certaines choses au lieu de laisser les gens travailler. On se doit de les laisser bosser. On se doit de former les étudiants à des métiers nouveaux qui arrivent sur le marché et anticiper les mutations technologiques. Des réformes s’imposent car on ne travaille plus de la même manière qu’il y a quelques années. Prendre ce virage et préparer les prochaines générations aux défis des mutations.   

Restons sur le volet de l’intelligence économique. Cette dernière demande beaucoup de temps, d’argent… Les États n’ont pas le temps et les multinationales qui sont dans la logique d’accaparement des marchés ne vont non plus respecter ni l’éthique ni la morale…

C’est une très bonne question et en même temps au fait, l’intelligence économique n’est pas une question d’argent. Il faut bien comprendre qu’il s’agit d’une démarche dans laquelle il y a beaucoup de bon sens, et du bon sens paysan. On reprend les trois volets sus cités. Le volet offensif, je vais chercher l’information.

Information ou renseignement ?

L’information et le renseignement. Où est la frontière avec l’espionnage économique, nous pouvons en parler… 

Donc, le volet offensif c’est faire de la veille. Si vous ne faites de la veille, vous ne savez pas ce que font les concurrents, comment qu’ils travaillent, comment ils sont positionner… Toutes ces questions-là sont très importantes. Où sont mes clients… la veille commerciale, la veille sectorielle ; tous ces outils accessibles et gratuits qu’il faut mettre en place. La démarche intellectuelle est de dire : Comment être en veille ? 

Volet défensif, je protège mon information stratégique. 

Le dernier volet est l’influence. Faire du lobbying. Nous avons commencé cet entretien avec ce genre Rifka. En un post, il a réussi à mobiliser des milliers de jeunes. Il y a de grandes marques aujourd’hui qui au lieu de payer des publicités dans la presse et dans les télés, elles préfèrent s’approcher des facebookeurs pour vendre leurs produits, voilà donc une nouvelle forme de marketing. L’influence est aussi des groupes qui s’organisent pour aller influencer le lieu où vont passer les lois pour peser sur les décisions à prendre en matière de lois. Au Parlement européen, il y un métier qui s’appelle lobbyiste. Je suis payé à créer des liens avec des députés européens pour faire porter ma cause auprès des députés. 

En graissant la patte ?

Non pareil, il y a une question d’éthique à respecter. Il y a le fait de payer des dîners, des voyages… les groupes pharmaceutiques aujourd’hui lorsqu’ils s’approchent des médecins, des délégués.. Où est la limite ? Mais ce sont des pratiques d’influence. 

Quelle est la limite entre le cadeau et la corruption par exemple ? Je vous offre un séjour avec le Club Med aux Seychelles, c’est un cadeau ou une corruption ?

Voilà, il y a une charte à définir. Et surtout à appliquer à tous les niveaux. Il y a des clients qui vous font signer une charte n’acceptant aucun cadeau. D’autres tolèrent un plafond. 

Si l’Algérie doit exporter ses produits à l’étranger, elle se doit d’être en veille de toutes ces données. Elle doit vendre et faire rayonner le pays, par des Salons économique, par de l’influence…

Je vous invite à un dernier mot concernant votre école… 

On se positionne par rapport au changement et l’accompagnement. Faire monter en compétences tout le personnel et tous les collaborateurs de manière à épouser les standards internationaux. Accompagner les jeunes algériens dans ce virage du numérique pour trouver un travail qui répond à leurs aspirations. Il faut porter et encourager les porteurs de projets en entreprises et en valeur ajoutée pour le pays. Si j’ai fait le choix de revenir en Algérie il y a quelques années, c’est parce que c’est pour garder notre richesse ici et se développer à un niveau mondial. Et pour ça, je suis optimiste… 

 

 

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