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Entretien avec Abdelhamid Bouaroudj, PDG du groupe Lacheb : « Le problème de la main-d’œuvre en Algérie est surfait »



Crésus : quelles sont vos impressions sur le dernier Salon Sima-Sipsa qui s’est tenu à Alger, d’autant que votre projet de 20 000 vaches laitières avec les Américains a ravi la vedette ?

Abdelhamid Bouaroudj : Pour être franc, on n’avait pas prévu de participer au Sima-Sipsa. On a participé au pied levé parce que l’invité d’honneur c’étaient les Etats-Unis d’Amérique. Les organisateurs du Salon, le Dr Bensemmane ainsi que le président du conseil d’affaires algéro-américain, le Dr Chikhoun ont estimé qu’il était inadmissible qu’on ne participait pas alors que le seul partenariat qui a été mis en pratique c’est le partenariat entre le groupe Lacheb et les Américains. Alors si on a ravi la vedette c’est, à notre corps défendant, parce que les Américains étaient les invités d’honneur de ce Salon et ce partenariat était le clou de cet événement, le Sima-Sipsa, et c’est tant mieux. Et depuis le Sipsa, on entend beaucoup parler de projets dans ce domaine, principalement avec les Américains.
Aujourd’hui, l’intérêt au niveau macro-économique de ce partenariat c’est que le fait de parler de projets de 10 000, voire 20 000 ou 50 000 hectares n’est plus un tabou en Algérie alors qu’il y a quelques mois un projet de 10 000 hectares était une hérésie. Maintenant, on donne des concessions et les gens sont convaincus que l’agriculture ne peut connaître un essor que par les grandes exploitations gérées d’une manière « agroindustrielle ». Ceci ne signifie pas qu’on va abandonner les petites exploitations qui auront toujours leur place dans le paysage agricole algérien.

Ces partenariats, c’est une bonne chose et j’espère que la compétition sera saine et qu’elle va permettre de booster l’agriculture. Je suis de ceux qui ne parlent pas tout de suite de l’exportation car le plus important pour nous c’est d’arriver à réduire les importations et d’avoir un tant soit peu une autosuffisance en matière agricole sans être utopiste parce qu’il n’y a aucun pays au monde qui est autonome à 100% en matière d’agriculture. Il y a des matières où on est fort, on peut s’autosuffire et même dégager des excédents de production pour les destiner à l’exportation. Comme il y a certains produits top, il serait suicidaire de s’entêter à les produire en Algérie en raison de coûts de production qui sont largement supérieurs à un coût d’importation et pas intéressant sur le plan balance devises. Donc on doit se concentrer sur ce qu’on peut et sur ce qu’on peut dégager des excédents. Sur la production laitière, céréalière, pomme de terre, fourrages etc., toutes les conditions sont réunies en Algérie pour les produire et être excédentaires pour l’exportation.
Concernant le bilan du Sima-Sipsa, on a été surpris de constater une grande affluence et que les gens ont accepté de payer pour entrer dans un Salon professionnel. Donc, il y avait un engouement pour l’agriculture. Il y avait beaucoup de jeunes et j’étais très surpris par le nombre de jeunes venus des autres wilayas du pays. L’objectif pour eux c’était aussi de trouver un emploi ou développer une activité. Mais il y a de l’intérêt pour l’agriculture chez la jeunesse. Moi je suis surpris quand on dit que demain on va avoir un problème de main-d’œuvre dans l’agriculture, ce qui est complètement faux ; c’est un stéréotype, un cliché. Je viens de recevoir par e-mail 300 CV de jeunes algériens diplômés, titulaires de diplômes supérieurs et non pas de la formation professionnelle. Aujourd’hui, les jeunes diplômés cherchent des débouchés dans l’agriculture. Ce que j’ai toujours dit aux responsables que les jeunes veulent une situation stable. Quand on appelle les jeunes pour faire la récolte pendant un mois et qu’on les oublie les 11 mois restants de l’année, il ne voit pas l’avenir mais si vous lui donnez un emploi permanent avec une formation, alors le jeune n’hésitera pas.

Les gens cherchent du travail, certes, mais quand vous avez une entreprise qui a fait ses preuves, c’est aussi la réputation du groupe qui fait que vous avez beaucoup de demandes d’emploi….

A propos de réputation, je dois dire que nous avons commencé à travailler il y a longtemps. Mais sur un plan un plus important, on a commencé en 2013 lorsque nous avons pris deux firmes pilotes à Mostaganem et Médéa et le problème de la main-d’œuvre se posait avec acuité. A Mostaganem, la ferme fonctionnait avec 11 personnes qui étaient sans salaire depuis 6 mois. C’étaient les fermes pilotes de l’Etat. On est entré en partenariat avec l’Etat. Dès le départ, on nous disait que vous aller avoir un problème de main-d’œuvre. Mais nous on avait une politique d’emploi claire et nette. Vous allez recevoir une formation. Ce n’est pas comme me disait quelqu’un : « Moi je suis chauffeur TAC cheni (tracteur à chenille, Ndlr). Vous êtes d’abord agriculteur, vous allez conduire le tracteur à chenille, le tracteur pneumatique, vous allez faire la taille, la fertirrigation, vous irez là où il y a un travail, mais ce dont vous pouvez être sûr c’est que vous serez employé à longueur d’année et que vous allez avoir un contrat à durée indéterminée.

J’ajouterai que nous avons signé une convention avec le secteur de la formation professionnelle en vertu de laquelle les anciens employés ont été pour se former et on forme pour le reste. On a créé une osmose. Aujourd‘hui, dès que je pars sur place, il y a toujours des jeunes qui viennent déposer des dossiers pour une formation afin de travailler dans l’agriculture. On a planté des grenadiers, en plein mois de juillet et qui était le mois de ramadhan. Il y avait une canicule, il y a trois années de cela et on plantait 5000 plants par jour. Et c’étaient des jeunes algériens qui faisaient ce travail. On a fait la même chose à Médéa.

On dit ça et là qu’El Bayadh n’est pas une région à vocation agricole et qu’il n’y a pas de main-d’œuvre, qu’il y a une guerre des ârouchs, qu’on va bientôt importer de la main-d’œuvre, etc. Moi je dis qu’El Bayadh c’est les Hauts-Plateaux, mai sil y a une université qui fait sortir chaque année des diplômés auxquels il faut offrir un travail. Alors il faut arrêter les clichés selon lesquels il ne faut pas venir parce qu’il n’y a pas de main-d’œuvre. Maintenant, c’est vrai que si je dois aller à El Bayadh pour faire de la monoculture, planter des pruniers par exemple. Je dois tailler à un temps T et la cueillir à un temps T+1 et je vais faire 10 000 hectares, toute la main-d’œuvre africaine ne va pas suffire. J’aurai besoin de toute une armée que je vais faire travailler pendant 15 ou 20 jours et après, il n’y a plus rien à faire. Mais si vous faites un programme variétal avec un problème de récolte que vous étalez sur 12 mois, vous n’aurez aucun problème de main-d’œuvre. Le problème de main-d’œuvre en Algérie est un problème surfait.

Le problème de main-d’œuvre se pose durant les vendanges. Récemment, on a lu dans la presse que des agriculteurs ont fait appel à la main-d’œuvre chinoise pour cueillir leurs fruits. En plus de cela, se pose le problème de savoir-faire en matière de conditionnement, de calibrage, etc.

Parlons des vendanges. Vous avez là un tableau variétal. Si on prend la pêche et la nectarine, on commence du mois de mai jusqu’au mois de septembre. Si vous faites une seule variété et que vous allez vous coincer au mois de juillet, vous allez avoir un problème de main-d’œuvre. Mais si vous faites selon le premier schéma, le producteur va commencer au mois de mai et va travailler jusqu’au mois de septembre et il va cueillir la pêche et la nectarine. Et puis il y a un travail de taille avant et un travail de traitement après. Maintenant, si vous faites la pêche, la nectarine et la pomme, alors vous allez travailler sur toute l’année. Il ne faut pas faire une monoculture car votre projet sera voué à l’échec ca vous n’allez jamais trouver une main-d’œuvre saisonnière et si vous la trouvez elle n’est pas spécialisée et elle risque même de vous tuer vos arbres. Aujourd’hui l’agriculture c’est une planification ce sont des études, des projets qui demandent une maturation à long terme. Il faut faire appel aux spécialistes et non pas à ceux qui se croient tout savoir. L’agriculture, c’est une affaire de spécialistes. Je ne suis pas agriculteur, ni agronome de formation, et le seul lien que j’ai avec l’agriculture c’est que je suis né en 1956 dans une ferme. C’est le seul lien que j’ai avec ce monde agricole. Toute ma vie je me suis occupé de transport maritime, donc je viens de la mer et je n’ai aucune notion avec la terre (agriculture).

En ce qui concerne le problème de main-d’œuvre, je crois que c’est une question qu’il faut encadrer dès le départ. Il y a des instituts et des universités. De Tlemcen à Tébessa, toutes les universités disposent de branches agricoles. Je ne comprends pas qu’on me dise que les jeunes ne veulent pas travailler dans l’agriculture alors que beaucoup d’entre eux font leurs études en agronomie. Ils ont juste besoin d’un environnement favorable.

L’agriculture moderne c’est aussi la mécanisation...

C’est vrai qu’on va aussi faire de la mécanisation. C’est d’ailleurs inévitable en raison des coûts et de la main-d’œuvre spécialisée. La récolte de la pomme de terre par exemple, elle est fastidieuse et vous ne trouverez pas facilement des gens qui vont la faire à la bèche toute la journée pour prendre la pomme de terre. Cette main-d’œuvre est utilisée dans d’autres activités liées à la pomme de terre, telles le calibrage, la transformation. On optimise les temps et les rendements par la mécanisation mais la main-d’œuvre humaine reste toujours indispensable pour le développement de l’agriculture. Sur le projet d’El Bayadh, par exemple, on part sur un minimum de 1 000 emplois.

Revenons s’il vous plaît au Sima-Sipsa. Malgré une participation de taille des Français qui, parfois, faisaient de l’ombre à d’autres savoir-faire étrangers, la vedette du Salon a été volée cette fois par les Américains, notamment par le projet de 20 000 vaches. Comment expliquez-vous cela et comment vous est venue l’idée de ce projet avec les Américains.

Quand on fait un projet, on n’essaye pas de voir ce que font les autres. Notre projet est un projet assez maturé avec des objectifs bien tracés. Au départ, on nous a taxés d’utopistes et de rêveurs.

Bien sûr, parce qu’il y a un montage financier important à faire…

Le montage financier est la chose la plus facile à faire.

A condition que les banques marchent dans le projet alors...

Non ! C’est quand on veut échouer qu’on va dans cette voie. On doit éviter les problèmes, source de blocage, en les mettant de côté. Il faut se poser la question de savoir ce que l’Algérie cherche. C’est la question fondamentale et axiale dans ce projet et dans cette projection. Nous avons des projets un peu partout et avant de commencer, nous avons discuté avec les autorités. Elles ont une préoccupation, notamment dans le domaine agricole qui est : la satisfaction des besoins ; l’abondance du marché ; la régulation du marché et la diminution des importations.

Ce sont aussi bien les préoccupations de l’Etat algérien que celles du peuple. Le peuple aussi en a marre des crises cycliques de la pomme de terre, l’agriculteur ne sait plus à combien il va vendre son oignon. Donc il y a un problème de régulation et cette dernière ne peut pas se faire par des dispositifs administratifs, fiscaux, etc. La régulation ne peut se faire que par le marché qui va s’autoréguler à la longue par une abondance de la production.

Nous, dans toutes nos exploitations, nous faisons appel à l’expertise étrangère, sans tabou. Là où il y a le meilleur on le prend et on applique un principe arabe qui dit : « Commence là où se sont arrêtés les autres. » il ne faut pas chercher à commencer par le bas. Dans la production de la pomme, les meilleurs ce sont les Italiens et les Français. On cherche à savoir où est-ce qu’ils sont arrivés en termes de techniques ; en termes de parcours de la pomme, on ramène le meilleur d’entre eux et on travaille avec lui ici. On commence là où ils sont arrivés. Et c’est ce qu’on a fait pour la pomme, pour la cerise, pour le vignoble et ça marche. On achète les dernières innovations et les dernières technologies en la matière. Et lorsque nous avons commencé à réfléchir sur les grandes cultures, on s’est posé la question suivante : les grandes cultures c’est la spécialité de qui ? Les grandes cultures ce sont les Américains. On a visité des exploitations. Mais le problème dans les grandes cultures est un problème de formation qui est posé à la base. On était confronté à deux choix : soit on opte pour l’assistance technique ou bien on ramène ici les experts qu’on a connus aux USA.

La première rencontre qu’on a eu avec les Américains c’était à l’université du Texas qui est spécialisée en agriculture. Les gens se sont proposé de venir nous assister. mais on a fini par abandonner la piste de l’assistance technique que nous avons par ailleurs utilisée pour les autres exploitations qui étaient de 200 à 300 hectares. Jusque-là c’était maitrisable mais aller au-delà, c’est-à-dire un projet de 5 000 hectares avec 5000 vaches, l’assistance ce n’est pas possible. Donc on a dit non aux Américains. On leur a demandé de venir et de s’impliquer dans le projet et de ramener la technologie et le savoir-faire. On leur a demandé de former le personnel et on leur a dit qu’ils sont dans la société ensemble avec nous. Il faut savoir que cela n’a pas été facile de ramener un Américain qui est dans son cadre, à l’aise en Californie, de le dépayser. Il y avait aussi un travail pédagogique à faire sur le plan sécuritaire. Il fallait leur faire visiter l’Algérie profonde. Ensuite, travailler sur le projet. On n’a jamais abordé la question financière.

Même à ce stade ?

On n’aborde pas les questions financières au départ. Si on le fait au départ, c’est le blocage. On part sur le potentiel de production. On a aussi ce qui est important chez nous, à savoir le marché intérieur très important. Ensuite on va faire converger les intérêts. On a besoin d’une production pour satisfaire un marché national et in fine on a besoin d’exporter. Les Américains, eux, ont leur production chez eux et sont autosuffisants sur beaucoup de produits. Mais ils ne peuvent pas exporter certains produits en raison du problème des distances. Donc, on leur offre un marché avec un appui en Algérie qui se trouve au milieu de la Méditerranée, à la porte de l’Afrique, à l’entrée du Moyen-Orient et sur la route de l’Asie. Ils pourront exporter leurs produits en les produisant en Algérie. C’est ça qui a fait naître le projet. On a passé le phasing et on est passé de 5000 hectares à 20 000 hectares. Il faut aussi que les autorités soient convaincues par le fait que gagner la bataille du lait passe par le lancement de grandes exploitations et non pas en continuant à faire des étables à 10-15 vaches.

Mais nourrir 20 000 vaches c’est énorme….

Produire aussi 240 millions de litres de lait c’est important aussi. Il faut avoir tous les ratios et les utiliser. Les 20 000 vaches auront une autosuffisance alimentaire à 100% et leur nourriture sera produite à Brezina, à El Bayadh. Et les excédents de production seront mis à la disposition des éleveurs. Tout est dans la dimension du projet et dans la conduite technique qu’il faut. La conduite technique, ce sont les Américains qui vont la faire. C’est eux qui savent comment élever 20 000 vaches. Mais pour le faire, ils ont besoin d’une main-d’œuvre algérienne qui sera formée et spécialisée ici. Pour ce faire, nous avons la ferme pilote. On va ériger un centre de formation d’excellence dans le bovin laitier. En décembre, il y aura une équipe de formateurs américains qui va venir pour former des Algériens aux techniques d’élevage du bovin laitier dans le super-intensif, dans les grandes fermes. Le centre sera ouvert aussi aux Algériens qui veulent se former.

Et les vaches viendront d’où ?

Des Etats-Unis d’Amérique. Ce sera la vache de race Holstein américaine avec un potentiel génétique très élevé. Le premier peuplement va se faire en décembre à Mostaganem avec 200 vaches. Je salue au passage l’engagement de la Direction des services vétérinaires du ministère de l’Agriculture. La ferme d’El Bayadh ne va entrer en service qu’en 2018. Donc il faut d’abord bien se préparer et bien se former. Il faudra lui assurer l’alimentation et la norme c’est 6 mois de stock alimentaire. Donc ce sont des milliers d’hectares qu’il faut préparer.

Donc vous démarrez avec 200 vaches et puis vous allez agrandir le projet.

Non. Les 200 vaches c’est pour la formation. Le projet avec les Américains, ce sont des objectifs.

Quels sont ces objectifs ?

Pour le bovin laitier, c’est 40 litres minimum par vache et par jour. Pour ce faire, il y a des moyens à mettre en place. Et c’est l’exigence des Américains. En janvier et en février 2017, on va faire le premier semis sur 1440 hectares et on va commencer les récoltes en mai 2017. Le deuxième semis sera en août. On va avoir des récoltes deux fois par an. Les cultures seront en rotation avec le triptyque : pomme de terre-céréales-fourrages. On va commencer avec 16 pivots de 90 hectares chacun. Ce sera le premier pivot de 90 hectares qui va rentrer en Algérie. Et on va rajouter au fur et à mesure pour atteindre les 200 pivots.

Qu’en est-il des autres projets similaires en Algérie ?

Pour les autres expériences, il n’y a pas de comparaison à faire. Que ce soit la ferme pilote avec les Autrichiens ou bien avec les Américains à Annaba, ce sont des projets où les étrangers ramènent l’expertise, montent l’affaire. Et au bout d’un temps, il y a un objectif de production à atteindre et puis au bout des premiers résultats ils s’en vont. Mais comme il n’y a pas de formation derrière, de transfert réel de savoir-faire technologique, les projets n’ont pas tenu. Et il y a eu des tas de projets de ce genre. Mais quand vous impliquez dans la société votre partenaire étranger, il est là et doit suivre la société durant toute sa durée de vie.

Quid de la concession agricole ?

C’est une concession d’Etat classique sur 40 ans. Voilà donc, en gros, notre projet.

Ce qui est malheureux c’est que nos voisins ont atteint un stade très avancé en matière de production et d’exportation de leurs produits agricoles. Le Maroc est même partie à la conquête de l’Afrique avec sa production. Nous, nous ne pouvons nous situer ni au sud ni au nord. Est-ce que ce sont les dommages collatéraux de la politique ?

Non. Il faut une analyse froide. Il ne faut pas oublier une chose : On a perdu 10 années de notre vie et on a reculé d’une vingtaine d’autres. Donc on a eu 30 années de retard dans le développement. Pendant ce temps-là, d’autres pays se sont développés. C’est une réalité qu’il ne faut pas perdre de vue. Pendant la décennie noire et même un peu avant, il y a eu ce qui est appelé le tranbendo ou l’informel. Dans les années 80, le port d’Alger était la porte d’entrée vers l’Afrique. J’en suis témoin. Les navires qui venaient de Marseille étaient chargés à 50% de marchandises destinées pour l’Afrique. Il y a eu une affaire malheureuse de trafic en Algérie et on a suspendu le D15.
L’Algérie s’est auto-interdit le transit par l’Algérie au moment où les autres pays ouvraient leurs frontières pour le transit vers l’Afrique. Il s’en est suivi la décennie noire. Pendant ce temps, les autres pays ont développé une logistique destinée aux exportations et aux transferts (le Maroc avec Tanger Med1 et 2 et la Tunisie avec l’aéroport Enfida et l’autoroute), il y avait aussi la Libye qui était sur le couloir de la course pour ce qu’on appelait le Gateway Africa. L’Algérie a mis du retard et elle est en train de rattraper ce retard. Je me contente de deux indices. L’Algérie, dans l’indice de performance logistique (Logistic performance index -LPI), on est toujours en queue de la liste mondiale.
Le Maroc a fait un bond fulgurant. Mais le dernier LPI classait l’Algérie dans le meilleur rang que le Maroc juste par trois axes : l’autoroute est-ouest, la route transsaharienne qui est en voie d’achèvement, le projet du port-centre, un développement de certains ports. L’Algérie a juste besoin de développer son dispositif de production, notamment dans le secteur agricole, de développer sa base logistique qui est bien en retard dans la distribution, etc. aujourd’hui il y a de l’instabilité aux frontières sud, mais dès que les choses vont rentrer dans l’ordre, le bisness va reprendre et l’Algérie doit bien se placer. Il y a des produits que nous pouvons produire. Il est vrai que nous sommes dépassés par nos voisins, la Tunisie par exemple a fait un grand effort dans le domaine de l’oléiculture et le Maroc dans les agrumes et maintenant dans certains autres produits destinés à l’exportation.

Le Maroc développe tout. Même dans le conditionnement, ils ont pris le savoir-faire espagnol et maintenant ils dépassent les Espagnols.

Non, ils ne dépassent pas les Espagnols. Tout est question de colocalisation et délocalisation. Aujourd’hui, les enjeux sont géostratégiques. Aussi, l’Espagnol est en train d’investir au Maroc. Tout est question d’avantages. On est aussi dans le froid avec une surface de 80 000 m3 de froid qu’on est en train de monter.

Vous êtes combien en Algérie ?

Avec les projets qu’on est en train de réaliser, on fait des émules et on va continuer. Le premier ambassadeur de l’économie, ce n’est pas le ministre du Commerce ni le ministre de l’Industrie mais c’est l’opérateur local. C’est la première chose que l’étranger voit avant de venir investir dans le pays.

• Donc le problème réside dans la production. Le terrain est vierge partout, dans l’agriculture, dans l’industrie, le tourisme. Il y a comme une espèce de léthargie...

Non, il n’y a pas de léthargie. On a commencé à investir. Aujourd’hui avec la crise, les gens ne regardent plus du côté de l’importation mais ils se tournent vers la production. C’est tant mieux. Le problème de l’Algérie n’est pas la production.

C’est le travail. L’Algérien ne travaille pas.

C’est faux. Ce sont des stéréotypes. Le problème de l’Algérie, c’est l’informel. Comment lutter contre l’informel ? Il ne suffit pas de prendre une décision pour que les gens de l’informel aillent se faire déclarer aux services des impôts.

L’informel ne peut être éradiqué et vaincu qu’avec l’investissement direct étranger (IDE). Je m’explique ! Lorsque vous ramenez un étranger aujourd’hui et il est partenaire avec vous dans la société même si ce n’est qu’à hauteur de 5%, ce qui l’intéresse c’est le transfert de ses dividendes. Mais si vous lui dites, avec le fisc il ne faut pas qu’on déclare la totalité et qu’on va faire sans factures. Il vous répondra qu’il préfère facturer la totalité pour que les bénéfices soient au plus haut et qu’il puisse prendre ses dividendes. Les étrangers vont donc pousser tous leurs partenaires algériens à travailler dans la transparence. L’Etat sera gagnant car son assiette fiscale va s’élargir.

Mais l’Algérien ne veut pas travailler avec la traçabilité de son argent. Il refuse le chèque. Il préfère le cash.

Oui, mais lorsque vous aurez avec vous un Français, un Hollandais, ce sera différent. Il y a des entreprises auxquelles vous ne pouvez pas demander qu’elles vous vendent sans facture.

Oui mais il y a des entreprises et des étrangers qui s’adonnent à ce genre de pratique chez nous.

Ils sont dans l’informel. On parle des entreprises et sociétés mixtes installées en Algérie avec des étrangers.
Je vais vous dire une chose : lorsqu’on commencera à vendre du lait, bien malin celui qui va traficoter sur le marché parce qu’il y aura la vérité des prix. Il y aura une traçabilité et une transparence et les gens seront obligés de suivre cet exemple. Aujourd’hui, il y a des étrangers qui sont dans l’informel mais ce n’est pas de cela dont a besoin l’économie algérienne. Elle a besoin de partenariats solides.

Mais plusieurs partenaires étrangers vous disent que la règle 51/49% ne les arrange pas.

Cela dépend des secteurs. On est dans l’exemple, 51/49. Les Américains sont venus et ils acceptent et il n’y a aucun souci.

Ils ne vont pas mettre de l’argent dans ce cas-là.

Comment ça ?

Ils vont entrer avec leur savoir-faire et c’est tout. Cette formule existe chez les Américains.

Du point de vue de la loi, cela existe. Dans le nouveau code du commerce amendé, il y a le capital détenu pour le savoir-faire. Le commissaire aux apports ne va pas l’évaluer à sa juste valeur. C’est donc la manière d’évaluer ce savoir-faire qui pose problème aujourd’hui. Partout dans le monde, le savoir-faire est évalué par les partenaires qui connaissent réellement sa valeur. Il y a des personnes qui détiennent 70% d’action dans des sociétés en savoir-faire. Mais il s’agit d’industrie de haute technologie, tel le développement des softwares.
Aujourd’hui, je suis agréablement surpris par le nombre de porteurs de capitaux qui s’intéressent au secteur de l’agriculture en Algérie. Le mur de la peur est tombé par les quelques pionniers qui ont défraichi le terrain. Tout le monde maintenant veut faire des partenariats mais ce n’est pas facile. Mais j’espère que les 220 000 hectares qui sont disponibles à El Bayadh vont tous être pris par les investisseurs qui vont venir investir là-bas.

Vous allez peut-être en profiter pour développer plus vos projets vous aussi, non ?

Nous, on a placé la barre assez haut et il faudra d’abord qu’on réalise ce que nous avons projeté. Il faut connaître ses limites. Ensuite on verra bien.
Nous avons suivi et nous continuerons à suivre le groupe Lacheb dans sa formidable aventure agricole. Dites-nous un dernier mot pour clore ce débat passionnant sur l’agriculture. Avec la fin de la période où le pétrole coulait à flot, maintenant on recommence à parler des vertus du travail et de l’investissement.

Le groupe Lacheb est dans cette logique, au même titre que d’autres acteurs algériens. Il est juste dommage que toutes ces bonnes intentions sont venues un peu en retard parce qu’il va falloir se confronter à la crise et le dernier rapport du Fonds monétaire international (FMI) n’est pas optimiste en prévoyant un fort taux de décroissance, recommandant dans la foulée à l’Etat de baisser les salaires de la Fonction publique.

A l’inverse du rapport du FMI que vous citez, la Conférence des Nations-unies pour le commerce et le développement (CNUCED) a prévu dans son dernier rapport daté de dix jours un développement sans précédent des IDE en Algérie sur la base d’une analyse qui tient la route et qui part d’une marge de croissance du développement assez importante en Algérie. On ne va pas polémiquer car il y a maintenant un tassement général de la croissance au niveau mondial. Toutes les entreprises de ces pays cherchent la croissance là où elle se trouve. Elles ont cherché ces dernières années dans la région des Brics mais maintenant ça commence à se tasser. Idem pour la Chine et l’Asie du sud-est. Maintenant, la croissance est dans notre région. On est bien placé et on doit en profiter. Il y a aussi les guerres et leurs effets puisqu’on commence déjà à parler de la reconstruction de la Syrie, de l’Irak, de la Libye, etc. tout cela ce sont des marchés qui vont s’ouvrirpar la suite. Dans la région du Sahel, l’instabilité ne va pas s’éterniser non plus. La région subsaharienne, c’est un marché de 300 millions d’habitants. L’Algérie est au milieu de tout cela et je pense qu’il y a de l’espoir.

A propos de la confrontation avec la crise, je prends l’exemple de notre groupe. Cela fait dix ans qu’on a commencé la substitution de l’importation par la production algérienne. Au départ, le groupe était dans le commerce des fruits produits localement ou importés. Mais tous les fruits qu’on a importés on les a transformés en investissement dans la plantation de ces fruits importés. On importait des agrumes et aujourd’hui on a planté des agrumes sur une surface de plus de 1000 hectares. On a aujourd’hui ce qui nous manquait en Algérie en plants de bonne qualité pour les agrumes qui vont nous suffire pour développer toute l’agrumiculture algérienne. On a aussi investi dans l’amont de l’agriculture. On a les pêches plates qu’on importait et qu’on produit actuellement. On a le kaki qui est produit chez nous aussi. On fait de la cerise et on la développe pour qu’elle soit vendable sur une période de 4 mois. Tout cela c’est un projet qu’on a commencé avant. Maintenant, le contexte est favorable pour un investissement de grande taille. Le pays est entré dans la période de crise. On l’a suivi et là on est en train de montrer le chemin aux autres. On demande juste que la concurrence soit saine et que les Algériens ne se querellent pas parce qu’il y a de la place pour tout le monde. On a pris 20 000 hectares mais il y a 220 000 hectares à prendre et 1 million d’hectares rien que dans la wilaya d’El Bayadh. Les Algériens n’ont qu’à venir travailler. Il y a de la place pour tout. Si on va faire 240 millions de litres de lait, cela ne représentera que 20% du volume du lait importé. Il reste 80% à faire. Il y a de la chance pour tout le monde. Il y a des débats qui sont en train de monter. On s’attendait à cela. Les Américains viennent en Algérie en investisseurs. Le marché du lait est un marché « naturel » pour certains. Il faut accepter le changement. L’Algérie a plus de 50 ans d’indépendance. Elle est maitresse de sa destinée. Elle a le droit de changer sa destinée et la décision et les Algériens ont toujours été libres de leur décision. Notre décision on la prendra avec toute la liberté qu’il faut, dans l’intérêt de l’Algérie et pas autre chose.

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