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MOHAMED BENARBIA, DG DE SALAMA ASSURANCES, A O&G BUSINESS, «Nous voulons être leader de takaful au Maghreb et en Afrique de l’Ouest »



Depuis le début de la crise, en 2014, la raréfaction des ressources financières a amené les autorités monétaires et financières du pays à repenser le système financier national afin de capter la masse monétaire qui se situe en dehors du circuit formel et desserrer l’étau sur les modes de financements alternatifs dont la finance islamique.

Au-delà de l’effet d’annonce, la décision des pouvoirs publics d’ouvrir des guichets islamiques dans les établissements bancaires et financiers est-elle de nature à renflouer les caisses de l’État ou bien ne servirait-elle que de paravent pour le lancement du financement non-conventionnel, appelé par euphémisme «planche à billets».  Le DG de Salama Assurances, M. Mohamed Benarbia, explique à Oil &Gas Business les tenants et aboutissants de cet époussetage voulu par les pouvoirs publics de la finance islamique et souligne surtout que les autorités monétaires et financières ont tout à gagner en libérant la législation actuelle des prismes de la pensée unique dans ce domaine.

Oil&Gas Business : Pouvez-vous nous présenter Salama Assurances en quelques lignes et nous situer l’assurance islamique, autrement dit Takaful, dans le paysage financier algérien notamment depuis la décision de faciliter la finance alternative dite islamique en Algérie ?

Mohamed Benarbia : Salama Assurances Algérie, auparavant Al Baraka wal Amane, a débuté ses activités en 2002-2003 pour couvrir les actions de la banque Al Baraka. En 2006, il y a eu la cession des activités du groupe Al Baraka Assurances vers le groupe Salama et la société a changé de dénomination pour devenir Salama Assurances Algérie. Depuis, la société a continué à enregistrer une évolution significative de son portefeuille. En 2011, Salama était la quatrième compagnie du marché des assurances en Algérie. En 2013, elle se hisse à la deuxième place des compagnies privées. Salama Assurances est la seule compagnie d’assurances Takaful du marché algérien. En tant que seul assureur Takaful et aussi grâce au nombre de restructurations et de réorganisations opérées au sein de la société, nous avons pu enregistrer une croissance du chiffre d’affaires qui nous a hissés à la deuxième position et que nous maintenons. D’autre part, ceci nous a permis d’enregistrer des niveaux de croissance à deux chiffres qui sont supérieurs au taux de croissance moyen du marché de 5 à 6 points. Cela montre l’engouement pour Takaful du consommateur algérien sans faire de battage médiatique.

Quels sont les chiffres réalisés par Salama Assurances en 2018 ?

Nous avons finalisé l’exercice 2018 avec un chiffre d’affaires supérieur à 100,1 milliards de dinars avec un taux de croissance de 8% au moment où le marché peine à dépasser les 2%, une maîtrise de notre sinistralité avec un résultat qui a atteint un taux de croissance de 44%. Nous avons une marge de réassurance en augmentation de 5% et une importante augmentation de nos investissements. L’année passée, nous avons enregistré une croissance de nos résultats à hauteur de 92%. Tout ça donne une idée sur la solidité financière de la société, la tendance haussière de son chiffre d’affaires, de son résultat et de ses capacités financières et une présence beaucoup plus importante sur le marché algérien. Notre part qui était autour de 3% doit passer en 2018 à un taux qui va avoisiner les 5% au niveau du marché.

Quels sont les domaines dans lesquels intervient Salama Assurances ?

Nous sommes une compagnie d’assurances dommages et tout ce que je viens de développer est relatif aux assurances dommages. Nous avions une activité assurance de personnes jusqu’en 2011, date à laquelle le législateur avait décidé de séparer les activités assurances de personnes et assurance dommages. Il fallait créer une autre compagnie d’assurances pour l’activité assurance personnes. Ce que nous n’avons pas pu faire malgré nos contacts continus avec les opérateurs algériens. J’espère que nous arriverons à un accord avec des opérateurs algériens dans ce sens. Nous sommes une société à capitaux étrangers. Il nous faut donc une partie algérienne qui doit détenir les 51% du capital. Nous sommes actuellement en discussion pour créer une filiale des assurances de personnes. Dans les assurances dommages, et principalement dans la branche automobile qui avait une part de 88% en 2011 et le reste c’est l’assurance des risques d’entreprises, risques divers, etc. Dans le cadre de notre stratégie mise en place depuis 5 ans, nous avons pu nous réorienter vers le secteur de la PME/PMI, faisant passer la branche automobile de 88% à uniquement 66% au 31 décembre 2018. La branche automobile laisse la place à une partie beaucoup plus importante : le risque d’entreprise qui est passé de 22% en 2011 à 34% en 2018. Nous disons qu’il est facile d’aller faire un grand chiffre d’affaires en automobile mais dont la profitabilité est très faible. Nous avons donc un meilleur taux de croissance avec un taux de provisionnement parmi les meilleurs du marché. D’ailleurs, notre société fut dispensée de l’audit des provisions techniques demandées par le régulateur à partir de 2016, parce qu’il a constaté que notre niveau de provisionnement était parmi les meilleurs du marché sinon le meilleur.

Comment évolue l’assurance Takaful par rapport au dispositif législatif et réglementaire existant ?

Les principes du takaful sont énoncés dans nos statuts. Nous essayons de les mettre en pratique en nous conformant au maximum à la réglementation locale.  Il y a certaines réglementations qui nous obligent à faire des procédures non conformes à la charia. Mais les fouqaha (les docteurs de l’islam, ndlr) nous ont fait bénéficier du principe de la dharoura (nécessité, ndlr). On dit que lorsque vous ne pouvez rien faire, vous êtes autorisés à faire un certain nombre de choses à condition de corriger cela par un certain nombre de dispositions. Dans les produits de placements par exemple, nous avons un niveau de provisions techniques parmi les plus élevés du marché, en tenant compte de la taille de notre entreprise. Vous savez que les investissements financiers se font principalement chez les banques. Et comme les banques classiques rémunèrent les investissements par des taux d’intérêt fixes, ce qui est interdit par la charia alors nous ne plaçons pas notre argent dans les banques qui pratiquent l’intérêt mais chez les banques qui ont des fenêtres de la finance islamique, en l’occurrence Al Baraka Bank, Salam Bank et AGB. Nous investissons dans des produits conformes à la charia avec des niveaux de revenu variables.  Aussi, la réglementation nous oblige à faire un placement de 50% de nos engagements réglementés au niveau des bons de Trésor. Or, jusqu’à présent, le Trésor rémunère avec des taux d’intérêt fixes. Et c’est une disposition réglementaire à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire. Nous faisons donc nos placements à hauteur de 50% sous forme de bons de Trésor mais leurs revenus sont soumis à l’appréciation du charia board qui stipule généralement que ces revenus sont non conformes à la charia. De ce fait, nous les faisons sortir de nos actifs et nous les versons dans un compte destiné au financement des actions caritatives. Notre charia board, c’est-à-dire la personne qui certifie que toutes nos activités sont conformes à la charia, a été le Cheikh El Mamoune El Kacimi El Hassani depuis la création de notre société jusqu’à l’année dernière. Il a été remplacé par le mufti de la république tunisienne, le cheikh Othman Batikh. Nous avons 250 points de vente au niveau du territoire algérien avec un réseau de distribution basé sur les agents généraux d’assurances et les agences directes. Notre activité est à 66% dommages automobiles et 34% risques divers et d’entreprises. Nous avons une convention avec la société AGLIC (Algerian Gulf Life Insurance Company), pour la distribution des produits d’assurance de personnes. AGLIC utilise notre réseau de distribution pour vendre ses produits d’assurances comme le stipule la réglementation. Étant donné l’absence d’une réglementation pour l’assurance Takaful en Algérie, nous essayons de nous adapter. 

Qu’est-ce qui justifie votre repositionnement en faveur du risque industriel et du risque PME ?

Notre repositionnement fait suite à une analyse faisant ressortir que nous étions une compagnie d’assurances de particuliers (MRH, MRP, etc.). Nous avons fait un choix stratégique de limiter la branche automobile en faisant beaucoup de sélections parallèlement au développement des produits d’assurances d’entreprise. À partir de 2015, nous avons accéléré ce processus de sélection dans la branche automobile. Les autorités ont décidé une augmentation tarifaire à partir de janvier 2016 à raison de 5% chaque semestre. Si vous analysez nos chiffres, vous trouverez que nous avons stagné dans la branche automobile malgré cette augmentation tarifaire. Mais la sélection que nous faisions en parallèle a atténué l’augmentation parce que la branche automobile est devenue une branche déficitaire. Le tarif de la responsabilité civile étant très bas, ajouter à cela une campagne et une concurrence suicidaires au niveau du marché, tout cela a fait que nous avons décidé de ne pas suivre cette tendance suicidaire qui consiste à accorder des réductions dans la branche automobile allant jusqu’à 80%/90% pour particuliers et entreprises. Nous maintenons notre campagne de proximité d’explication de ce qu’est l’assurance takaful conforme à la charia tout en étant un service de qualité. Nous n’utilisons pas la conformité à la charia comme un fonds de commerce car nous sommes aussi tenus de nous distinguer par la qualité de service entre un service assuré par nous et un autre par nos concurrents. Dans ce cadre, nous avons toute une direction d’expertise et de prévention dont peu de compagnies de notre taille dispose. Nous avons des experts qui visitent nos clients, leurs installations, pour identifier les sources des problèmes ou des risques potentiels, identifier les points forts et les points faibles des entreprises en matière de gestion des risques et leur proposer des solutions adéquates gratuitement. Dans le lot, il y a nos clients qui nous sont toujours fidèles, mais il y a aussi des entreprises qui ne sont pas nos clientes mais des prospects. Nous leur offrons cette prestation et leur laissons le choix de comparer avec nos concurrents, sachant que ces derniers n’offrent pas ce genre de service. C’est comme cela que nous avons capté un bon nombre de nouveaux clients. Cette réorientation vers la branche risque entreprises a été prise depuis 2011 et bien que les résultats ont tardé à arriver, nous enregistrons depuis ces deux derniers exercices une progression de notre chiffre d’affaires et une forte croissance dans la branche PME-PMI par rapport à la branche automobile. Nous enregistrons aussi une stagnation dans la branche automobile mais qui est accompagnée par une forte chute de la sinistralité. Par conséquent, la profitabilité de la branche s’améliore. D’où un impact positif sur les résultats : l’année 2017 nous avons réalisé 32% de taux de croissance et, pour l’année 2018, 44%.

L’année dernière, la Banque d’Algérie a instruit les banques et établissements financiers à ouvrir des guichets pour la finance islamique. Comment avez-vous perçu cet appel et quel impact a eu cette intervention de la première banque du pays sur la branche de la finance islamique ?

Nous travaillons sur ce dossier depuis des années et il nous est aisé de voir que les autorités algériennes vont vers la finance islamique sans conviction. C’est la conjoncture économique et financière du pays qui a amené la Banque d’Algérie non pas à élargir le champ d’intervention de la finance islamique car la réglementation existante ne l’interdisait pas même si elle ne la facilitait pas non plus. La législation actuelle permet de proposer au client un produit d’assurance complaisant mais ce qui manque c’est l’ancrage juridique qui permet de protéger l’assureur et l’assuré, la banque et son client. La preuve est que la banque Al Baraka existe depuis 1990. Pour éviter que le champ ne soit occupé par des spéculateurs de mauvaise foi, il convient de mettre en place un dispositif clair et précis qui oblige l’opérateur, banque ou assureur, de respecter la réglementation et de protéger ses clients. Si vous dites que je mets un produit conforme à la charia, il faut que la compagnie présente des garanties que le produit l’est. Malgré l’engouement à travers le monde pour la finance islamique, et les résultats enregistrés par les banques islamiques et les assurances takaful, nos autorités monétaires et financières sont restées traumatisées par les conséquences de la décennie noire. Et on croyait que tout ce qui faisait référence à la finance islamique allait nous faire retourner à la terreur des années 90. Mais devant la crise économique, les autorités ont été obligées d’aller chercher la masse monétaire importante qui est en dehors du circuit bancaire. Rappelons que l’emprunt obligataire pour la relance économique qui a été lancé a enregistré des résultats mitigés. Il y a une importante masse financière qui reste en dehors du circuit formel, et hormis ce qui relève de l’évasion fiscale, il y a une bonne partie qui est détenue par des personnes qui ont la conviction profonde que le système bancaire et financier actuel n’est pas conforme à leurs convictions religieuses. Par ailleurs, lorsque vous arrivez en retard, vous n’allez pas prendre les meilleurs lots, vous perdez l’opportunité de capter les meilleurs investisseurs, ceux qui ont les meilleures capacités, les meilleures maîtrises, etc. Les pays voisins, sur lesquels nous étions en avance durant le début des années 2010, enregistrent beaucoup d’avance sur nous aujourd’hui. Pour nous, il ne s’agit pas de dire que telle pratique est halal ou non. Il est question ici de l’existence d’un besoin exprimé par une bonne partie de la population et qui peut être satisfait sans menacer ni la réglementation en vigueur ni remettre en cause l’ordre des choses. Dans la finance islamique, le client est un preneur de risque. Maintenant que le législateur a mis en place un certain nombre de dispositions, nous attendons l’avis du régulateur, la commission de supervision des assurances. Nous attendons que cette commission emboîte le pas, bien que le secteur des assurances ait mené les débats en interne, au niveau du conseil national des assurances, et avait mis en place un projet de loi encadrant les assurances takaful bien avant le secteur bancaire et bien avant le signal de la part des autorités. Il ne faut pas s’arrêter là. Il faut qu’il y ait un cadre juridique et réglementaire qui encadre le secteur boursier et le marché des capitaux pour être clair sur ce qui est conforme à la charia et ce qui ne l’est pas.

Qu’en est-il de l’accès au marché public pour les compagnies d’assurances privées et Takaful ? Vous venez de décrocher le marché d’assurances de la société LafargeHolcim. Est-ce que cela veut dire que les choses ont évolué positivement depuis votre plainte auprès du Premier ministre ?

Nous avons adressé une lettre au premier ministre signée par Alliance Assurances, CIAR et Salama Assurances, dans laquelle on s’est plaints des pratiques des entreprises et banques publiques qui favorisent les assureurs publics. Dans le domaine des assurances, le capital social n’est pas un facteur déterminant dans la solidité financière de l’assureur. Malgré les assurances de neutralité du premier responsable de la BADR, nous avons remarqué qu’au niveau de l’encadrement des agences de cette dernière des pratiques discriminatoires persistent. Nous avons été amenés à résilier des contrats d’assurance pour ne pas léser nos clients. Nous attendons que les cadres de la BADR au niveau local et des succursales se hissent à un niveau plus élevé pour favoriser la concurrence loyale. Aujourd’hui, il y a des critères de sélection dans les cahiers de charges qui n’ont pas techniquement leur raison d’être. Le maître d’ouvrage doit normalement mettre en place des critères devant permettre la capacité et la qualité de service et une solidité financière. Salama Assurance a un capital de 2 milliards de dinars mais elle a derrière elle des réassureurs qui ont des capacités illimitées. Nous sommes l’assureur de Lafarge qui n’est pas une petite entreprise et nous sommes accompagnés par le réassureur Suiss Re. Mais quand une banque publique fixe le capital minimal de la compagnie d’assurances devant soumissionner pour un marché sans tenir compte de ces critères, je dirai que nous sommes toujours dans une vision étriquée secteur public/secteur privé. Les autorités ont dit que cette vision est dépassée et qu’il faut maintenant parler entreprise algérienne. Nous sommes déterminés à combattre cette mentalité sélective.

Quelle est la solution selon vous pour sortir de cette dualité ?

La seule solution est de continuer à se battre. Nous avons saisi le Premier ministre et nous nous apprêtons à saisir le Conseil national de la concurrence.

Quel est le taux de pénétration du marché pour les assurances takaful ?

Il n’y a pas d’instruments de mesure mais on peut considérer que le taux de pénétration de Salama Assurances est autour de 4% comme celui des assurances takaful en Algérie. Le secteur bancaire se situe presque au même niveau. La finance islamique reste une part très faible dans le marché en raison de l’absence d’un cadre réglementaire. Mais si on accompagne notre effort avec une campagne médiatique, notre taux de pénétration peut être multiplié par deux. Il y a un engouement, un besoin et une demande.

Un mot sur l’exportation du service des assurances Takaful et sur l’avenir de la finance islamique en Algérie ?

Je voudrais dire que si Sonatrach avait commencé à investir à l’étranger il y a de cela dix ans, comme elle le fait aujourd’hui, on ne serait pas en train d’importer de l’essence pour deux milliards de dollars. Au lieu de mettre en place des sociétés d’investissement réel et les instruments adéquats en termes d’audit et de contrôle, nous sommes otages du secteur public. Dans le domaine des assurances, nous avons pour un projet d’être présents dans des sociétés d’assurance takaful. Nous sommes une société filiale de la deuxième compagnie d’assurances takaful dans le monde : la société Ayak aux Émirats arabes unis, leader dans son domaine. Nous sommes en train de rechercher des partenaires pour accompagner cette évolution de l’assurance takaful dans le monde, nous avons des résultats positifs qui vont revenir au pays sous forme de dividendes. Nous voulons assurer notre rôle de leader de l’assurance takaful au niveau du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest. Ce sont des pays francophones proches et disposant d’un potentiel très important. Enfin, au niveau de la réassurance nous n’avons pas de courtier dans ce domaine, on travaille donc avec des courtiers internationaux. Une réglementation algérienne souple devrait permettre la création de courtiers de réassurance. Nous voulons capter les compétences algériennes et étrangères dans ce domaine qui peuvent améliorer les conditions de cession du marché algérien. Il y a aussi les acceptations au niveau international de la CCR qui ne cessent d’augmenter qu’il y a lieu de féliciter et d’encourager. C’est une exportation de services. Au niveau de l’expertise, nous avons un grand potentiel, nous sommes le plus grand pays industriel de l’Afrique du Nord. Nous disposons de beaucoup d’experts qui peuvent apporter leur savoir aux pays voisins ; cependant, nous avons des réglementations sur le plan de l’investissement à l’étranger, sur le retour de dividendes, très lourd, très administratif et qui n’encourage pas.

 

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