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YAZID BENMOUHOUB, DG DE LA BOURSE D’ALGER : «L’un des meilleurs labels c’est d’être cotée»



En Algérie, a-t-on une entreprise qui réussit ? Quels sont les chiffres ? Pourquoi les entreprises ne réussissent pas ? Selon les statistiques officielles, ce sont 10% des micro-entreprises qui ont échoué. Mais selon la Fédération nationale des jeunes entrepreneurs, ce sont pratiquement 40% des entreprises qui échouent. L’invité du Zoom de Crésus, M. Yazid Benmouhoub, Directeur général de la Bourse d’Alger, va essayer de nous éclairer et débattre avec nous du monde de l’entreprise en Algérie.

 Crésus : A-t-on besoin aujourd’hui d’un débat sur l’entreprise algérienne, sur l’esprit entrepreneurial ?

Yazid Benmouhoub : L’entreprise, c’est le lieu de création de richesse. A partir de là, il est important de voir ce qui se passe dans le monde de l’entreprise et de l’entrepreneuriat. Il y a énormément de dispositifs qui sont mis en place par les pouvoirs publics. En partant de l’ANSEJ et des toutes petites entreprises jusqu’à l’ANDI et les grandes entreprises, en passant par les dispositifs CNAC et ANGEM, les pouvoirs publics sont dans une logique de création d’entreprises petites ou grandes. La question qui doit être posée aujourd’hui est : est-ce que les dispositifs qui ont été mis en place ont eu les résultats escomptés ou non et auquel cas il faudrait revoir et corriger les insuffisances et apporter des améliorations.

A l’ère de la digitalisation et du virtuel, on a tendance à oublier que l’entreprise aujourd’hui est une entreprise immatérielle. On a l’impression que l’entreprise algérienne est restée sur le modèle de l’entreprise usine qui profite aux actionnaires et on a du mal à s’adapter à l’évolution de l’entreprise en général. Qu’en pensez-vous ?

Je partage votre point de vue. Aujourd’hui, nous sommes sur les réseaux sociaux. L’internet et les nouvelles technologies continuent de révolutionner tous les secteurs. Dans le monde de l’entreprise, en Europe ou aux Etats-Unis, on assiste à des mutations et de nouveaux métiers apparaissent tandis que les anciens métiers que nous connaissons ont tendance à disparaître. Selon les prévisions des experts, dans vingt ans ce sont pratiquement 80% de nouveaux métiers qui vont apparaître grâce aux NTIC. Aujourd’hui, en Algérie, la digitalisation de l’entreprise doit être l’une des clés de voûte qui vont permettre de rattraper tout le retard que nous avons accumulé sur le plan entrepreneurial mais aussi d’envisager d’autres aspects du développement. Dans le domaine de la finance, on parle ailleurs de banque virtuelle, de transactions via Internet, de blockchain, de bitcoin et autres. Ce sont véritablement des révolutions. Je rencontre beaucoup de jeunes entrepreneurs qui sont portés sur ces nouvelles technologies. Ces aspects-là ne connaissent pas encore la croissance qu’il faut, car on n’en est qu’au début mais aussi parce qu’il y a d’autres conditions qu’il faut réunir. La loi sur le e-commerce vient d’être promulguée et je pense que cela va permettre l’émergence de nouveaux entrepreneurs qui seront dans le virtuel mais qui vont constituer véritablement quelque chose d’important pour l’économie algérienne.

Il faut rappeler au passage que les GAFA - les quatre des entreprises les plus puissantes du monde de l'internet : Google, Apple, Facebook et Amazon, qui dépassent de loin les PIB de certains pays.

C’est extraordinaire ! La capitalisation d’Apple a atteint à peu près 1000 milliards de dollars. Les entreprises qui sont dans les nouvelles technologies ont tendance à devenir les maîtres du monde dans ces domaines.

Le gouverneur de la Banque d’Algérie a déclaré récemment que les crédits sont accordés à égalité entre le secteur public et le secteur privé. Le privé a obtenu 4900 milliards de DA de crédits. Mais on dit aussi que le secteur privé absorbe la majorité de la masse salariale en Algérie. Pourquoi a-t-on toujours peur du privé, qu’il est toujours considéré comme suspect, qu’on ne l’encourage pas ? L’accès à la bourse est difficile. Pourquoi ces réflexes qui nous ramènent à une époque qu’on croyait révolue ? 

Si on regarde les chiffres, les crédits destinés à l’économie étaient plus portés sur le secteur public, il y a de cela une dizaine d’années. Depuis quelques années, le secteur privé a tendance à prendre «sa part du gâteau» et les crédits sont accordés à parts égales entre le public et le privé. Pour le secteur public, cela s’explique historiquement par la grandeur de la taille des entreprises publiques. Ce sont elles qui mènent la politique économique de l’Etat à travers notamment les grands projets. Le privé commence à se développer et à aller sur des projets qui ne l’inspiraient pas. Le privé était beaucoup plus porté sur les opérations de commerce qui lui permettaient de faire plus rapidement du chiffre et du gain. Maintenant que la voie de l’industrialisation est ouverte au privé, le retour sur investissement ne serait pas aussi rapide que dans le commerce. Le privé commence à s’adapter à cette nouvelle mutation. Nous, à la Bourse, nous leur faisons un clin d’œil et leur disons que dans le nouveau modèle de croissance adopté par l’Algérie il faudrait aussi qu’on aille vers un nouveau modèle de financement. Si la banque a toujours financé l’économie à pratiquement 80%/90%, dans le nouveau modèle de croissance, il faudrait ouvrir d’autres voies de financement et la Bourse pourrait en être une.

Pour rester dans l’entreprise, nous constatons la persistance d’une mentalité qui fait que le travailleur d’une entreprise publique, Sonatrach, Cosider, Air Algérie ou autre, continue à considérer qu’il travaille chez l’Etat alors que l’entreprise en question est privée et que ses capitaux sont publics… Comment en finir avec cette mentalité ?

Quand on considère cette question sous l’angle des textes, on constate que tous les dispositifs sont là pour permettre l’émergence d’une économie algérienne qui soit performante aussi bien au niveau méditerranéen qu’au-delà. Il y a certains réflexes nés du fait que l’Etat a tellement fait sur le plan social qu’on considère que tout doit être fait par les pouvoirs publics. L’Algérien doit comprendre qu’il faudrait qu’il se prenne en charge tout seul et c’est à lui de créer la richesse et il ne doit pas attendre que l’Etat intervienne.

Justement, c’est de cette vieille habitude qui fait que l’Etat met toujours la main à la poche pour redresser la situation en renflouant les caisses de telle entreprise ou pour faire du dumping dans tel secteur, que je souhaite qu’on en parle.

Aux chefs d’entreprise que je rencontre, je dis toujours que l’Etat a les moyens de sa politique, autrement dit si l’Etat veut assainir des entreprises qui lui appartiennent, il a les moyens de le faire. Ce n’est pas le cas du secteur privé qui ne doit pas, par exemple, s’adosser toujours à la commande publique pour créer de la richesse. Si l’Etat n’a pas pris l’initiative de lancer de grands projets structurant à partir des années 2000 aucun privé n’aurait pris le risque dans ce sens. Il faudrait que l’entreprise privée sorte de cette léthargie pour essayer de créer de la richesse. La digitalisation, les nouvelles technologies, peuvent permettre la création de richesse. Des solutions existent pour peu qu’on sorte de cette dualité public-privé. Le privé aussi doit pouvoir prendre certains risques, aller sur de nouveaux terrains, sortir de sa zone de confort.

Il reste toujours ce soupçon, ce sentiment que le privé est coupable de quelque chose. Peut-être que le démarrage a été mal fait. Mais pour revenir à la Bourse, je rappelle que vous venez de décerner le prix du meilleur intermédiaire en opérations boursières (IOB) du marché à BNP Paris. Pouvez-vous nous dire un mot là-dessus ?

La bourse est un métier réglementé où les transactions se font par des intermédiaires. Nous en avons aujourd’hui 11. Ce sont des banques qui créent l’activité au niveau du marché. Et dans le souci de créer de la concurrence entre les 11 intermédiaires, nous avons créé depuis l’année passée, un prix qui récompense le meilleur intermédiaire sur le marché. Après analyse des statistiques concernant le nombre d’ordres émis et de transactions effectuées, le prix du meilleur IOB est revenu à la banque BNP Paribas, secondé par la CNEP Banque, un IOB public.

On reproche à la Bourse d’Alger une certaine léthargie. On lui reproche de ne pas jouer son rôle convenablement, de ne pas être suffisamment animée. Que se passe-t-il exactement ?

Ce sont des reproches qui reviennent souvent. Sincèrement, je ne les partage pas du tout. La Bourse est toujours là depuis sa création en 1997. Et toutes les bourses dans le monde sont faites par et pour les entreprises. Si nous avons une bourse faible, léthargique ou autre, c’est parce que nos entreprises le sont. La bourse n’est qu’une vitrine. Et cette vitrine-là, elle est à l’image de ce qui existe au niveau entrepreneurial. Maintenant, si nous regardons ici et là, au Maghreb par exemple, nous avons la Bourse de Tunis qui compte 82 sociétés cotées. A la bourse de Casablanca, au Maroc, ce sont 72 sociétés qui sont cotées. L’une est à une capitalisation de 10 milliards de dollars et l’autre est à 50-55 milliards de dollars. La Bourse d’Alger est au niveau qu’elle est parce que je considère que ce sont nos entreprises qui ne sont pas de niveau pour aller sur ce marché.

Vous avez sans doute raison mais la Bourse reste inaccessible aux micro-entreprises, au PME. Il y a des contraintes extraordinaires…

Il est clair que la Bourse est composée de sociétés qui ont le plus de marge de croissance, les plus en vue dans toutes les économies. Pour ce qui est de la Bourse d’Alger, et selon l’étude qui avait été faite à l’occasion de sa création, elle était plus orientée vers les grandes entreprises. En revanche, les pouvoirs publics font un travail colossal pour la création d’un tissu de petites et moyennes entreprises. Il a été remarqué que la Bourse était fermée au PME. En 2012, il a été décidé de leur ouvrir les portes de l’institution. L’idée est de dire que la bourse est là pour les grandes et pour les petites et moyennes entreprises. La preuve est que, la mi-décembre, nous avons « célébré » l’entrée en bourse d’une petite et moyenne entreprise. C’est un évènement extraordinaire. Cela veut dire qu’on est en train de vivre une mutation au niveau entrepreneurial, où de jeunes entrepreneurs – l’entreprise introduite en décembre s’appelle AOM Invest, elle est créée en 2012 – arrivent à s’introduire en bourse alors qu’il y a des entreprises qui existent depuis les années 1960, qui veulent progresser, attaquer le marché international, mais elles ne sont pas cotées en bourse. Actuellement, les pouvoirs publics encouragent les entreprises à aller vers l’exportation des biens et des services. Les marchés internationaux sont très exigeants, qu’ils soient en Afrique, en Europe ou ailleurs. Donc, il faudrait qu’on ait des entreprises capables d’aller vers l’international. Aujourd’hui, on tend à labéliser le produit algérien. Moi, je suis favorable pour cette labélisation pour l’entreprise algérienne exportatrice pour parler d’égal à égal avec ses vis-à-vis étrangers pour qu’elle soit acceptée, et l’un des meilleurs labels c’est d’être cotée en bourse.

Il faut dire aussi que peut-être que les entreprises qui sont cotées en bourse n’encouragent pas les autres à entrer parce que l’adhésion de ces entreprises a obéi quelque part à une décision politique.

Il y a un proverbe qui dit : «Si vous ne vous intéressez pas à la politique, la politique s’intéressera à vous». Aux Etats-Unis, il y a une loi qui interdit le monopole. Cela veut dire que les pouvoirs publics veillent à ce qu’il ne se créé pas des monopoles dans tel ou tel secteur. C’est quelque chose qui est banale ailleurs. Il ne faudrait pas qu’on lui donne en Algérie une dimension qui n’est pas la sienne. Il faut dire aussi qu’aujourd’hui c’est toujours l’Etat qui mène la barque dans le domaine de l’investissement. C’est l’Etat qui créé de la richesse et il a son mot à dire dans ce domaine du développement et du financement. Dans le financement, ce sont les banques publiques qui financent l’économie. Mais nous assistons aujourd’hui à une métamorphose et je m’en réjouis en tant que directeur général de la Bourse d’Alger de voir que l’entrée en bourse de cette PME (AOM Invest, Ndlr) a commencé à créer une dynamique et un certain intérêt de la part des opérateurs. Nous avons dans le pipe des dizaines de PME intéressées et certaines ont même commencé leur processus de transformation pour pouvoir intégrer la Bourse en 2019 ou en 2020. C’est véritablement un déclic qui est en train de s’opérer. Il faudrait qu’on accompagne cette transformation pour faire de la Bourse d’Alger un maillon fort du financement de l’économie national.

Quel est l’intérêt pour l’Etat d’avoir un hôtel coté en bourse ?

Le fait d’avoir deux sociétés publiques, l’hôtel Aurassi et le groupe Saidal cotés en bourse, permet d’assoir une certaine confiance. Le fait de pouvoir ramener encore d’autres sociétés publiques en bourse est destiné  à rassurer le secteur privé et lui donner plus d’assurance afin d’entrer en bourse. Je m’inscris en faux aussi contre ceux qui disent qu’on ne viendra pas en bourse tant que l’Etat n’a pas mis toutes ses sociétés en bourse. Je réponds à ces gens-là que vous avez attendu que l’Etat parte chez les banquiers pour pouvoir lever des fonds ? Aujourd’hui, le secteur privé doit sortir de sa coquille.

Un dernier mot pour conclure ?

La Bourse d’Alger est là pour accompagner les chefs d’entreprise en leur donnant les financements nécessaires. Mais la Bourse c’est aussi les investisseurs, les actionnaires, les entrepreneurs, donc c’est le grand public, ce sont ceux qui ont des fonds qu’ils thésaurisent, c’est les intéresser à les mettre en bourse, sachant que les rendements pour la bourse à la fin de l’exercice 2017 était en 6,25 et 11% de rendement net d’impôts. C’est tout bénef, aussi bien pour les actionnaires que pour les entreprises qui vont créer de la richesse et de l’emploi. Bien sûr, faire progresser l’économie nationale

 

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