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ENTRETIEN AVEC LE Pr MOHAMED MA’ASUM BILLAH



Le Pr Ma’asoum Billah est Malaisien et actuellement professeur à l'Institut d'économie islamique de l'Université du roi Abdul Aziz en Arabie Saoudite. Ses domaines de prédilection sont l'assurance Takaful, la finance d’entreprise, les Sukuk, la finance sociale et solidaire, la finance participative et les cyber-monnaies.

«Les produits et services doivent 

être dynamiques et flexibles»

Actif depuis plus de 20 ans aussi bien dans le monde académique que celui des affaires, il a été en charge de la coopération mondiale en matière de commerce et d'investissement en tant que directeur de la «Chambre islamique de commerce et d'industrie» de Djeddah en Arabie Saoudite. Auteur de 31 livres et de plus de 200 articles publiés par divers éditeurs et revues scientifiques de renom, il a également participé à plus de 300 conférences, sommets et séminaires. Le Pr Billah a siégé dans plus d’une trentaine de conseils d’administration de différentes organisations, qu’il s’agisse d’institutions financières ou académiques, d’entreprises et d’ONG d’envergures locales, régionales et internationales. Les objectifs poursuivis par l’ensemble de ses contributions sont la volonté du développement humain et l’accès aux fruits de la croissance pour tous les défavorisés en leur permettant de profiter de la prospérité. Ses travaux se caractérisent par une vision holistique fondée sur les valeurs universelles de fraternité et de coopération mutuelle sans distinction de religion, de couleur, de sexe, de statut, de nationalité ou de personnalité.

 

 

Crésus : En tant que chercheur de renom ayant inspiré de nombreux universitaires, praticiens, chercheurs et entrepreneurs, pouvez-vous nous en dire plus sur votre expérience dans le domaine de l'économie et de la finance islamiques et plus particulièrement dans l’industrie de l’assurance Takaful ?

Pr Ma’asoum Billah : Depuis l’apparition moderne du concept d'économie islamique, la finance islamique et ensuite l'assurance Takaful se sont développées par phases successives et ont connu un développement graduel. Les expériences vécues depuis près de 25 ans dans ce domaine en tant qu’enseignant-chercheur et consultant dans différentes juridictions ont révélé des facteurs encourageants. Néanmoins, les progrès de l'ensemble du système ont été entachés de nombreuses carences : influence étrangère, manque de connaissance de la jurisprudence musulmane et des mécanismes juridiques appliqués, et insuffisance de recherches scientifiques pour résoudre les problématiques contemporaines.

 

L’assurance Takaful semble être uniquement destinée aux musulmans ; or, nous savons que les institutions Takaful s'adressent à tous, comment pensez-vous que ces produits et services devraient être commercialisés ?

L’assurance Takaful a pour but de gérer les risques selon les principes de la jurisprudence musulmane et de l'éthique divine avec un caractère d’universalité et se place au service de tout un chacun (que ce soit pour la protection de la vie ou de la propriété) indépendamment de l’appartenance religieuse, du genre, de la couleur de peau ou même du statut social. C’est donc une idée fausse de croire que le Takaful serait uniquement destiné aux musulmans. Par conséquent, les solutions Takaful doivent être conçues et promues parmi les musulmans et les non-musulmans afin que chacun soit encouragé à participer et à bénéficier de leur protection holistique. En Europe ou dans toute autre juridiction non musulmane, le concept d’assurance Takaful ne doit pas être un sujet de confusion quant à savoir s’il s’agit d’une entité religieuse au seul service des musulmans en décourageant les non-musulmans d’y participer. Par conséquent, une prise de conscience publique sur l’essence véritable de l’assurance Takaful doit être réalisée en apportant la preuve qu’il s’agit d’un modèle alternatif d'assurance respectueux de l’éthique musulmane des affaires qui offre des solutions d’assurance et des services pour tous, indépendamment de leurs croyances.

Qu’est-ce qui vous motive et vous inspire ?

Dans la pratique de l’assurance conventionnelle, la relation entre l'assureur et le preneur d'assurance est purement commerciale, avec une partie acheteuse et une autre vendeuse de couverture basée sur une culture non transparente. L’assurance Takaful est en revanche un modèle d'assurance alternatif consacré par des principes éthiques et divins de coopération mutuelle et de solidarité reposant sur un esprit holistique de fraternité. Ainsi, parmi les facteurs motivants et inspirants de l’assurance Takaful, on peut citer la mutualité et la responsabilité partagée contre les risques et les catastrophes, la transparence, le partage des bénéfices entre toutes les parties prenantes qui ne craignent pas que certaines parties puissent s’enrichir au détriment des autres. L’assurance Takaful a un caractère universel en prenant soin de toute l'humanité en plus de créer une plate-forme pour les participants au travers de laquelle ils effectuent une action caritative par leur contribution à la couverture des risques et qui protège l’ensemble de tous les autres participants contre la survenance d’une catastrophe inattendue.

 

Comment voyez-vous le développement mondial de l'industrie Takaful ?

Même si la croissance de Takaful est moins rapide que celle des autres composantes de la finance islamique, l’assurance Takaful a connu une croissance phénoménale avec des contributions brutes ayant augmenté à un taux de croissance annuel composé de 33% entre 2005 et 2010, ralentissant à 18% entre 2008 et 2013. Sur de nombreux marchés, le Takaful continue de se développer plus rapidement que l'assurance conventionnelle. L’assurance Takaful a donc de belles perspectives d’avenir. Pour être encore plus compétitif, les produits et services offerts doivent être plus dynamiques et plus flexibles tout en restant conformes à l’éthique musulmane des affaires. Les services clients et en charge du traitement des réclamations ainsi que le marketing doivent être compétitifs avec un haut niveau de professionnalisme. 

 

Quels sont les principaux défis auxquels cette industrie est confrontée ?

Parmi les défis rencontrés auxquels l’industrie du Takaful et du re-Takaful fait face à l'échelle mondiale, on peut citer :

-Le manque de professionnels qualifiés ayant à la fois les connaissances requises en jurisprudence musulmane mais également dans les domaines liés à la réglementation, la gestion des risques, la supervision, la gestion, l'exploitation et le marketing stratégique et/ou opérationnel. Le peu de Takaful-tech pour concurrencer le marché conventionnel.

-La confusion existante entre les différents modèles Takaful utilisés.

-Les idées reçues en particulier en ce qui concerne les produits de Takaful famille.

-Les cadres réglementaires, prudentiels et normatifs insuffisants.

-Les divergences existant entre jurisconsultes quant à la validité de certaines offres de produits et services.

-Le manque d’adéquation entre l’offre de produits et services et les besoins du marché.

-L’absence de remise en question de l’offre existante ou de la gouvernance d'entreprise adoptée.

-Le manque de sensibilisation du public.

-Le manque de coopération entre les opérateurs Takaful en raison d’une concurrence exacerbée.

À votre avis, quels seraient les points d’amélioration et les moyens à mettre en œuvre pour atteindre ces objectifs ?

Parmi les éléments à améliorer visant à témoigner de la bonne mise en œuvre de l’assurance Takaful en tant que fournisseur alternatif dans un environnement mondial, on peut citer à la fois dans les juridictions musulmanes et non-musulmanes :

-La nécessité de revoir l’offre de produits et services Takaful et re-Takaful en considérant les besoins spécifiques de cette niche avec un modèle compétitif.

Les normes réglementaires et de supervision doivent être améliorées en répondant aux exigences technologiques et socioéconomiques globales tout en restant conformes aux règles de la jurisprudence musulmane.

La formation professionnelle doit être développée de manière que régulateurs, décideurs, gestionnaires, opérateurs, groupes techniques, spécialistes du marketing et groupes de soutien disposent de connaissances solides en assurance Takaful.

Le professionnalisme doit être développé à tous les niveaux et doit devenir la norme avec la mise en place d’une culture du service rendu.

Une concurrence entre opérateurs Takaful est tolérable, dans le sens où elle peut permettre au marché de se dépasser. Cependant, la concurrence déloyale entre opérateurs ne peut être acceptée entre les institutions financières respectueuses de l’éthique musulmane des affaires.

 

Avez-vous des conseils pour les institutions qui souhaitent développer la finance islamique et l’assurance Takaful dans un environnement conventionnel et/ou dans des pays non musulmans ?

On peut dire que le monde économique a failli à plusieurs reprises, avec des souffrances humaines gigantesques, conséquences directes de l'expropriation illicite, de gains injustes et d’une mauvaise coopération mutuelle entre les hommes, pratiques influencées par l'économie fondée sur la dette et le transfert de risques offrant la possibilité de s’enrichir au détriment d’autrui. En conséquence de quoi, le riche devient toujours plus riche et le pauvre plus pauvre avec une économie capitaliste déséquilibrée. 

Ainsi, le monde économique a été constamment menacé par un «capitalisme sauvage» l’empêchant de profiter d'une «économie juste». Au 21e siècle, il a été observé dans le monde que l'économie fondée sur la dette a progressivement diminué ainsi que le modèle financier de transfert des risques. L'idée de finance islamique a fait son apparition peu de temps après la Seconde Guerre mondiale en 1945, et la première initiative vit le jour en 1963, alors que la première société Takaful a été fondée en 1979. La finance islamique et l’assurance Takaful ont débuté en adoptant des modèles basés sur l’économie réelle et le partage des risques contrairement aux modèles pratiqués dans le cadre de l'économie conventionnelle. La finance islamique ou l’assurance Takaful ne sont dorénavant plus des questions régionales et aucune d’entre elles n’est à l’attention exclusive des musulmans. Il est aujourd’hui indéniable qu’elles sont parmi les compartiments les plus dynamiques du système financier mondial. Par ailleurs, la finance islamique et l’assurance Takaful se sont développées dans de nombreux pays non musulmans avec une appréciation significative en Europe, aux Etats-Unis, en Asie centrale, en Afrique ou même en Extrême-Orient.  Les idées suivantes peuvent être partagées et reprises dans le but de permettre la réalisation du potentiel et la réussite de la finance islamique et de l’assurance Takaful dans un environnement conventionnel et/ou dans des pays non musulmans :

-Créer un groupe de professionnels de la finance islamique, de l’assuranceTakaful, et de la jurisprudence musulmane à travers la mise en œuvre de programmes académiques, de formations, d’ateliers et de conférences.

-Editer des lignes directrices, des manuels et des normes.

-Elaborer des produits et des services répondant aux besoins principaux du marché.

-Former toutes les personnes travaillant dans le secteur.

-Les premières opérations peuvent avoir lieu en «fenêtre», uniquement dans le but d'acquérir de l’expérience, de préparer les bons opérateurs et de tester les perspectives du marché.

-Maintenir une bonne coopération et collaboration avec les différentes institutions financières islamiques opérant dans le reste du monde dans le but de partager les pratiques et de bénéficier de retour d’expériences.

-Assurer des actions de sensibilisation auprès du public sur la finance islamique, l’assuranceTakaful, et la jurisprudence musulmane.

-Développer et suivre des programmes internes de perfectionnement professionnel (formation, tables rondes, brainstorming, etc.).

-Participer aux séminaires externes et aux différents forums mondiaux.

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