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Entretiens

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MOULOUD AOUNIT



Un fils de «bougnoule», qui a «fait progresser la France sur la voie des valeurs universelles qu’elle a fait siennes : la liberté, l’égalité, et la fraternité.» Vincent Geisser et Jean Miche Riera, lui ont consacré un film, dont le titre résume la vie du personnage : «Mouloud Aounit : une marche pour l’égalité». Le film, dont il semble que quelques scènes seront tournées en Algérie, est consacré, selon ses réalisateurs, à l’itinéraire d’un enfant d’Algérie qui a «tant fait progresser la France sur la voie des valeurs universelles qu’elle a fait siennes : la liberté, l’égalité, et la fraternité.» Le parcours de feu Mouloud Aounit a épousé tous les grands combats pour la construction d’un «en commun» plus fraternel : des grandes marches pour l’égalité des années 1980 au combat pour les droits de la Palestine, et plus généralement, la lutte contre tous les racismes, de l’antisémitisme au racisme anti-noir et à l’islamophobie.

«Je suis fier d’être à l’origine de la commémoration du 17 octobre»

Ses détracteurs d’extrême droite, comme ceux qui prônent un antiracisme sélectif, l’accusent d’avoir inventé ce mot, d’être manipulé par les intégristes, lorsqu’il s’insurge, en 2003, contre le renvoi de 2 jeunes filles portant le voile, au lycée Henri Wallon, à Aubervilliers, celui-là-même où il fit ses études secondaires. «Je considérais que c’était une attaque contre la liberté individuelle, car ces jeunes filles ne menaçaient personne et ne constituaient en aucun cas une menace pour l’ordre public», souligne-t-il. Mouloud Aounit, enfant d’Algérie, «fils de bougnoule», formé à l’éducation populaire dans les «banlieues rouges» de la France des années 60 et 70 et de leur forte culture ouvrière, puis devenu président d’une des principales organisations françaises de défense des droits de l’Homme, le  Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (M.R.A.P) Son histoire se confond avec celle de tous les grands combats pour l’égalité et contre tous les racismes des trente dernières années. C’est aussi l’histoire de l’immigration en France, principalement algérienne, mais pas n’importe quelle histoire : une histoire politique de cette immigration où de jeunes militants qui, en détruisant les rêves de leurs pères accrochés au mythe du retour au pays, ont revendiqué, avec force, les « valeurs républicaines et leur appartenance à la communauté nationale française ». « Mais sans renier mes origines algériennes, qui font partie de mon identité, ce qui n’a rien de contradictoire avec ma citoyenneté française », précise Mouloud Aounit. A chaque fois que le factuel s’y prêtait, il a bien voulu répondre à nos questions. Décédé le 10 août 2012 à Paris suite à une longue malade, nous reprenons dans cette édition à l’occasion du 17-octobre un entretien contaxtuel qu’il a eu avec notre confrère Ali Goudjil.

 

Fils d’immigré algérien, vous avez un parcours atypique…

On a fait venir mon père ici, avec des milliers d’autres algériens, à l’époque où la France avait besoin de bras pour se reconstruire. La famille l’a rejoint dans le cadre du regroupement familial. L’année dernière, je suis allé l’enterrer au village. Je suis l’ainé d’une famille de 8 enfants. Nous vivions dans un deux-pièces, ce qui ne facilitait pas les choses. Mon père m’a inculqué l’amour des études que lui n’a pas pu mener. J’ai fait en sorte d’être digne des sacrifices qu’il consentait pour nous. Il travaillait, en tant que manœuvre, 10 heures par jour et le dimanche pour 1, 25 N.F de l’heure pour me payer des cours de soutien à 5 N.F de l’heure ! Il assistait à toutes les réunions de parents d’élèves et rendait souvent visite à mes maitres. J’ai toujours fait en sorte qu’il soit fier de moi. J’imagine que c’est classique, pour la plupart des enfants de bougnoules que nous étions. J’ai donc fait le plus d’études possible, baccalauréat, université…Je n’ai pas pu terminer le doctorat parce qu’il fallait s’y consacrer entièrement, ce qui m’était difficile, car j’avais d’autres engagements …

 

Quand êtes-vous venu au militantisme ?

Enfant, j’ai vécu dans l’ambiance de la Guerre d’Algérie. Mon père était militant du F.L.N et il m’emmenait aux réunions. J’ai gardé le souvenir des contrôles de police et des agents en pèlerines noire qui nous demandaient méchamment nos papiers devant la mairie d’Aubervilliers, tenez, là où nous sommes ! Mon père nous parlait souvent de ce qui se passait au pays, ce qui nous imprégnait de l’atmosphère de la guerre. Mon premier acte de militant a été de donner des cours d’alphabétisation, alors que j’étais encore écolier. A l’école, je dois dire que je ressentais deux sortes de racisme : celui qui est d’ordinaire dirigé contre les immigrés, et l’autre, social. Le communautarisme existait déjà, jusque dans la classe. L’une des dates les plus marquantes, pour moi, en tant que citoyen français d’origine algérienne, c’est le 17 octobre 1961, qui est liée au combat de l’immigration algérienne pour la liberté…

 

Que pouvez-vous nous en dire ?

Vous savez, ce fut un massacre d’Etat. J’ai été l’un des premiers à essayer de le sortir des oubliettes, car on a tout fait pour ne jamais en parler. Le premier rassemblement qui a eu lieu sur le pont Saint Michel, à Paris, pour commémorer ce drame dont les Algériens ont été victimes, c’est moi qui l’ai organisé. Je suis fier de le dire. Nous n’étions, à l’époque, qu’une quinzaine. Les gens nous regardaient avec étonnement scander nos slogans. Nous leur expliquions que de ce pont des Algériens avaient été jetés par des policiers dans les eaux glacées de la Seine. On nous répondait : mais vous êtes fous ! Charonne, ce n’est pas ici !  Les gens confondaient le massacre de plusieurs centaines d’Algériens avec une autre tuerie, celle qui eut lieu 4 mois plus tard, en février 1962, au cours de laquelle 9 personnes trouvèrent la mort dans la station de Métro Charonne, où la police de Papon avait poursuivi les manifestants français qui demandaient la fin de la Guerre d’Algérie.

Ces deux massacres, perpétrés par le même Préfet de Police, entrent dans le même contexte. C’est de là que vient la confusion.  On n’avait pas pu cacher Charonne, puisque la manifestion avait eu lieu en plein jour. Pour le 17 octobre, les Algériens avaient convergé sur Paris, la nuit, pour protester pacifiquement contre le couvre-feu raciste qui leur était imposé, et que nous subissions, mon père, mes proches et moi, malgré ma jeunesse. La police les a massacrés et jetés dans la Seine. Pendant des années, cette tuerie sans nom a été occultée. C’est pourquoi mes amis et moi, nous avons continué, tous les ans, à manifester sur le Pont Saint Michel. Ce qui a fini par attirer l’attention de la presse, car nous étions de plus en plus nombreux au fil des ans. Jusqu’au jour où j’ai vu venir à nous Bertrand Delanoë. Il était en pleine campagne électorale, pour le poste de maire de Paris. Il était accompagné de caméras de la télévision. Je l’ai interpellé, en lui demandant s’il pouvait s’engager, s’il était élu maire, à mettre une plaque sur le Pont Saint Michel pour honorer la mémoire des Algériens et permettre aux proches des victimes dont on n’avait jamais retrouvé les corps de faire leur deuil…

 

Vous l’avez interpellé devant les caméras de la télévision ? Qu’a-t-il répondu ? 

Devant les caméras et les journalistes, il a répondu oui. Il a fait un geste symbolique fort, pour lequel je lui rends hommage. Une plaque commémorative a été apposée. Et chaque année, il commémore officiellement l’évènement. Du moins en ce qui concerne la Mairie de Paris. Nous, nous continuons à organiser une commémoration citoyenne avec les premiers participants. Désormais la foule est plus nombreuse. Des centaines de personnes, où se mêlent trois générations : ceux qui ont vécu l’évènement, qui y ont participé. Puis ceux de mon âge. Et enfin les jeunes. Certaines personnes sont présentes de 6 heures du matin à minuit, allumant des bougies en hommage à leurs proches victimes de ce massacre. C’est digne, poignant et émouvant à la fois…

 

Vous avez donc réussi…

Réussi en partie seulement. Car il reste l’essentiel. La France a reconnu, il y a quelques années, les crimes commis sous Vichy. Notamment à l’égard de la communauté juive. Il lui a fallu 50 ans pour cela. La France doit reconnaître ce crime. Avant de tourner cette sombre page l’histoire liée au passé colonial de la France il faut d’abord l’écrire. Didier Daeninckx a écrit un roman qui s’appelle Meurtres pour Mémoire (roman policier publié en 1984 chez Gallimard, ndlr). Cela a contribué à faire connaitre l’évènement. Mais pour écrire l’Histoire, il faut ouvrir les archives. Tout le monde connait la sacro sainte loi sur les archives. On s’y réfère aussi à propos des massacres du 8 mais 1945 en Algérie…

 

Qu’attendez-vous des autorités françaises ?

Elles doivent faire un geste fort, un geste significatif. Il faut redonner de la dignité à ceux dont on a occulté l’Histoire. La mémoire n’a pas seulement un sens pour ceux qui ont vécu les événements. Elle n’est pas seulement liée au passé. C’est un enjeu pour le présent et un défi pour l’avenir. Cette blessure est enracinée dans notre identité de Franco-algériens comme on dit. Nous ne pourrons jamais être véritablement réconciliés avec la France tant qu’il y aura cette meurtrissure, cette humiliation que représente la non reconnaissance de ce passé. Cette tragédie a été commise au nom du peuple de France. Il est temps, me semble- t-il, de faire un geste fort et symbolique dans notre direction.  Je crois que les autorités algériennes devraient nous aider, parce que nous nous sentons orphelins dans ce combat. L’Histoire de l’Algérie fait partie de mon identité. Je ne peux pas être en paix avec ma citoyenneté française ni avec l’histoire de France tant que la France n’aura pas reconnu ce passé. Ce n’est qu’alors que nous pourrons tourner la page. Pour moi, c’est un problème de justice.

 

Pensez-vous que ces questions ont quelque chose à voir avec le racisme contre lequel vous luttez ?

Oui. Je suis de ceux qui estiment qu’il persiste dans ce pays un racisme anti immigré, anti arabe. Il ne faut pas tourner autour du pot : quand ont dit anti arabe, on pense anti algérien. Et on fait le lien avec l’islam. Cela m’a beaucoup coûté. Quand j’ai voulu défendre un principe de liberté, lors de l’affaire du voile au Lycée Wallon à Aubervilliers, en 2003, on m’a accusé de tous côtés d’avoir inventé le mot «islamophobie» et d’être au service des intégristes ! Je le dis : le racisme existe, même s’il est refoulé. Pour revenir au problème essentiel de la reconnaissance de nos humiliations passées, je dis que la France doit régler sa dette politique et morale envers nous pour construite «le vivre ensemble». C’est une question de justice et de dignité. Nous attendons de l’Algérie qu’elle nous aide.

 

Quand vous dites nous, de qui parlez-vous ?

Mais… des Franco-algériens ou des Algéro-français, comme vous voudrez. Il y un potentiel insoupçonnable, extraordinaire chez cette communauté. Elle est nombreuse, elle compte plusieurs millions je crois et elle est plus qu’intégrée. Elle est enracinée dans toutes les couches de la société française et dans toutes les branches de l’activité économique, politique, sociale, culturelle, sportive, caritative, associative et j’en passe ! Il y a le nombre, et la qualité ! Professeurs, médecins, ingénieurs, chefs d’entreprises, acteurs, cinéastes, hommes de théâtre, journalistes… Dans tous les meetings, dans toutes les réunions, je les rencontre. Ils sont fiers de leur pays d’origine, mais aussi de leur citoyenneté française. Pourtant, ils continuent à être stigmatisés. Peut-être un peu plus que les autres communautés, même si je suis un peu subjectif. Nous ressentons une sorte d’«immigritude» qui nous colle  à la peau.  Nous avons d’abord été les «fils d’immigrés», puis «les beurs», puis «les potes». Maintenant on nous appelle les «issus de.» Mouloud Aounit, «issu de» l’immigration algérienne. On ne dira pas d’un autre : Jean M…. «Issu de» l’immigration polonaise, ou hongroise, ou italienne. Quand on dit «issu de» de quelqu’un, on ne le reconnait pas entièrement comme français. C’est pourquoi les Franco-algériens doivent s’organiser. Parce que nous sommes une force. Et parce qu’en France, l’histoire a montré qu’il n’y a pas d’acquis définitif en terme de droit, de justice, de dignité, sans un rapport de force.  La question est de savoir comment nous organiser collectivement autour d’intérêts et de projets communs.

 

Pourquoi ne le faites vous pas ?

L’Algérie devrait pouvoir nous aider. D’autres pays le font bien pour les leurs. Y compris des pays européens. Les gens m’interrogent, m’interpellent lors de réunions publiques. Ils ont une immense attente. N’en doutez pas : l’immigration est déjà un enjeu électoral. Si cela continue, la lepénisation des esprits va conduire à lepénisation des valeurs. Surtout quand on se met à parler d’identité nationale à tout bout de champ. Il y a un besoin urgent de structurer la communauté d’origine algérienne. D’abord en tant que citoyens français, pour que leur présence soit normalisée, banalisée. On demandait à leurs parents d’être invisibles. On voudrait bien que eux, de la 4ème génération, ils le soient aussi. Eh bien non. Rappelez-vous la petite phrase de Hortefeux (ancien ministre de l’intérieur ndlr) «quand il y en a un ça va, c’est quand il y en a beaucoup, que ça pose problème» Il parlait d’un Arabe membre de son parti, qui ne pourrait être que «l’Arabe de service», même «s’il boit du vin, et qu’il parle comme nous…», comme le disait, je crois, une participante à cette séquence raciste. Je l’ai fait condamner en première instance pour racisme. Rappelez-vous l’affiche du Front national, représentant la France recouverte du drapeau algérien, avec des minarets et une femme en burqa. Je l’ai fait condamner, parce que c’est raciste, c’est xénophobe, c’est anti algérien.

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