Contact
  • Banner Redmed 748x90

Entretiens

Derniere minute

Antoine Sfeïr nous le disait il y a dix ans



Antoine Sfeir, journaliste habitué tant aux débats sur le Monde arabe qu’aux médias, a été directeur-fondateur des Cahiers de l'Orient. Il est l’auteur de plusieurs livres. «Vers l’Orient compliqué» paru chez Grasset en septembre 2006, suscite beaucoup d’angoisse quant à l’avenir du Monde arabe.

Monde arabe : «J’ai tellement voulu avoir tort!»

 

Dans un contexte de tension qui régnait (règne toujours) dans la région du Moyen- Orient, et qui fait consensus de l’Europe avec les Etats-Unis contre l’Iran pour le gel des fortunes iraniennes en Europe, nous l’avons contacté, en 2008, pour discuter de l’actualité au Moyen-Orient. Les propos qu’il nous a livrés à l’époque restent toujours d’actualité une décennie durant. La réédition du message prémonitoire d’un visionnaire qui fréquentait certes les coulisses de la place Beauvau, mais toujours, aussi, à l’affût des vibrations du Monde arabe, lui est dédiée en guise d’hommage. Paix à son âme !    

 

 

S. Méhalla : concernant l’Iran, comment va se terminer ce bras de fer qui ne laisse pas le monde indifférent ? Plus concrètement , que se passe-t-il avec le pays qui fait trembler l’Amérique ?

 Antoine Sfeïr : Plus exactement, comme vous dites, nous assistons à une diabolisation de l’Iran qui dure plus de 10 ans. Cette diabolisation a commencé avec la première invasion de l’Irak en 1991. On tente de présenter ce pays comme étant l’axe du Mal et, naturellement, il se défend comme il peut.  Il ne faut pas oublier que l’Iran n’est pas un pays arabe, et qui se trouve dans une région arabe.  Il ne faut pas oublier, non plus, que l’Iran a peur du Pakistan et voudrait s’assurer pour lui-même d’une couverture stratégique comme l’Arabie saoudite l’a fait avec les Etats-Unis.  Il ne faut pas oublier que l’Iran assure, pour lui tout seul, plus de 80% du commerce de l’Asie de l’ouest.  Il ne faut pas oublier, enfin, que l’Iran a réussi l’instauration d’un Califat chiite dans un espace arabe. Evidemment que tout cela n’aurait pas pu se faire si les verrous de la chute du bloc de l’Est et de l’ex-Union soviétique n’ont pas sauté. Si la guerre de 2005 n’a pas eu lieu…

Je pense, pour ma part, que la meilleure solution serait que les Etats-Unis s’unissent tôt ou tard, à ce pays, et c’est ce qui risque d’arriver, une fois l’actuel Président iranien parti (Ahmed Ahmadinejad). Une vision géostratégique qui permettrait plus facilement aux Etats-Unis de contrôler une région arabe par une puissance qui ne l’est pas.

 

On est encore un peu loin de cette vision, mais pour l’instant assisterions-nous dans l’immédiat, selon vous, à une attaque contre l’Iran?

Je peux avoir peur d’une attaque, effectivement d’un coup de folie de la part de l’administration américaine qui, selon le proverbe arabe «que la foudre s’abat sur moi et sur mes ennemis». Cette éventualité pourrait avoir des conséquences terribles même de la part des pays arabes qui ne portent pas l’Iran dans leur cœur, qui lui sont hostiles même. Je peux avoir peur mais, sincèrement, je n’y crois pas. Attaquer l’Iran serait non seulement dangereux, mais aussi coûteux pour les Etats-Unis qui s’enfoncent en Irak de jour en jour. Ça serait contre-productif. Une autre vérité à dire, l’anti-américanisme est plus fort en Iran que dans n’importe quel autre pays musulman. Ceci étant dit, on assistera certainement à des balbutiements concernant d’autres sujets importants, telle la problématique de l’eau… Des balbutiements de détails, et comme on dit, le diable est dans les détails. 

 

La Syrie est l’autre pays qui fait énormément parler de lui. Pensez-vous que la politique française actuelle de ce pays est adéquate au contexte politique dans la région ?

Je suis absolument d’accord avec la politique de Sarkozy. Je dirai, que pour une fois, la France applique une politique arabe intelligente. Ceci dit, je ne comprends pas ce qu’a pris Jacques Chirac de réduire la politique française à l’aune de l’attentat de Hariri. Si la France veut aider vraiment le Liban, il faut qu’elle négocie et dialogue avec la Syrie. On ne dialogue pas avec son ami, on sort avec lui, on mange avec lui… mais on dialogue avec son adversaire et on négocie les règles du jeu.

 

Deuxièmement, aucune union ne se fait dans la région sans la Syrie. Comment la France peut se permettre de ne pas changer de politique ?

La politique est un art. C’est à la diplomatie de le mettre en musique.

 

L’invitation par Sarkozy de Assad pour le 13 juillet (2008), qui fait râler les uns et les autres, ne vous choque pas pour autant alors ?

Non seulement elle ne me choque pas, mais je dirai que l’absence du Président syrien m’aurait choqué. D’abord ce n’est pas Assad qui est invité, mais la symbolique est pour le peuple syrien.  Ensuite, je vois l’exclusion de la Syrie des 44 pays conviés à cette manifestation. Enfin, pour ceux qui sont choqués, par cette invitation, je poserai une simple question : Est-ce que l’Arabie Saoudite, la Libye, l’Egypte… sont plus démocrates que la Syrie ? 

 

Un autre sujet qui fait inspirer les politiques, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’Union pour la Méditerranée. Certains qualifient l’initiative de Sarkozy de prolongement du Processus de Barcelone, d’autres s’en méfient et n’y voient aucun intérêt.  Qu’en pensez-vous ?

Il faut partir de la base de départ, à savoir que le constat que le processus de Barcelone a atteint son niveau de compétences sur plusieurs plans. L’idée originelle de l’Union méditerranéenne de Sarkozy était quelque chose de très clair. Ce souhait de projet et l’importance de cette union ont été confirmés par le Président le soir même de son élection. 

 

En quoi consiste le projet originel ? 

C’est simple : on dit à l’Algérie contre le nucléaire, on veut du pétrole et du gaz. On veut du phosphate marocain et jordanien contre autre chose. L’Egypte, le Maroc, la Tunisie… contre le plan bancaire. C’étaient des projets très clairs et tout le monde y croyait. Mais voilà que les Allemands tapent sur la table, l’Espagne s’attriste et l’Italie se méfier… Et le projet de l’Union méditerranéenne devient l’Union pour la Méditerrané, concocté par l’Europe et qui, finalement, ne veut rien dire à présent. Pour tout vous dire, je n’y crois plus. D’autant que la réunion du 13 juillet (2008) sera pour tenter de positiver Barcelone.    

 

Dans votre livre, «Vers l’Orient Compliqué», vous mettez la forte probabilité de l’éclatement de la région du Moyen-Orient en petits Etats… Vous maintenez cette thèse ?

J’ai tellement voulu avoir tort ! J’ai tellement voulu être démenti par les évènements. Vous savez, je suis né en 1948 et j’ai épousé tout le nationalisme arabe de mon époque de jeunesse. Je suis triste de vivre la présente réalité arabe. Il n’y a pas hélas une semaine qui passe sans que le monde arabe trinque. Regardez ce qui se passe en Irak et au Liban, en Syrie… J’aimerais tellement qu’un grain de sable éclate cette machine qui broie le Monde arabe !

 

Pour ceux qui n’ont pas eu l’occasion de lire votre livre, pouvez-vous nous rappeler brièvement votre thèse ?

C’est un plan qui a vu le jour au lendemain de l’attaque israélienne du 12 juillet 2006. On parle ouvertement de l’éclatement communautaire. Du remodelage du Moyen-Orient en créant d’Etats «croupions» fondés sur une appartenance ethnique : Un Etat Kurde au nord de l’Irak, Un Etat Arabo-sunnite dans le triangle sunnite de irakien, un Etat chiite au centre et au centre-sud de l’Irak, un Etat chrétien fondé sur les bases de l’ancienne wilaya d’Alep, qui serait crée à Mossoul, un Etat druze dans le Djebel, le Golan et la Bekaa à l’ouest. Un Etat pour les alaouites syriens et une enclave arabo-sunnite autour de Damas. Un Etat chrétien dans les montagnes libanaises, un Etat chiite ou une extension de l’Etat chiite irakien dans le sud du Liban. Voilà la fameuse partition qui sauverait l’Etat d’Israël assurant le rôle de gendarme de toute la région…

 

Et les Arabes sont-ils conscients de ce plan ?

Rire. A qui le vous le dites ! La preuve de l’effondrement du Monde arabe a été la première guerre de l’Irak. Cet effondrement est la conséquence de la faillite des régimes arabes, de la répression des peuples. Regardez ce qui se passe chez-vous, l’Algérie est riche, mais le peuple souffre. Et à partir de là, des cercles obscurs tentent le diable. On a commencé à déstabiliser l’Algérie à partir des années 80. A la bousculer à partir des années 90 et qu’heureusement, aujourd’hui, ce pays cher à nos yeux tente de se redresser. Il y a des élément qui laissent penser qu’il peut arriver à s’en sortir. L’Algérie possède les moyens humains et politiques.

 

Mais votre thèse est contredite par Emmanuel TODD qui voit, quant à lui, les prémisses d’une renaissance d’une civilisation arabe et la chute de l’empire américain…

TODD m’apprend beaucoup de chose, mais, malheureusement, il a une approche trop scolaire. Les espaces arabes ont démenti tous les pronostics et n’ont pas fini leur descente aux enfers. Ils sont sur des pentes meurtrières.

 

Un dernier mot pour le lecteur algérien…

Habibi, est le lecteur algérien. Je l’informe que je serai à Alger à partir du 23 novembre (2008) pour présenter mon livre «Vers un Orient compliqué».

 

  • Pub Laterale 2
  • Banner Salem 2