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Hadj Fechkeur, fondateur du groupe REDMED



Il n’y a de richesse que d’homme, dit le dicton. El Hadj Mohamed Fechkeur fait partie de cette richesse algérienne. Il vaut, à lui seul, avec ses qualités humaines, son accueil, son endurance, son consécration à la formation d’homme… tous les gisements de la terre. Timide, modeste, il nous a reçus dans sa base de vie, à Hassi Messaoud, où se côtoie une vingtaine de nationalités, pour nous livrer quelques bribes de souvenirs de sa longue carrière. Quelques sagesses et une lueur d’espoir : « Dans la vie, nous sommes tout le temps au maquis», me confie-t-il. Ça sonnait telle une prophétie résumant le secret de son sourire apaisant… 

«Nos pétroliers connaissent à fond leur métier»

 

Crésus : Votre parcours est jalonné par la formation de foreurs et pétroliers. Pouvez-vous nous en parler ?

Hadj Mohamed Fechkeur : Nous avons appris beaucoup de choses durant cette longue carrière. Je dirais que chaque promotion est un cas. Ce que nous recherchions, c’était d’avoir des opérationnels. La formation se déroulait carrément sur le terrain.

 

C’était en quelle année ?

De 1967 à 1998. 31 années dans la formation. J’étais surtout intéressé par le Sahara, le pétrole et l’exploration. Nous étions envoyés dans le temps, par le GPRA, c’était avant l’indépendance. J’ai d’abord fait mes études en Allemagne. Et à la création de Sonatrach, de l’IAP etc., dans le cadre de l’algérianisation, à Hassi Messaoud, en 1964. Avant l’indépendance, Safy Boudissa s’occupait de la formation au sein de l’armée de libération nationale (ALN). Après l’indépendance, on s’est rencontrés, lui et moi, à Alger. Safy Boudissa m’avait dans le temps dit : «Qu’est-ce que tu avais promis au colonel Aouchiche ?». J’ai alors vite rejoint le colonel Aouchiche au Caroubier où se trouvait, à l’état embryonnaire, ce qui est devenu plus tard la DNC-ANP. Je me suis occupé pendant une année de l’aspect technique de ce projet. J’ai ramené des ingénieurs. Mais, au bout d’une année, j’étais conscient d’être plus utile sur le terrain qu’avec ce que je faisais. Aouchiche faisait des choses intéressantes à l’époque, mais moi, je pouvais faire d’autres choses encore sur le terrain : l’application opérationnelle qui m’avait convaincu. 

Je travaillais, mangeais et dormais au cercle militaire. Je n’étais même pas payé…jusqu’au jour où on m’a donné mon solde de tout compte (rires). Je suis donc parti. Cela coïncidait avec la création de l’Institut algérien du pétrole (IAP), qui avait à sa tête M. Djelloul Baghli qui était un ami et qui cherchait des cadres dédiés à cet effet. Je me suis porté donc volontaire. L’IAP a été créé dans un café maure à Dar El Beida. Il n’y avait ni bureau, ni infrastructure. L’histoire de l’IAP a commencé comme ça. Il n’y avait ni bureaux, ni budget. Ça s’est passé à Hassi Messaoud,  en 1965/66, et on s’était retrouvés dans une caserne avec la gendarmerie, les Douanes et quelques baraques. Il n’y avait pas de programme, mais il fallait commencer. On a commencé à enseigner avec quelques programmes de coopération, notamment avec l’Institut français du pétrole (IFP), c’était dans le cadre des accords d’Evian. Après une année, on m’avait appelé sur un projet à la raffinerie d’Arzew. On m’avait dit qu’il fallait aller à Abadan, la grande raffinerie iranienne, ensuite au Japon. Alors j’ai dit que j’ai une promotion de 43 étudiants. Au retour de ma première mission, je me suis senti piégé. J’ai alors décidé de ne pas laisser tomber ma promotion. Par la suite, j’ai assuré une autre promotion. 

 

Ils ont fait une belle carrière à Sonatrach ?

Ça c’est une autre histoire (rires). Ils sont devenus des experts internationaux. Les promotions se suivaient. Et ce sont les étudiants qui construisaient leurs salles de cours. La formation était dure, mais on faisait un forage en 21 jours. Le fait d’entrer à l’Institut signifiait que vous étiez admis. On faisait de la prospection à l’échelle nationale. Mais on n’avait que 4% car la réussite d’une formation c’est la sélection. Les gens formés étaient prêts pour aller se battre et on avait un règlement intérieur où tout était interdit. L’IAP a été construit par le volontariat des élèves. Pour manipuler un appareil de forage, il fallait porter un sac de ciment. Je leur disais que c’est comme cela que vous construirez votre propre maison de demain. Il fut un temps, aux débuts, j’assurais la semaine à Boumerdès et le week-end à Hassi Messaoud. Il fallait des hommes convaincus.

 

Il y a eu récemment les journées de Sonatrach…

En effet, j’y étais. Il y avait beaucoup d’anciens PDG qui étaient des anciens élèves de l’IAP. Aujourd’hui, on forme des universitaires qui doivent aller chercher du boulot. A l’époque, on ne demandait même pas le diplôme. On posait au postulant une seule question : «qu’est-ce que tu sais faire ? Montre-nous ce que tu sais faire». On ne formait pas avec un diplôme. Il s’agissait d’un profil spécial. Une espèce de commando ! Aujourd’hui, on travaille avec 27 pays dont 14 pays africains. On était parmi les premiers à avoir la certification (IWCF) parmi les pays en développement.

 

Racontez-nous comment vous vous êtes battu pour la certification ?

La certification c’est un domaine fermé. Vous ne pouvez pas entrer comme ça dans le carré bien gardé des Occidentaux. C’est une vraie guerre de monopole. Il y a les Français et les Italiens.

J’avais commencé avec les Allemands et, au début, je n’ai rien demandé. On a fait connaissance avec le père des foreurs, le Professeur Marx. Les Allemands font partie de l’élite. Les choses commençaient à aller mieux pour nous. On était admis à faire partie de ce cercle restreint dominé par les Nordiques. L’institution qui regroupait les simulateurs s’appelait l’Ecos. 

Dans les années 90, et en raison de la situation sécuritaire, les choses allaient moins bien. Nos foreurs attendaient pour avoir le visa. Ça devenait contraignant parce qu’il fallait s’inscrire à l’avance et payer d’avance.

 

Il y avait des contraintes ?

On n’avait pas assez de foreurs pour procéder aux remplacements et il fallait continuer à produire entre-temps. Je me souviens que j’ai reçu la visite du secrétaire général de l’Ecos – à qui j’avais rendu visite auparavant – qui est resté une semaine et a visité toutes nos installations. A la fin de sa visite, étant parti en mission entre-temps, il m’avait laissé une lettre dans laquelle il m’avait annoncé que notre demande de simulateur est approuvée. Le comble est qu’on n’avait même pas encore les moyens de sa mise ne place. Mais ce qui l’a motivé à le faire c’est le fait qu’il a vu qu’on avait réussi à ajouter d’autres défauts au simulateur, qu’on avait décelé d’autres anomalies à prendre en compte et qui sont issues de notre expérience sur nos forages.

A cette époque, il y avait deux simulateurs au monde : un en Angleterre et un autre aux Etats-Unis d’Amérique. Le simulateur américain était moins coûteux. Et le courant est très vite passé avec les Américains. J’ai donc passé la commande pour la fabrication d’un simulateur sans même parler d’argent. Sonatrach avait un budget en devises, l’ENTP aussi mais pas nous. J’ai dû louer les baraques qu’on avait ramenés de Hassi Messaoud et les coopérants n’avaient même pas où héberger mais c’était avec cet argent que j’ai pu acheter le simulateur.

 

Il vous a coûté cher ce simulateur ?

Oui. C’est à partir de 400 000 dollars. Pour nous qui n’avions pas d’argent, c’était assez cher. Nos banques ont dû jouer le jeu pour nous faciliter cette acquisition. Une fois le simulateur livré, les Emiratis nous ont offert de nous le reprendre pour certifier les offres etc. Ils croyaient qu’avec l’argent on pouvait tout avoir. C’était oublier toutes les batailles qu’on avait menées.

 

Maintenant vous avez votre propre simulateur. Ce n’est plus aussi difficile d’acquérir un simulateur de nos jours ?

Oui, celui que vous voyez là est à moi. C’est ma propriété. Non, ce n’est plus comme avant. Mais je suis aussi président de la branche forage de l’Ecos et on me l’a offert à ce titre.

 

Vous avez laissé Alger, la capitale, avec tout ce qu’elle vous offrait comme perspectives et vous avez choisi d’aller au Sahara pour bâtir pierre par pierre votre carrière. C’est franchement un parcours formidable.

J’ai envoyé des Algériens se former un peu partout dans le monde. A l’Ecos, pour se faire former afin d’enseigner sur ce simulateur. Maintenant, tout est algérianisé chez nous. Aujourd’hui, nous avons quatre simulateurs, dont un portable pour aller dans n’importe quelle région et certifier des offres. 

L’année dernière, on a été certifié par les Américains sur leur simulateur. Les sociétés américaines sont présentes chez nous et elles exigent des certifications selon leurs normes. Mais on peut aussi certifier selon les normes européennes. Avant, on ne faisait pas la certification. Maintenant, nos associés nous l’ont exigée pour la traversée, pour les accidents, pour l’équipement. En agissant ainsi, on est sûr de pouvoir exporter de véritables techniciens. Et ceux qui sont partis à travers le monde n’on pas démérité jusqu’à présent.

 

J’ai vu lors de la visite que c’est une technologie très pointue.

Les techniques évoluent et le matériel coûte très cher. 

 

Des étrangers viennent-ils chez vous pour la certification ?

Oui, bien sûr. 

 

Vous faites les services aux puits ?

Non, c’est l’ENSP qui le fait. Mais on n’y pense. Vous savez, il faut faire tout un montage pour être accepté par les sociétés pétrolières et cohabiter ensemble. On a eu ici, dans la base, jusqu’à 40 nationalités. Chacun travaille individuellement, et pouvoir faire vivre ensemble tout ce monde, c’est formidable.

 

J’ai remarqué qu’il y a de la convivialité et de la tranquillité ici. Vous m’en direz un peu le secret de cette base de vie ?

Elle est venue toute seule. Je n’ai même pas demandé. Mais c’était avec ma retraite de l’IAP, quand on n’avait plus besoin de moi, les autorités m’ont affecté un terrain – un ensemble de dunes de sable- j’ai même proposé à Cosider d’installer leur base à côté de la mienne et d’éviter les contraintes de Hassi Messaoud. Je me souviens que Cosider m’avait donné un câble pour le courant électrique, afin que mes enfants puissent habiter les baraques. Les baraques, c’était notre administration et non base de vie. Et très vite, cet endroit s’était avéré trop exigu pour tous les projets que nous voulons réaliser. Je pense à d’autres métiers, pétroliers bien sûr. Du coup, j’ai oublié ma retraite.

 

Vous avez un parcours atypique, qui force le respect mais l’environnement fait qu’on ne reconnaît pas ses vrais enfants.

J’ai un principe : je me dis qu’on est toujours au maquis. Nous sommes dans un combat perpétuel, qui n’en finit pas. Je devais y passer plusieurs fois mais le destin a fait que je suis encore là. Il y a un adage qui dit : ce n’est pas celui qui plante un palmier qui en récolte le fruit.

 

En tout cas, quand on voit toute cette verdure que vous avez créée au milieu du désert, on se dit que ce ne sont pas les moyens seuls qui font le changement. Quand je vois toutes les prouesses que vous avez réussies, il me vient à l’esprit un proverbe africain qui dit : « Il n’y a de richesse que d’hommes ».

Il ne faut pas avoir les moyens (rires). Il faut avoir les hommes qu’il faut et des idées. Quand j’étais à l’IAP, je surprenais tout le temps le responsable des ressources humaines en lui demandant de prévoir des formations pour les différents métiers. Il me demandait à chaque fois comment on va les payer. Et je lui répondais : « je ne t’ai pas demandé de les payer mais de les former » (rires). Avant de faire ça, je prenais le temps de faire la tournée dans toutes les autres régions, en dehors de Hassi Messaoud et de Hassi  R’mel. Partout où je passe, je demande quels sont les besoins et on me répondait à chaque fois qu’ils étaient marginalisés, oubliés. Mais j’ai toutes les informations car mes anciens élèves ont grandi et me fournissaient toutes les données sur la réalité du terrain. Et puis les directeurs de régions de Sonatrach et autres sont des anciens élèves et amis. 

Il m’est arrivé de passer des deals avec Sonatrach, je leur disais vous ne me payez pas la formation mais prenez en charge vos stagiaires. Ils ne paient pas, je ne paie pas. Mais ce n’est pas ça le sujet.

 

Comment avez-vous vécu la nationalisation des hydrocarbures en 1971 ?

Tous les cadres étaient à Moscou, à l’occasion du congrès mondial du pétrole.

 

Vous ne saviez pas ce qui allait arriver ?

Nos foreurs connaissaient à fond leur métier, une façon de parer à toute éventualité. La promotion qui venait de terminer a été affectée à Ouargla pour le service national. Ils étaient des officiers (aspirants) et des sergents pour certains flemmards (rires) mais qui ont réussi dans leur vie et qui sont devenus de grands superviseurs de renommée mondiale.

Le jour J, lorsqu’il y avait le discours du président Boumediène, on était tous là, les gens du ministère et des autres instituts. On a très vite placé les gens et procédé à des permutations pour rester « zen ».

Ce fut une crise quand même !

Oui, ce fut une crise, mais il fallait rester zen. On se connaissait tous et les rôles ont changé, c’est tout. Il n’y avait pas que Hassi Messaoud, toutes les autres régions étaient concernées par le changement et il fallait trouver les hommes pour les remplacements. Les diplômés n’étaient pas nombreux mais ce ne sont pas les diplômés qui ont fait la différence mais bien les gens expérimentés qui connaissaient très bien leur métier sans l’avoir étudié mais avec de la pratique. Sans diplômes, ils savaient comment manipuler les appareils et éviter les catastrophes. 

 

L’Etat avait reconnu ces gens-là. Il donnait des diplômes d’Etat et des diplômes de travaux.

Un jour,  j’ai reçu la visite du secrétaire général de la présidence de la république, M. Mouloud Hamrouche, accompagné de quelques ministres. Ils sont restés 3 heures et demie à l’Institut. On a eu une discussion à bâtons rompus. Deux jours après, on me demande par le biais d’un ami. Pour l’anecdote, le budget de restauration d’un foreur à l’institut à l’époque était de 2,5 DA par jour. Mon ami m’informe donc que M. Hamrouche souhaitait me voir au siège de la présidence et à ma convenance. Je suis donc passer le voir et je l’ai trouvé avec le ministre de l’Intérieur, M. Mohammedi. Il m’a demandé de les rejoindre pour réfléchir ensemble sur les réformes à mener. Il m’a dit qu’on va réunir tous les directeurs généraux des institutions pour leur dire de se tenir prêts pour « traverser le fleuve ». J’ai répondu qu’il y avait M. Belarbi, ancien ministre, qui avait six mois d’avance sur moi puisqu’il avait déjà rejoint l’équipe. J’ai dit qu’il était compétent et que je suis prêt à l’aider. J’ai dit que pour l’Algérie, j’ai su. Mais pour ça, je dois vous dire qu’il est plus compétent que moi.

 

Vous avez indirectement décliné la proposition d’être ministre ?

Non, pas ministre mais conseiller à la présidence de la république pour la réforme. C’était à l’époque de Ghazi Hidouci et de toute l’équipe. Quand j’ai décliné l’offre, alors on m’a proposé de prendre l’école des cadres. Là j’ai dit, que mon nord est à Hassi Messaoud. C’est à Hassi Messaoud que je trouve mon inspiration. Là, on m’a dit qu’il y a les instituts hors enseignement supérieur (Boumerdès, Blida, Mostaganem, etc.) qu’on te demande de revoir et présenter un rapport au président Chadli Bendjedid. J’ai dit oui, j’accepte. Je suis resté 8 mois à faire mes tournées. Je disais aux gens que je rencontrais qu’il faut dire ce que vous pensez, il faut saisir cette occasion pour corriger les choses qui ne vont pas. Après ma tournée, j’ai dit que certains responsables sont comme des soldats avec des fusils sans cartouches et d’autres avec des cartouches mais pas de fusil. J’ai dit que les choses sont entremêlées, enchevêtrées. J’ai trouvé beaucoup de cadres marginalisés. Par la suite, il y a eu les événements du 5 octobre 1988 et je ne suis plus retourné à la Présidence. Tout au long de ma carrière, j’ai formé plus de 5000 techniciens. On n’avait pas besoin de tous les moyens qu’il y a aujourd’hui, tout a été fait en ramassant par ci et par là les ingrédients de la réussite.

 

C’était une question de courage.

Non, c’était comme ça ou rien. Je leur dit, si vous perdez une minute vous perdez un dinar. Mais nous, en une minute, on peut perdre un puits qui nous a coûté des millions.

 

Vous avez formé des hommes.

Oui c’est ça notre récompense.

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