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Sid Ali Boukrami, professeur d’université, ancien secrétaire d’État au Plan et ex-président de la COSOB



La nature de la relation entre investissement et croissance est rompue dans le cas algérien. Cela veut dire qu’on n’a pas accordé suffisamment d’importance à l’homme. Comme dit Moses Abramovitch, c’est la mesure de notre ignorance. La productivité globale des facteurs est très importante dans l’économie algérienne, c’est-à-dire qu’elle est négative.

«Les réformes structurelles sont incontournables»

Crésus : pour la quatrième année consécutive, la Commission de surveillance des opérations boursières (COSOB) met sur la table des thèmes à débattre tels : la Fin tech, le Big Data… ;  maintenant, c’est les Block Chain etc. Le président de la COSOB met cela sur le compte de l’innovation. Que pensez-vous de l’innovation, sachant que nous sommes en retard en matière de développement dans ce domaine.

Sid Ali Boukrami : il est clair aujourd’hui qu’il faut capitaliser l’expérience. Au niveau de la théorie économique, il y a un large consensus sur la nature de la relation entre la croissance économique et l’environnement international. Mais là où il y a débat aujourd’hui c’est que ce ne sont pas les aspects économiques qui sont déterminants pour la croissance économique mais c’est l’ouverture sur le monde culturel et scientifique. Il est clair qu’avec l’accélération de l’histoire, on ne peut pas être au même niveau que les normes universelles exigent aujourd’hui. Le meilleur exemple est l’exemple chinois. Il y a une dizaine d’années, il était inconcevable que la Chine puisse avoir autant d’étudiants en Occident. Il y a aujourd’hui 700 000 étudiants chinois à l’étranger dont 350 000 aux Etats-Unis qui fournissent 12 milliards de dollars par an aux universités américaines et même les enfants des responsables chinois dont le président chinois Jin Pin, sa fille est major d’Harvard. Des membres du Politbureau et des membres du comité central du parti communiste chinois, environ 20% ont fréquenté les universités occidentales. Donc, cette ouverture économique, culturelle et scientifique est un passage obligé et incontournable.

Le deuxième élément en matière d’innovation c’est qu’il y a des enjeux mondiaux. Actuellement, on évoque, et c’est une fiction encore pour nous, ce qu’on appelle les Block Chain ; les Big Data, les FinTech. D’ailleurs, toute la terminologie qu’on vient d’énumérer ici, ce sont des concepts nouveaux qui étaient inexistants il y a un certain nombre d’années. Lorsqu’on prend les crypto monnaie, on est vraiment dans un monde nouveau qui est en train de s’accélérer. Il y a des résistances au changement mais dans les Block Chain, il est clair qu’il s’agit d’une technologie de stockage et de transmission d’informations de manière sûre et transparente mais sans organe central de contrôle. Donc elle est fondée d’abord sur la confiance. S’il n’y a pas la confiance, vous ne pouvez rien faire.

Ce qui confirme la règle élémentaire de la croissance économique, la règle élémentaire de fonctionnement d’une économie qui est le rétablissement de la confiance et l’élargissement du consensus. Nous sommes d’accord pour dire que les réformes structurelles sont incontournables pour nous, qu’il faut les faire, et que les modalités de mise en œuvre sont laissées aux décideurs parce qu’il faut réunir un certain nombre de conditions et c’est une décision politique qui ne relève pas de l’économiste. Les réformes structurelles sont incontournables mais il y a toujours des résistances au changement.

Donc il s’agit d’étudier quels sont les résistances au changement qui existent parce que la science économique n’est pas aujourd’hui une science quantitative pure comme dirait Moses Abramovitch ou Robert Solo, puisqu’on a fait l’expérience chez nous, on a beaucoup investi et on a eu très peu de croissance. Même l’année 2003 où on a fait un taux de croissance de 7%, le taux d’investissement était très faible, il était de 25%. Les années 2006 et 2009 où on a fait un taux de croissance inférieur de 1,7%, le taux d’investissement était de 38%., de la même manière qu’en 1987 et 1988 où on avait fait également des taux de croissance négatifs alors qu’en 1991, 1993 et 1994, on avait des taux d’investissement appréciables.

La nature de la relation entre investissement et croissance est rompue dans le cas algérien. Cela veut dire qu’on n’a pas accordé suffisamment d’importance à l’homme. Comme dit Moses Abramovitch, c’est la mesure de notre ignorance. La productivité globale des facteurs est très importante dans l’économie algérienne, c’est-à-dire qu’elle est négative. C’est la croissance qui n’est pas due aux facteurs de production/travail mais aux facteurs de production/capital. On est dans une situation en Algérie où il faut bien réfléchir : plus on investit, plus on va avoir de problèmes. On a vu récemment les problèmes à Constantine et Tébessa (les inondations, ndlr), c’est-à-dire des problèmes de maintenance et ça a été souvent dit au plus haut niveau, ce qu’on appelle le problème des budgets récurrents. Quand vous construisez un hôpital, vous avez un budget d’équipement mais il vous faut un budget de fonctionnement. Le budget de fonctionnement ne suit pas parce qu’il y a une limitation des ressources. Donc vous voyez l’état de nos hôpitaux, l’état de nos universités, l’état de nos routes, l’état de nos réseaux d’assainissement, l’état de nos oueds et des stations de traitement des eaux. On a investi énormément, d’ailleurs on était le modèle en Afrique.

 

Les questions de Blockchain, de big data, de fin tech, ce sont des questions qui concernent nos universitaires. On a une lacune ici, les universités ne contiennent pas dans leur cursus des modules relatifs et qui répondent à ces besoins en innovation.

Vous savez, pour les instituts d’enseignement supérieur, il y a un certain nombre de critères indépendamment des publications, des cotations et des citations. C’est dans le personnel enseignant, vient-il de l’université dans laquelle il travaille ? La majorité de nos universités recrute parmi leurs lauréats. Cela veut dire qu’il y a une fermeture dans la fermeture. Deuxième élément : une université est performante à travers le nombre d’étudiants étrangers et d’enseignants étrangers qu’elle a, et également le nombre de conventions avec les universités étrangères qu’elle a signées et le nombre de langues utilisées. Chez nous, c’est une fermeture universitaire et cela relève à mon sens de la sociologie et de la psychiatrie malheureusement. Il y a des universitaires qu’on devrait consulter comme Ali El Kenz qui a une connaissance parfaite de ces problèmes de la déliquescence de nos universités, c’est-à-dire de passer pour des contraintes diverses à la quantification.

La Grande- Bretagne a 1,9 million d’étudiants alors qu’elle en avait 2,6 millions avant les restrictions mais elle a 800 000 étudiants à l’étranger parce qu’elle ouvre des campus à l’étranger. C’est cette ouverture à l’international et cette remise en cause permanente qui permet d’aller vers l’innovation. Si vous êtes fermé sur vous-même, vous n’arriverez à rien. Vous avez cité les labos de recherche qui élaborent leurs propres revues, donc c’est moi qui fais la recherche et c’est moi qui la publie. Cette fermeture, cette peur de l’autre, cette anxiété, on ne va pas vers l’autre parce que la compétence individuelle n’existe pas dans l’économie, il n’y a que les compétences collectives. Vous avez remarqué que les gens n’aiment pas du tout que vous leur donniez un avis contraire aussi bien à l’université qu’ailleurs.

C’est cet aspect conceptuel qu’il s’agit de recadrer par l’ouverture à l’international, l’ouverture vers l’autre et aller vers des normes universelles et non pas se contenter des normes locales. Maintenant, la tendance mondiale vous la connaissez, c’est de raccourcir la période de formation à l’université. Certes, ce que vous dites est intéressant parce qu’il est partiellement vrai. Parce qu’aussi ce n’est plus l’université qui forme, c’est à l’intérieur de l’entreprise que vous vous formez. L’innovation se trouve à l’intérieur de l’entreprise. Les entreprises qui sont spécialisées dans les systèmes d’informations parmi lesquelles Google, Apple, Amazone, Microsoft,  ont une capitalisation de plus de 4000 milliards de dollars. Il est inconcevable qu’une boîte comme Apple qui n’a que des intangibles dans ses actifs, a 10000 milliards de dollars de cotation officielle.

 

C’est une révolution…

Oui, c’est une révolution. Alors c’est la valorisation de l’intangible, de l’immatériel. On est en train de passer d’une économie matérielle à une économie immatérielle. Le matériel est limité mais l’immatériel plus vous le partagez et plus il augmente. Autrement dit, la science plus vous la diffusez et plus elle augmente.

Donc, on a changé de paradigme. Ce qui est très grave pour nous, c’est qu’on n’arrive pas à changer de paradigme. On continue à être sur l’économie matérielle fondée sur la rente pétrolière qui est en train de disparaître, parce que nous allons vers des gisements de plus en plus coûteux, de plus en plus accidentés, comme l’off shore ou sur d’autres gisements non conventionnels. Mais ce sont les gens qui détiennent la technologie qui vont prendre la rente et non pas nous. Même si nous vendons à 60-70 dollars le baril, une grosse partie de cette somme ira vers celui qui détient la technologie que vous n’avez pas.

Donc cette question d’innovation implique nécessairement de passer de la compétence individuelle à la compétence collective, à une ouverture internationale, selon des normes universelles et quitter les normes locales, c’est-à-dire l’auto-évaluation, et le problème d’évaluation on le retrouve dans toute l’économie nationale. Il n’y a pas d’évaluation, en commençant par le système bancaire qui n’évalue pas les risques des emprunteurs. D’ailleurs, vous avez souvent conversion des crédits qui sont accordés par les banques et qui sont repris par le Trésor et ainsi les banques reçoivent un taux d’intérêt bonifiant de 4 à 4,5%. Don, c’est une remise en cause qui implique une ouverture à l’international.

Maintenant, pour la technologie et l’innovation, vous avez raison, dans le monde moderne il faut faire des choix stratégiques. Vous ne pouvez pas innover seuls, il faut faire des alliances stratégiques.

 

Mais est-ce qu’on peut parler d’ouverture à l’autre si on ne se connaît pas soi-même, si on ne fait pas une évaluation globale de la société et savoir ce qu’on veut ?

 Là, vous êtes en plein dans la doctrine. Il y a un économiste qui s’appelle Thomas Piketty. Pour l’anecdote, on voulait lui décerner la médaille de la légion d’honneur et il a dit : «qui tu es toi pour me juger et pour me donner la médaille de la légion d’honneur». Piketty est un petit génie. Il a enseigné ce que les anglo-saxons l’économétrie, l’économie du quantitatif. Piketty qui a fait un ouvrage fondamental qui s’appelle «le capital au XXIe siècle», dans lequel il analyse Marx et il est très novateur comme ouvrage. A 21-22 ans, il a enseigné l’économétrie au MIT. A 36-37 ans, il a dit que la science économique est une science sociale. On ne peut pas faire l’économie si on ne connaît pas la société. De retour à Paris, il a fondé l’Institut des sciences sociales.

Les gens étaient étonnés de voir un économètre acquis à l’école anglo-saxonne, revenir à Marx et reprendre la loi de la baisse tendancielle des taux de profits en analysant les inégalités dans l’économie. Le grand problème des économies occidentales, c’est l’élargissement des inégalités qui remettent en cause la démocratie. Le problème est là, il est bien identifié mais il faut le diagnostiquer en profondeur. Il dit qu’on ne peut pas faire de politique économique si on ne connaît pas la société et ses besoins. On est en plein dedans. Vous avez en Algérie, depuis des décennies, des ministres qui s’évaluent – quand bien même ils soient compétents – en fonction du nombre de lois et de décrets qu’ils ont fait adopter. Sans savoir que souvent les textes qu’ils ont fait adopter iront compliquer la situation, c’est-à-dire que l’institutionnel se détache du réel. Et cela va donner naissance au problème de l’informel qui est l’économie non observée. En réalité, l’informel c’est l’économie réelle de la société. Et l’institutionnel c’est la méconnaissance de la société. L’économie aujourd’hui ne sert à rien sans le sociologue, le psychologue, l’historien.

 

On a plus tendance à valoriser le mythique que le réel.

C’est tellement cette histoire d’informel que vous avez dans la part de la masse monétaire, la monnaie fiduciaire est pratiquement du tiers. Elle dépasse 4500 milliards de dinars. Le dernier chiffre publié parle de 32,3% de la part de l’économie informelle. Au moment où on a mis l’amnistie fiscale en permettant aux gens de payer 7% d’impôt afin d’attirer l’argent qui se trouve en dehors des banques. Or, entre la date de la publication de la mesure sur l’amnistie fiscale et cette année, le pourcentage de la monnaie fiduciaire n’a pas diminué mais augmenté, passant de 29% à 32,3%.

Cela nous amène à nous interroger sur les causes réelles de détention de la monnaie fiduciaire. C’est pareil pour cette histoire de banque islamique. Le problème n’est pas dans les banques islamiques mais que les gens veulent vivre dans l’opacité et ne pas payer d’impôt. Donc la connaissance de la culture et de l’histoire de ce peuple et l’analyse profonde de ses besoins avant d’adopter un texte qui va compliquer la situation. L’autre exemple c’est l’emprunt obligataire. Lorsque l’Etat avait besoin d’argent le Trésor avait émis des obligations aux taux de 5,25 et de 5,75. On s’est aperçu par la suite qu’une grande part, c’est-à-dire 350 milliards de dinars sur 550 milliards de dinars, était détenu par les banques.

Cela veut dire que l’argent détenu dans les banques est un financement monétaire, inflationniste. Normalement, les banques achètent et revendent dans le public mais si elles le gardent dans leur portefeuille cela veut dire que c’est un financement monétaire, donc une subvention aux banques, parce que le Trésor peut se financer au niveau de la Banque centrale à 0,5%. Alors au lieu de se financer à 0,5%, il se finance à 5,25%. Donc il a accordé une subvention aux banques. Cette subvention permet aux banques d’exister mais on doit s’interroger aujourd’hui sur le rôle des banques publiques. On devrait mettre un panel de hautes personnalités comme le professeur Benissaad avec un sociologue, un psychologue, un grand juriste  comme Me Mahio, des gens qui réfléchissent sérieusement et de manière désintéressée sur le rôle des banques publiques puisqu’elles n’évaluent pas le risque. Il y a de grandes banques qui n’effectuent même pas un virement. 

 

Il y a une crise de concepts. Les grandes entreprises publiques devraient être gérées comme des entreprises privées étant donné qu’elles sont soumises aux mêmes lois et règles. Mais ce n’est pas ce qui se passe dans les cas de Sonatrach et les autres compagnies publiques. Et dans le cas de l’informel, les pouvoirs publics ne peuvent-ils pas l’éradiquer en changeant les billets et en exigeant l’origine des fonds aux tenants de la rente qui se trouve dans l’informel ?

Changer l’argent est une opération très controversée en économie. Le Premier ministre de l’Inde Mody l’a fait mais il a eu une perte de croissance d’un point. Le gouverneur qui s’était opposé à cela, l’université de Princeton aux Etats-Unis l’a tout de suite pris comme professeur invité. 

 

On perd sur la croissance mais l’essentiel est de mettre sur rail une économie saine.

Ils trouveront toujours des subterfuges pour ne pas se faire prendre. Ils vont payer le personnel à l’avance, faire des contrats fictifs, etc. On va aller loin avec ça. C’est un refus de contrôle de l’économie. De la même manière que le transfert des capitaux, c’est très facile s’il y a la volonté de contrôler de part et d’autre.  Pour revenir à votre colloque, est-ce qu’il n’aurait pas été plus judicieux de rester sur des thèmes tels le financement des entreprises, le partenariat public-privé, c’est-à-dire ne pas trop sortir de l’environnement dans lequel on est ? On est à la veille d’une nouvelle configuration de l’économie mondiale, à l’image de celle qui a eu lieu dans les années 60 et dans les années 20 du siècle dernier. Nous sommes dans une situation assez singulière. On est encore dans le tâtonnement mais la concurrence va se jouer à l’avenir dans les systèmes de formation. Notre système de formation d’aujourd’hui est inadéquat par rapport aux besoins de notre économie. Il faut arriver à ouvrir le système de formation sur le marché. Je me réjouis du lancement d’une initiative d’une maîtrise avec les opérateurs économiques sur le marché financier. J’espère qu’elle va s’inscrire dans le temps et qu’elle soit basée sur des normes universelles et qu’elle soit une formation courte et très sélective.

Cette rencontre permet au moins de se poser des questions telles que : d’où on vient et où on va. Le sous-développement par définition, c’est beaucoup d’activisme. Croire qu’en faisant un texte, on résout un problème, c’est grave.

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