Contact
  • Banner SOVAC 728x90

Chroniques

Derniere minute

Le sapin des philosophes



 

Au lendemain de l’indépendance, un groupe de jeunes, lycéens en majorité, prit l’habitude de venir s’asseoir sous l’ombre d’un sapin en plein centre du village où j’habitais, à quelques mètres du café de la gare. Ce lieu, ou cette terrasse de café à une seule table et quelques chaises en face du marché couvert, bordée de rosiers, était devenue un lieu mythique du village. Ce groupe de jeunes de l’après-indépendance incarnait l’élite des Attafs. Ils avaient tous l’allure d’intellos B.C.B.G. Comme il y en avait dans chaque ville d’Algérie.

Chaque weekend, la petite place s’animait d’une rumeur intellectuelle digne d’un coin du quartier Latin. Tout enfant, quand je passais dans cette rue pour aller au marché ou à la salle de cinéma, je prenais un malin plaisir à lorgner du côté de cette terrasse pour un brin d’air de culture. Je les admirais et souhaitais en mon for intérieur de les côtoyer  un moment ou de savoir quels étaient les sujets de leurs conversations.

Il y a avait ceux qui venaient d’Alger, avec leur façon citadine avec lunettes et cheveux au vent, quelques uns fréquentaient les lycées d’El-Asnam ou de Miliana ; le reste, quelques fonctionnaires ou instituteurs, faisaient aussi partie des adeptes du « sapin des philosophes », et qui avaient, école de l’époque oblige, leurs bagages d’intellos. Souvent, nous les plus jeunes, pas même sortis de la puberté, nous apprenions d’eux des bribes de savoir de leurs débats. On s’étonnait qu’un tel avait osé, dit-on, posé la question sur l’existence de « Dieu ». Sujet philosophique de prédilection en ce temps-là. Mais il y avait beaucoup d’autres sujets sur le cinéma, le théâtre, la littérature, le foot, la politique de Nasser et du Che, de la guerre froide entre le capitalisme et le socialisme. Souvent, on les voyait rejoindre leur « sapin » avec des livres ou des illustrés à la main. On les entendait parfois rire aux éclats, et nous comprenions qu’ils se passaient des blagues fraîches ou se racontaient des anecdotes d’école ou de lycée.  Ce n’est point par nostalgie chronique que j’ai évoqué ce souvenir, mais c’est plutôt pour un questionnement sur ce que les choses ont évolué vers le médiocre que vers l’excellence. Mon désarroi est tel  que je n’arrive pas à comprendre comment dans un village, de pas plus de cinq mille habitants de l’époque, on pouvait rencontrer sous l’ombre d’un arbre des philosophes en herbe, alors qu’aujourd’hui, après l’ouverture des dizaines d’écoles, de collèges et de lycées (voir deux universités à quelques encablures), et que le village compte plus de cinquante mille habitants, il n’existe pas l’âme d’un penseur à des kilomètres à la ronde. Et s’il(s) en existe (nt), personne n’en fait cas, et même qu’on les fuit, et même qu’on les regarde comme des êtres étranges. Seule l’idée du « Soug » (souk), qui est presque quotidien, fait vibrer les têtes et les panses…

Etrange équation que celle qui fait que plus les lieux d’instruction augmentaient en nombre, plus l’intelligence et le savoir-faire diminuaient considérablement. Etrange disparité que celle que nous vivons aujourd’hui entre l’érudition qui n’est plus un créneau porteur et la médiocrité qui est devenue la norme.

Ne vous en faites pas, mon village n’a pas dérogé à la règle, le sapin n’existe plus, il a été déraciné durant les années 90 pour y construire à sa place un kiosque, pas un kiosque à musique ou à fleurs, mais pour y vendre tu tabac à chiquer. Et même juste avant que le sapin ne fût rasé, il prit une autre dénomination, qui était d’ailleurs en harmonie avec la mode en vogue. Car la petite terrasse d’une seule table sous l’ombre du sapin fut squattée par des courtiers et des maquignons qui, à longueur d’année, venaient discuter de leurs ventes de  bétail ou de leurs douteuses transactions. Ainsi, un ancien du groupe des « jeunes philosophes » eut l’idée de rebaptiser la place de « sapin des filous » au lieu de « sapin des philosophes ». Cette nouvelle appellation, à elle seule, incarne l’état d’âme de tout un peuple qui se cherche et se meut, depuis deux ou trois décennies, dans le sable mouvant de la précarité culturelle. Heureusement que ce groupe, si restreint pourtant, avait su tirer son épingle du jeu. Il eut parmi eux quelques écrivains, des médecins, des enseignants, des avocats, des fonctionnaires ; aujourd’hui encore, quand on les aborde, on décèle dans leur façon d’être et de communiquer une certaine aisance intellectuelle apprise sûrement lors de ces « joutes oratoires ».

Ni le sapin, ni les roses ─ le long de la rue qui menait à la gare ─ n’ont su apprivoiser la liberté. Ou est-ce la fougue du peuple assoiffé de liberté qui en est la cause de cette « table rase » ? Mais comment peut-on échanger le beau par le laid ? Ça ne saurait se faire même dans l’anarchie. Ça ne saurait se faire dans tous les cas de figures, car la conception du beau doit être une seconde nature chez l’homme (si ce n’est la première d’ailleurs). Mais ici, la laideur a sa raison que le beau ne trouve nul lieu où jeter son dévolu…

L’ombre d’un arbre, fut-il un sapin, des roses, des livres et des idées réunies autour d’une table de café ne sont-ils pas plus bénéfiques au pays que du maquignonnage ? Si c’est le cas, que faut-il faire pour réécrire une nouvelle ère de culture et de bien-être, et qu’un autre arbre des philosophes commence à germer dans les têtes et les mœurs ?...

Le pays est grand, tentaculaire, plein de richesses, souterraine et humaine ; riche aussi en histoire et géographie, en terres rares et en minerai de valeur, beaucoup en gaz et pétrole. Plus je pense aux potentialités du pays en jeunesse, cerveaux en fuite ou mal exploités, idées de génies oubliées dans des tiroirs de bureaux de bureaucrates, en terres agricoles non valorisées, en vestiges historiques non reconnus, en sites touristiques laissés à l’abandon,  j’ai le cœur serré et l’âme en détresse.  Et pourtant ! Combien d’atouts se trouvent presque à portée de mains, attendent quelques volontés à tendre le bras pour les cueillir. Mais quand la volonté tourne le dos à l’aubaine, le destin aura beau inciter à tirer parti de cet avantage, mais sans résultat. Qui veut travailler aujourd’hui ? Personne. Tout le monde veut être député, membre d’une assemblée ou d’une association,  politicien, retraité, ou à défaut footballeur, « chab nasillard » ou agent de sécurité. Et vous savez pourquoi. On fuit l’effort comme on fuit la peste. Car l’effort n’est pas valorisé. Il est même pénalisé. Voir banni et haï par ceux-là même qui sont censés donner l’exemple. Je ne vous apprendrai rien si je vous dirai que le travail est l’inépuisable ressource des richesses. Car la vraie question est : que faut-il faire pour que le travail devienne chez-nous vraiment l’inépuisable ressource de nos richesses ? Et c’est aux décideurs et autres experts en la matière de remédier à ça, car ma contribution en tant que chroniqueur ne peut aller au-delà de la constatation.

 R.E

 

  • Pub Laterale 2
  • Banner Salem 2