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Chroniques

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Les frères du diable !



«Les gaspilleurs sont, 

en vérité, les frères des démons.» 

Coran, s. Le Voyage Nocturne 

(al-isrâ’), XVII, v. 27)

 

Oui, c’est vrai : le peuple algérien n’était pas jadis un peuple gaspilleur. Oui, c’est 

vrai : c’était un peuple économe, un peuple essentiellement rural, un peuple montagnard habitué aux privations les plus rudes.

Oui, c’était un peuple qui connaissait – dans sa chair et dans son sang ! – la valeur vitale et réelle et non pas nominale du blé, de l’orge, de la semoule, la valeur de l’eau, la valeur de l’huile (à usage alimentaire ou d’éclairage !), la valeur du sel et du sucre, de tous les produits vivriers stratégiques que l’on conserve en vue des rigueurs de l’hiver et des malheurs de la disette et de la guerre. Des produits qu’aujourd’hui – faites excuse ! –  on gaspille impitoyablement et sans remord !

Chaque année que Dieu nous donne, durant le mois de ramadan – mois du jeûne et de la diète, où, en principe, la consommation devrait baisser et les dépenses être significativement comprimées aussi bien par les individus que par  les ménages ! – nous assistons au contraire au traditionnel gaspillage – un véritable festival de la surconsommation ! – des plus effarantes quantités de pain, de viande et de toutes sortes de mets beaucoup plus précieux. Et beaucoup des plus actifs agents de cet horrible gâchis sont des gens honnêtes, des  musulmans pieux, des citoyens exemplaires qui vont prier dans les mosquées et ne manquent pas la moindre rak‘ah des traditionnelles tarâwîh. Et, comble du paradoxe, si vous leur en parlez, ils réprouvent et condamnent le gaspillage, mais ils ne peuvent pas s’empêcher d’en être coupables…

Car ce peuple pauvre, longtemps asservi et humilié par le système colonial et ses agents locaux – bachaghas, aghas, caïds, gardes-champêtres (chambît) et autres gardes forestiers (foûristî), de sinistre mémoire ! –, ce peuple que l’on faisait cruellement suer sous le burnous depuis l’aube jusqu’au coucher du soleil – tels étaient les horaires de travail pour ceux qui ne le savent pas ! –, avait alors des mœurs hautement secourables, seul refuge pour lui contre l’anéantissement, l’abâtardissement et la dépersonnalisation : le travail et l’effort individuels et communs, la sobriété, la frugalité, l’épargne des rares sous laborieusement gagnés, la limitation des besoins de la consommation quotidienne au plus strict minimum. Pas pour seulement survivre. Avec pour lot, la malnutrition, la mortalité infantile, les maladies qui vous emportaient sans que vous sachiez de quoi vous mourriez, car la médecine et le médicament n’étaient pas à la portée de tout le monde. 

Car le peuple algérien de cette époque révolue, savait tous les efforts qu’il fallait dépenser pour obtenir et conserver tous ces précieux et très instables éléments de la vie…

Cette très salvatrice mentalité a toujours été la règle intangible. Elle dominait tout au long de la période coloniale, renforcée au cours des années de la guerre de libération et demeurait toujours plus ou moins en pratique, dans l’ensemble, durant les deux premières décennies de l’Indépendance.

Mais aujourd’hui, ce cher bon peuple semble hélas avoir pris goût au gaspillage, premier sport national, avant le football, la politique et les passionnantes discutailleries théologiques sur l’appareil génito-urinaire des sardines…

Mais, me dira-t-on (on me l’a certes plusieurs fois dit !), le gaspillage n’est pas propre à l’Algérie, il faut aller voir ce qui se passe en Amérique et en Europe occidentale, dans les pays du Golfe… C’est là ce que j’appelle une mauvaise bonne réponse, une réponse hypocrite, une dérobade spécieuse, immorale, irresponsable.

Si rien ne peut excuser ou justifier l’horrible gaspillage auquel se livre une partie des Américains, des Allemands, des Suisses, des Anglais, des Suédois ou des Français, il y a pourtant là une subtilité de la taille d’une poutre qui échappe à nos brillants contradicteurs : les gaspilleurs des pays riches ont les moyens – immoraux, sans aucun doute ! – pour se permettre leur gaspillage. Ils ne manquent ni de pain, ni de lait, ni de légumes, ni de fruits, ni de viandes. Ni d’eau (ce sont des pays de grands fleuves et non pas d’oueds à sec une bonne partie de l’année !). Ce sont d’agriculture forte, rentable et savamment organisée, des pays capables de tenir des années face aux pires avanies naturelles, de faire face à un hiver nucléaire, des pays industriels, à la pointe extrême du développement, des pays ultra-avancés, si avancés en fait qu’ils ne nous laissent guère voir que les stades déjà dépassés de leur développement. La modernité de leurs systèmes s’accentue et se régénère en permanence, alors que ce que nous croyons pouvoir acquérir un jour – non je ne noircis pas le tableau ! – est d’ores et déjà irrémédiablement obsolète.

Témoins nauséabonds de phantasmes quotidiens, de mœurs dévoyées par les réflexes d’une surconsommation calamiteuse, nos poubelles (sachets-poubelles est plus exact !) et nos décharges publiques parlent avec une saisissante éloquence… Il me semble qu’on devrait très sérieusement songer à une ethnologie de la poubelle algérienne. A des émissions télévisées essentiellement dédiées à cet estuaire de notre société actuelle. Ce serait à coup sûr une autopsie aux conclusions choquantes. Le pire – phénomène inquiétant et comble du paradoxe ! –, c’est que, de nos jours, la tendance a un peu changé et les mauvais rôles traditionnellement consacrés par la force des préjugés se trouvent parfois curieusement inversés : le peuple algérien compte de plus en plus de riches voleurs et de pauvres gaspilleurs…

En plus du gaspillage que l’on enregistre quotidiennement au niveau des ménages, il y a bien sûr celui – monstrueux et insatiable termite ! – qui ronge tous les rouages de l’appareil d’État, des différentes administrations publiques budgétivores, des entreprises publiques de toutes tailles – inutiles mais indispensables structures – et de tous les organismes étatiques, de façon générale. Là, pour la bonne gouvernance, on est prié de repasser l’année prochaine in châ’ Allâh ! La bonne gouvernance en Algérie, c’est comme la vertu pour Brutus, un nom, rien qu’un nom, complètement vide de sens. Pas plus.

Tout récemment, un confrère journaliste me confiait qu’à son idée, la bonne gouvernance dont on nous rebat inlassablement les oreilles, le développement durable et tralala, ça évoque surtout l’image idyllique de colloques, séminaires et autres journées d’études, où les participants – éminents et inefficaces experts nationaux –, après avoir fidèlement répété ce qu’ils ont lu dans la grande presse économique étrangère ou glané dans le fouillis d’Internet, s’empressent de passer aux choses beaucoup plus sérieuses et plus terre à terre que leur offre le programme, contingences relevant des services de restauration des hôtels – prestigieux cela va de soi ! – abritant ce genre de savantes manifestations et qui se résument à goûter aux charmes sorciers d’une cuisine peu ou prou gastronomique dont le menu affiche des plats de poissons à la chair la plus estimée, de langoustes délectables, de pâtisseries raffinées au goût aérien, féérique tambouille qui vous ravit le palais et vous fait oublier, le temps de vous pourlécher les babines, toutes les misères et tracasseries du quotidien auquel vous astreint le pénible métier d’Algérien honnête.

Ça permet même d’oublier les conséquences désastreuses de nos gaspillages et de nos errances. C’est toujours ça de gagné, n’est-ce pas !

Par Abderrahmane Rebahi

 

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