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Chroniques

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Cela suffit à tous sauf au peuple



Dans la nuit noire, pour traverser le long labyrinthe «d’El-graba», avec ses rues en tortilles, où les eaux usées coulent à fleur de sol, nauséabondes, pleines de détritus et de cailloux, Ramdhane et son ami Hafnaoui avaient mis plus d’une demi-heure pour sortir de cet enfer hors du temps. Plus de cent familles vivaient cloîtrées dans des habitations hétéroclites, faites de bric-à-brac, de tôles et de parpaings qui s’effritaient au moindre écoulement d’eau comme la neige qui fond au soleil. La cité «dhalma» – qui veut dire obscurité, pour ne pas dire ténèbres, porte bien son nom. Tout y est antédiluvien…  «colonial»…

L’Ouenza, en bas, clignotait, par faibles reflets, en attente d’un nouveau jour qui sera semblable à ceux d’il y a une éternité. Les deux amis empruntèrent le dernier tronçon, suivis d’une meute de chiens bâtards, aux abois. Hafnaoui s’arrêta, pris une pierre et la lança en direction des chiens qui accentuèrent leurs grognements. Ramdhane marchait vite devant son ami attiré par la lumière d’en bas. Juste au moment où Hafnaoui le rejoignit, il commença à réciter des vers à voix haute. Il s’arrêta. Se tourna vers son ami, et … en même temps qu’il poussât un soupir, il dit :

— J’aime les poèmes d’Omar Khayyâm ! Ils sont faits pour moi…

— Reviens sur terre mon ami, répliqua Hafnaoui en soufflant dans ses mains. La poésie, reprit-il, ne fait pas vivre son homme, au contraire, elle lui brûle le cœur pour rien.

— Justement… je veux qu’elle me brûle les entrailles, qu’elle devienne mon énergie propulsive… écoute-moi ça : «Le pain suffit à tous sauf au peuple. Le riz aussi. Le sucre aussi. Le tissu aussi. Le livre aussi. Cela suffit à tous sauf au peuple», c’est du Nazim Hikmet. Celui-là aussi m’impressionne.

— Mais pourquoi as-tu choisi la philo, si la poésie est ta prédilection ? l’interrompit Hafnaoui.  

— Parce que là où finit la poésie, commence la philosophie. Et j’ai voulu partir à point, et comme ça, lorsque je serai philosophe, je serai déjà saturé d’idéals pour commencer mes vrais idéaux. 

— Oh ! Tout ça c’est du n’importe-quoi. Moi, c’est avoir mon diplôme, chercher un travail, me marier…

— Et bla-bla-bla… continua Ramdhane. Tu crois que nous avons été crées rien que pour ça ?

— Et pourquoi alors ?

— Pour meilleur que ce que nous sommes aujourd’hui. Pour être libre. Car seule la liberté nous permet de réaliser nos rêves. Et le rêve peut nous mener loin…    

— Il y a pire, dit Hafnaoui ; regarde ce qui se passe dans le monde. Au moins chez-nous, on ne meurt pas de faim. Malgré tout ce qu’a enduré le pays.

— Tu parles comme le chef de daïra, ou comme le wali. Eux qui vivent à des années lumières du peuple. Non, mon ami, tant que «Hay Edhalma» existera…

Une voiture passa à grande vitesse, faillit percuter les deux amis, qui accoururent vers l’accotement. Ils restèrent un long moment silencieux et perplexes.

— Tu as vu ? Il a failli nous renverser le salopard, dit Hafnaoui.

— Et dire qu’entre la vie et la mort, il n’y a qu’un coup de volant d’un petit zigoto pour que tout reparte à zéro.

Il y avait foule à la station des bus de la ville. La majorité des partants pour Souk-Ahras était des étudiants, filles et garçons. A sept heures, il faisait encore sombre, les silhouettes partaient dans tous les sens, comme des fantômes sans corps. Dès qu’un bus stationnait pour le départ, une foule compacte s’agglutinait devant les portières. Cris et appels fusaient. Rires et exhortations. Fougue d’une jeunesse insouciante, encore sous le charme de son monde virtuel, chaque jour encore un peu plus «virtuel».

Les deux amis arrivèrent, tant bien que mal, à dénicher deux places dans un bus bondé jusqu’aux portières. Au moment où ils prenaient place, Ramdhane dit à voix basse à l’encontre de Hafnaoui : 

«Pour ce qui est de moi, je ne vous demande rien : Il ne saurait manger, même des bonbons, l’enfant qui comme du papier a brûlé». C’est toujours du Nazim Hikmet.

— Et moi je te dis, répondit Hafnaoui, que tu vas te brûler ta petite tête avec ça si tu ne remets pas tes pieds sur terre.

— La terre… Pauvre terre des hommes, qu’a-t-on fait de toi ?

— S’il te plaît, épargne-moi tes rêveries infertiles. 

—Toi aussi ! Toi le biologiste ! Toi qui étudies les sciences de la vie !...

— Regarde plutôt cette beauté là-bas, tout au fond ; ça, c’est une vie, pas tes…

— «Comme Kerem…Je crie. Je crie. Je crie. Venez vite, je vous invite à faire fondre du plomb. Comme Kerem…» Tout est poésie dans la vie, y compris la laideur, y compris la disgrâce. Comme Kerem, je veux être. Comme lui, je veux fondre pour l’amour et la liberté.

— Qui est-ce, ce Kerem ? Encore une de tes inventions poétiques ?

— Vous les biologistes, vous ne croyez qu’en ce qui bouge, n’est-ce pas ? Chez nous autres poètes, la vraie vie se trouve dans l’invisible, non dans le visible. Mais je vais te raconter l’histoire de Kerem : Kerem est un personnage légendaire de Turquie qui avait brûlé en dénouant la ceinture de la robe de sa bien-aimée. Il accepta de sacrifier sa vie pour la beauté de sa dulcinée. Ma dulcinée à moi… oui elle existe. Chaque nuit elle me rend visite. Et je cours derrière elle. Et je l’aime en douceur. Dans mon rêve.

— Tu connais une fille ? s’empressa de  dire Hafnaoui.

— Quelle  fille, dis-moi, mon frère, qu’elle fille oserait s’approcher d’un fils de «Hay Edhalma» ?

Le bus prenait un virage sinueux qui fit pencher Ramdhane sur la vitre. Il garda son visage plaqué sur le carreau. Ses yeux suivaient le défilement de la nature verte en ce mois de mars. Son esprit suivit le défilement, mais vers le passé. L’odeur de la fumée de la poterie qui chauffait sous le tas de bois emplit son âme jusqu’à la suffocation. La mémoire olfactive, par bribes de flashs, l’entraîna vers son enfance indigente. L’argile malaxé et trituré avait rendu les belles mains de sa mère ridées et méconnaissables. Et c’est pour payer ses études que les mains de sa mère sont devenues laides. Même son visage avait pris rides et noirceur à force de souffler sur le feu. «Ifaradj Rabi», était la seule réponse de sa mère à ses préoccupations. Les jours de pluie, au milieu de la boue et des eaux usées, elle venait l’attendre juste à l’entrée de la maudite cité pour le prendre dans ses bras jusqu’à la maison, quand il revenait de l’école. Il trouvait du pain chaud et un feu de brasero pour se réchauffer. Son père ne rentrait que le soir, courbé de fatigue et de ressentiment. Mais une fois qu’il eût fait sa prière, il redevenait serein et se joignait aux autres pour un moment d’oubli. Ramdhane prenait le temps de scruter minutieusement le visage de son père. A chaque regard, il y décelait une lueur mêlée à quelque chose d’inexplicable. Comme une langueur, toujours figé sur la mine. Et il avait grandi avec cette image. Aujourd’hui, avec ses connaissances en philosophie, il essaye de lui donner une explication. Mais les cœurs ont leurs secrets que même la science ne peut dévoiler. Il resta ainsi tout le reste du trajet à vouloir comprendre… cette chose insaisissable. 

Hafnaoui, en voyant son ami s’isoler, comprit que c’était son heure de solitude. Depuis qu’ils étaient enfants, il avait toujours vu son ami s’éloigner pour un moment par l’imagination et la rêverie. Pour lui, Ramdhane était un poète en quête d’idéal ; l’esprit toujours en gestation. Et c’est cet état d’âme – méditation, qui lui faisait oublier, ne serait-ce que le temps d’être ensemble, sa condition d’orphelin et de fils de pauvres. Son père, qui était veilleur de nuit dans une entreprise, avait péri dans un attentat perpétré par des terroristes en 1999, alors qu’il n’avait que onze ans. Depuis, lui, sa mère et ses frères et sœurs vivent chez leur oncle maternel, entassés à plus de quinze personnes dans une maison en parpaings à «Hay Edhalma». Son ami Ramdhane, avec son intelligence et son ingéniosité, l’avait beaucoup aidé durant les premières années de l’école, et même au collège et au lycée. Et pour rien au monde Hafnaoui ne voudrait perdre cette amitié scellée dans la boue et la lumière.

En reprenant ses esprits, Ramdhane rencontra le regard de la fille qui était assise au fond du bus. La fille le dévisagea longuement. Ramdhane détourna son regard pour ne pas perturber l’image de son rêve. Il se tourna vers son ami, le poussa de l’épaule et lui dit :

— Tu dors ?             

— Comme toi, je suis parti revisiter «Hay Edhalma», répondit Hafnaoui en lançant un rire discret.

A l’instant, le car rentrait à Souk-Ahras. La ville s’activait déjà aux choses de la vie. Les cafés étaient pleins de monde ; les écoliers, cartables sur le dos, lourds et pleins jusqu’aux bords, en groupe, marchant au milieu de la chaussée, se dirigeaient vers leurs classes surchargées, dans des écoles sans toilettes, sans chauffages et où on enseigne des programmes vieux comme le monde. Les marchands ambulants prenaient leurs places habituelles, les petits vendeurs de journaux parcouraient les rues à la recherche de clients matinaux. Tout semblait se répéter comme un leitmotiv bien huilé dans un pays qui reste ancré dans l’archaïsme et la décadence. Peuple et Nation. 

Entre Thagaste et Madaure, et jusqu’à Hippone, les vestiges du passé gardent la mémoire en éveille, toujours en quête d’anecdotes ou de faits oubliés dans les méandres des pages jaunies de l’histoire. Aujourd’hui, Thagaste s’appelle Souk-Ahras, et elle ressemble à toutes les villes d’Algérie avec ses problèmes de logements, d’emplois et de démographie, sans cesse en courbe ascendante, depuis cinquante ans.

Les deux amis devaient prendre le bus du «COUS» pour rejoindre le centre universitaire. Encore quelques bousculades à subir dans une indescriptible cacophonie, avant de s’installer dans les salles de cours, avec bagages et humeurs froissées par tant de pérégrinations. 

Ramdhane et Hafnaoui se séparèrent juste à l’entrée du centre universitaire, chacun rejoignant son département avec d’autres étudiants de la même année.

— «Les plus beaux de nos jours, sont ceux que nous n’avons pas encore vécus…» A bon entendeur, salut ! dit Ramdhane et s’engouffra dans les longs couloirs…

Il s’agit ici d’un pan de vie d’une jeunesse en quête d’un avenir dans l’Algérie du 21e siècle. Presque toutes les villes et les régions ont leur antre de bidonvilles et des lieux de non-vie où les citoyens n’ont aucun droit sauf comme masse à faire des foules ou des bulletins de vote pour engrosser les urnes. Le reste, tout le reste… on vient de découvrir un bout de son histoire. Et ce n’est que le début du fil d’Ariane…

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