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Chroniques

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Jean Valjean à Sidi Yahia



Avec son pardessus râpé, vieux de je ne sais combien d’années, il revenait de chez sa fille qui venait d’accoucher, la barbe poivre et sel et  mal rasée, les cils bien touffus, l’homme semblait sortir tout droit du roman des Misérables. Mais non, il est bien de chez nous. En cours de route, alors qu’il revenait d’où il était venu, là-bas dans la terre caillouteuse, il voulut prendre un peu de son temps, pour visiter la Ville et ses convenances.

A sa descente de l’autobus, il fut surpris du brouhaha qui enveloppait l’atmosphère. Il resta un long moment à dévisager les lieux et les personnes. Après un moment d’hésitation, il suivit les dos des voyageurs sans savoir où ils allaient. Difficilement, il se fraya un chemin entre les voitures qui n’arrêtaient pas de passer et klaxonner.  Quelques personnes le dévisagèrent. A chaque regard, il baissait sa tête. Car il avait les yeux cernés par l’insomnie et… sauf votre respect, le ventre qui gargouillait. Une fois au centre-ville, il marcha comme un somnambule. Il erra à la recherche d’une gargote ou d’un café maure. Il n’en trouva point. Il releva sa tête et vit au loin une grande bâtisse d’où sortaient et rentraient des gens pressés. Il se dirigea à pas lents, presque à-reculons. Un grand parking où stationnaient de grosses voitures, le surprit. Il se mit debout devant l’entrée et attendit. Une large baie vitrée s’ouvrait et se fermait au fur et à mesure que les gens entraient ou sortaient.  Ceux qui sortaient  poussaient devant eux des chariots garnis de… il ne sut ce que c’était. Il s’avança lentement. Hésitant. Devant la grande baie vitrée, il s’arrêta de marcher. Soudain, le sésame s’ouvrit. Un air frais l’accueillit et des rires de belles filles. Devant lui s’étalait, à perte de sa vue, des magasins qui exposaient des choses qu’il n’avait jamais vues. Il arrondit son dos, mis ses mains dans les poches de son vieux pardessus et marcha comme il avait l’habitude de marcher. Dignement…

Devant la première boutique, il s’arrêta. On le dévisagea. Il reprit sa marche. A sa grande stupeur, au deuxième magasin, des étalages pleins de gâteaux s’offraient presque à ses mains…qui étaient dans ses poches. La faim le tenailla d’un autre cran. Il s’avança pour en acheter un. Il montra avec son doigt à la vendeuse un gâteau au hasard. La demoiselle lui sourit et lui lance le prix. 300 DA. Sans rien dire, il se retourna et sortit de la pâtisserie.  Il avait l’habitude de déjeuner et dîner avec seulement 300 DA. Il haussa les épaules et poursuivit sa quête à Sidi Yahia. Tiens, une boutique de fruits secs. Pourquoi pas ? Ça calme la faim. Il y avait de toutes les variétés et de tous les calibres. Une poignée d’amande, de noix ou l’autre qu’il ne connait pas, ça tiendra le temps d’arriver chez soi. Il s’avança. Prit la peine, au lieu de demander, de lire le prix sur l’étiquette. Il relit trois fois le prix des pistaches décortiquées. 5000 (cinq mille) DA le kilo. Il eut honte d’être là. Quand il vit le sac des figues sèches, il sourit et pensa : vous êtes là, vous aussi !  Il grignotera bien quelques-unes en chemin. Il se décida. Il les connaît celles-là. Il n’y a pas longtemps on les offrait, le jour de l’Aïd, en aumône aux pauvres et aux enfants. Il compta son argent. Pour cent dinars, il en aura pour lui et toute la famille. Quand il demanda au vendeur de lui peser une livre, un demi-kilo, l’autre le dévisagea et lui dit : hadj ! C’est cent mille le kilo. Ah ! J’ai cru que c’était dix mille, dit Jean Valjean.  Il faillit éclater de rire, mais se contenta de dire : pauvre figue qu’as-tu fait de ta jeunesse ? Le vendeur lui dit, en l’entendant marmonner la chose sans comprendre : «ce sont des figues d’importation. De Turquie !» Presque en colère, l’homme au pardessus se retourna et dit au vendeur : quand on est arrivé à importer, hachakoum, des figues d’aussi lointains pays… Il ne finit pas sa phrase et sortit.

Quand il finit de faire la moitié des magasins, il se contenta d’un pain qu’il paya 30 DA. Loin des regards, il le mangea tout en pensant à ce livre qu’il avait lu il y a très longtemps et qui parlait de gens qui ne pouvaient pas manger à leur faim. Il se souvint du nom de l’homme qu’on avait condamné au bagne pour avoir volé une brioche. Jean Valjean. Sans avoir jamais volé de sa vie, sans avoir jamais tendu la main, et après avoir travaillé…oui, il avait travaillé durant toute sa vie d’avant-retraité, il ressemble aujourd’hui, au 21e  siècle, à ce Jean Valjean d’il y a deux siècle, et pourtant...

Sans que personne ne s’en soucie. Encore moins les nantis, les politiques ou les députés, les Jean Valjean comme lui il y en a beaucoup dans le pays. Eux aussi, ils n’ont jamais volé, ni jamais rien dit, ni jamais mendié, mais qui n’arrivent plus à suivre l’enfer des prix et la cherté de la vie. La morale de l’histoire, est que rien n’a changé depuis l’histoire de Cosette et Jean Valjean. Seul l’environnement «technique a donné un coup de jeunesse à ce monde si vieux dans ses habitudes. Et ça se multiplie chaque jour en plusieurs multitudes. Comme des clones, en pardessus, Parka, cache-poussière, kachabia, haïk ou djellaba, et même en jeans et baskets,  les Jean Valjean écument l’Algérie comme une honte devant toute cette disparité.

Une fois s’être rassasié de pain et d’eau, le vieux au pardessus râpé, comme l’autre Jean Valjean des misérables, se décida à rejoindre l’autre monde des oubliés dans le pays de cocagne où la terre regorge de richesses que seuls quelques privilégiés en profitent. 

J’ai comme un Jean Valjean en moi qui appelle à l’équité mais que personne ne veut point écouter. J’ai comme un rêve en travers de mon âme qui ne veut point éclore…

J’ai vu des vies d’hommes se consumer sans qu’elles ne voient aucun de leur rêve se réaliser. J’ai vu des jeunes mourir dans les mers sans qu’aucune voix officielle ne leur vienne en aide. J’ai vu des femmes arborant les rues avec des portraits de disparus bousculées sans ménagement et sans qu’aucune oreille n’ose les écouter. J’ai vu des «Jean Valjean» raser les murs dans une Algérie qui prête au FMI. ..

A tous ces Jean Valjean de la faim, viennent s’ajouter toutes les autres frustrations de la hogra et du musèlement. De l’exclusion et du mépris. De la contrainte et de la bureaucratie. Les strates qui se sont sédimentées ont porté à la peur, et la peur a engendré la méfiance, cette dernière s’est transformée en révolte. Quand le silence est devenu «assourdissant», le seuil de la peur s’est brisé sous les pas des millions de marcheurs.

Ce qui a ajouté de l’huile sur le feu ardent de cette jeunesse en quête d’une vie meilleure (légitime) est justement le comportement de ces politiciens qui est très loin du politiquement correct. Tout ce qu’entreprenaient ces politiciens, comme s’ils se sont donné le mot d’ordre, l’entreprenaient au détriment de leurs peuples, surtout envers les jeunes. Et plus les peuples réclamaient la reconnaissance au droit de vivre dignement, plus les bailleurs de fonds augmentaient leur boulimie insatiable. Il n’y a qu’à voir le nombre de promesses non tenues pour comprendre l’ampleur du désarroi et notamment l’effet « d’incrédulité » chez le peuple envers la politique et les politiciens. Et comme les émotions humaines sont contagieuses à plus d’une cause il fallait s’attendre à ce réveil inattendu…  

Je dédie ma chronique à la jeunesse qui a su, en un si court temps, libérer le pays d’une chape de plomb et de fer qui a duré plus d’un-demi siècle. Mais plus que tout, c’est mon rêve de voir l’Algérie rejoindre le panthéon des pays libres où la démocratie est un plébiscite quotidien que les citoyens exercent en toute quiétude. Qu’est-ce je ne donnerai pas pour voir ce jour se réaliser. Et s’il m’était donné de le vivre, j’aurais accompli le plus beau désir de toute mon existence. Et dire que j’ai vieilli en attente de ce jour. Mais peut-être que le destin m’a réservé ce bonheur pour me récompenser pour ma longue patience.

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