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Chroniques

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En ce jour de printemps 1299…



Assiégée et isolée du monde de 1299 à 1307 par les Mérinides, Tlemcen arriva à s’en sortir après  huit longues années d’isolement…

Voici la chronique de cette histoire.

Après la prise des villes de Médéa, Cherchell, Miliana, Ténès, Mazouna, Tiaret, Arzew et Oran, voilà que le redoutable sultan mérinide, Youssef Ibn Yacoub, qui s’engage sur la route de la «perle du Maghreb». Tlemcen n’était qu’à quelques encablures, presque à portée d’épée, en ce jour de printemps 1299.

«Il me la faut, cette ville. Je dois contrôler la route de l’or et de la soie. Et cette route, comme vous le savez tous, passe par Tilimsen», dit Abou Yacoub à ses vizirs réunis pour une dernière mise au point avant de donner l’ordre à ses troupes pour l’ultime assaut.

Mais en ce jour de printemps de 1299, juste au crépuscule d’un vieux siècle, se retirant presque sur la pointe des pieds,  après tant de tumultes et de guerres, entre frères et cousins, sous la grande tente royale, Youssef Ibn Yacoub dresse la carte, frappe son poing sur la table et vocifère, tel un lion enragé, en pleine face de ses chefs militaires : « Je vous donne un mois, pas un jour de plus. Ils n’ont qu’une petite garde, quelques braves hommes de main ; le reste, n’est que vieillards, enfants et femmes.»    

De l’autre côté des remparts, la vie quotidienne continuait d’apporter ses petits plaisirs de chaque jour. On s’asseyait devant les magasins ou le hammam pour discuter de quelques affaires à régler. Mais l’œil et l’oreille restaient rivés sur les bruits et les mouvements venant de la plaine, là-bas, du côté des tentes dressées et qui semblaient prendre de l’ampleur et du nombre chaque jour. 

Dans le palais du Mechouar, le sultan des croyants, le fils du grand Yaghmoracen, comptait ses forces, donnait les dernières instructions pour pallier toute tentative d’incursion. Il appela ses guetteurs, leur parla d’homme à homme ; Tlemcen ne devait pas ouvrir ses portes, ni se livrer poings et pieds liés aux Mérinides, ni à ce sultan zénète venu des montagnes de l’Atlas et qui venait juste d’échanger son habit de berger contre celui d’un roi. Les béni Abd-El-wadide avaient l’honneur du sang à faire valoir. Ils détenaient le quatrième exemplaire du coran écrit par Othmane ibn ‘Affane, le compagnon du prophète et troisième calife. Ils avaient la légitimité du lieu et de la lignée. Ils avaient fait Tlemcen et ils avaient régné sur tout le pays numide, depuis bien des années. Ibn Ziane, le fils du sultan Othmane, homme du cheval et du sabre, contrôlait tout et avait son œil sur tout. Son père le lui avait recommandé. L’autre fils, Abou Hammou, lui, était désigné pour la logistique. Mais les mauvaises nouvelles arrivaient chaque jour, disaient l’encerclement ; le port de Honaïne était tombé entre les mains d’Abou Youssef. Même Nedroma, la sœur zianide, avait eu ses heures de malheur.

Dans les venelles de la vieille casbah de Tlemcen, on s’activait à renforcer la vigilance. Toute personne étrangère était suspecte, suivie et interrogée.  Dans les mosquées, les prêches s’intensifiaient, devenaient appel au djihad. Ils étaient surtout orientés vers l’énumération des bienfaits du règne des Yaghmoracen.

Mais avant ça…

Il y a l’organisation qu’il faut parfaire. Et c’est dans la grande salle, en face de sa mosquée, dans le palais du Mechouar,  que le sultan Othmane Ibn Yaghmoracen, accompagné de ses fils et de ses ministres, et après les avoir fit asseoir tout autour de lui,  et d’une voix digne et pleine d’émotion, il leur dit : «L’heure est grave. L’ennemi nous a déjà encerclés. Seules notre foi et notre patience peuvent nous sauver. Aucun gaspillage n’est toléré. Aucune injustice ne doit être commise. Car c’est par elle que les royaumes perdurent dans le temps. Dites aux Tlemcéniens, mes fidèles, que je resterai avec eux jusqu’à mon dernier souffle. Dites-leur aussi que nous n’accepteront jamais de livrer aux Mérinides nos palais et bibliothèques, nos médersas et nos jardins. Nous mourrons dans notre ville, comme nous y avons vécue.»

Son fils Ziane pris la parole : «Père, dit-il,  nous avons fait le nécessaire, mais c’est de pain dont nous manquerons, j’ai peur.»

 «Non, mon fils, reprit le roi des Yaghmoracen, c’est de foi dont nous aurons le plus besoin. Dites au peuple que je jeûnerai avec lui, et je porterai le sabre avec lui pour Tlemcen. Tous les silos doivent être enregistrés et mis sous le commandement d’Ibn El-Hadjaf, l’administrateur des réserves alimentaires. J’ai fait dernièrement un rêve prémonitoire, je ne le divulguerai que le moment venu. Prions, invoquons Dieu le tout puissant pour qu’il nous aide à passer cette épreuve avec calme et résignation.»

Le mois de mai enclencha ses dorures. Les jours s’allongèrent. Et le nombre des arrivants pour la conquête de Tlemcen augmentait d’heure en heure. On venait de partout. Le redoutable chef mérinide laissait faire. «Laissez mûrir le fruit », disait-il. «Je veux qu’elle tombe dans mes mains comme une figue toute craquelée, prête à se donner à la bouche».

Oujda fournissait la logistique : engins de guerre, chevaux, hommes et nourriture. Mêmes les autres villes conquises assistaient Abou Yacoub en donnant tout ce qu’elles peuvent donner. Le soir, les Mérinides allumaient des brasiers tout autour de Tlemcen et reprenaient par groupe les chants berbères qui rendaient la nuit longue, fatigante, incertaine…

Pour comprendre la folie de ce sultan mérinide pour Tlemcen, il faut savoir qu’à cette époque, dans tout le Maghreb et jusqu’en Andalousie, et même jusqu’aux portes de Baghdad, rares étaient les villes qui détenaient les richesses de Tlemcen. Ne l’a-t-on pas surnommé la «perle du Maghreb» ? Ses eaux abondantes, ses vergers, ses écoles, ses mosquées, ses artisans, sa musique, et la beauté de ses femmes, leurs habits en soie, et surtout la tolérance de ses habitants, ont fait d’elle la ville convoitée. En vérité, Abou Youssef le Mérinide savait ce qu’il voulait : la notoriété. Et seule Tlemcen pouvait la lui donner à la veille du XIVe siècle.

Le long des remparts, les sentinelles veillaient au moindre mouvement. Quelques volontaires iront chaque nuit aux nouvelles. Des fois, ils ne reviennent pas ; mais il y aura toujours une ou deux informations qu’on parviendra à dénicher malgré toutes les pressions de l’ennemi.

Autour de la grande mosquée, sur la grande place, bordée de platanes, des vieux s’assemblaient le soir après la prière de l’Icha, parlaient des événements du jour, commentaient les décisions prises, essayaient d’apporter quelques réponses  aux questions de la veille, restées en suspens ; puis, revenaient à leurs affaires et oubliaient le siège de leur ville. Plus loin, des enfants assis à même le sol, écoutaient les histoires qu’un vieux juif leur racontait. Devant le fondouk, mitoyen à la mosquée, on s’agitait, entrait et sortait, pour des affaires ou à la recherche de personnes. Tlemcen vivait. A l’intérieur de ses murs, rien n’avait changé. On continuait même de fêter des mariages, des naissances, et on y chantait et dansait dans quelques maisons. Le souk, chaque mercredi, donnait à la ville une autre façon de jouir de la vie de tous les jours...  

En inaugurant El Mansourah, deux ans après le premier siège de 1299, Abou Yacoub s’est donné du temps pour réaliser son rêve. Il prendra tout son temps. « Ils sortiront comme des rats de leur cache », répétait-il en éclatant de rire.

1203 tirait à sa fin. L’automne effeuilla les arbres et attrista les esprits. Dans Tlemcen de cette année-là, la mort rodait à chaque coin de rue. Les enfants étaient les plus touchés. Les seins des femmes ne donnaient plus de lait. Les soldats ne trouvaient plus la force pour combattre. Seuls les remparts tenaient bon. Cent mille habitants vivaient en sursis ; attendaient la mort à chaque instant. Les plus téméraires s’accrochaient en se débrouillant comme ils pouvaient. Tout devint comestible : feuilles d’arbres et animaux domestiques, graines et herbes folles, tubercules durs et bouts de bois. En hiver les choses s’aggravaient. Les hommes ne trouvaient pas quoi mettre sous leurs dents. Il n’y avait pas un seul commerce ouvert. On se regroupait le jour de marché, juste pour déambuler ou pour dénicher un bout de figue sèche ou une fève à grignoter seul dans un coin. La famine et les maladies décimaient hommes et bêtes. Des rumeurs faisaient état de la mauvaise santé du sultan. On parlait de capitulation et de trahison.

Le siège de Tlemcen avait trop duré. Des clans en secret virent le jour ; les uns convoitaient le pouvoir, les autres pour faire main basse sur le commerce. Et comme l’argent est le nerf de la guerre, une course poursuite, sans commune mesure avec ce qui se passait à Tlemcen l’assiégée, à El-Mansourah, on se battait pour les places au soleil. Et au lieu de rivaliser avec Tlemcen, El-Mansourah tomba dans son propre piège. On se haïssait dans le même clan. Ça bouillonnait d’ambition et de desseins occultes.

Au même moment, de l’autre côté de la barrière – des murs et des remparts, on attendait le destin…

Les stocks s’amenuisaient de jour en jour. L’odeur des cadavres putréfiés, oubliés dans quelques ruelles, empestaient les alentours. Jamais l’odeur de la mort n’avait autant enveloppé une ville. Des vautours planaient sur le ciel de Tlemcen. La rumeur avait fait le tour de la ville : Tlemcen allait ouvrir ses portes pour les Mérinides.

      On se battait autour du quartier des « m’tamar » (les silos) pour les dernières poignées de blé ou d’orge. Dans les cimetières, on creusait encore des tombes.  Des « tolbas » en haillons, de tombe en tombe, en quête de quelques sous, proposaient de psalmodier quelques versets. Au Mechouar, on se préparait pour les derniers moments. Prêts au sacrifice : hommes et femmes. Le sultan Abou Ziane convoqua les chefs militaires, ses frères et tous les nobles de la ville pour un dernier assaut d’honneur. « Mais avant, leur dit-il, accomplissant la prière de l’istichhad ».

A l’instant même, on lui annonça un messager du camp Mérinide. Abou Ziane hésita un instant, puis ordonna de le faire entrer. «Abou Yacoub Youssef vient de mourir, dit le messager, et je suis envoyé par son successeur, son petit-fils Abou thabet Amir».

Sur-le-champ, le sultan zianide ordonna les tambours de la victoire. Et Tlemcen fut sauvée du purgatoire après huit longues années d’enfer. Après avoir sacrifié, dit Yahia Ibn Khaldoun,  plus de cent mille morts…

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