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Chroniques

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Ma dernière larme



En un mois, j’ai versé plus de larmes que durant 20 ans ou plus. Non, pas de tristesse ou de douleur, mais d’un sentiment que je n’arrive toujours pas à définir. De joie ? Ce n’est pas ça exactement. De fraternité ? Je ne sais pas. De peur et d’angoisse ? Non. D’avoir été libéré ? Oui, peut-être. Mais libéré de quoi ?...

Si je ne sais pas d’où me viennent ces larmes c’est à cause de mes longues années de refoulement. Elles se sont entassées dans mon subconscient jusqu’à l’overdose de la peur qui, par bribes et strates d’interdits, est devenue une seconde nature. Traverser une rue était devenue presque un haut fait d’arme. Rire ou chanter dans la rue était passible d’accusation pour voie de fait. Exprimer ses opinions politiques menait tout droit à la geôle. Vivre dans un douar à l’intérieur du pays c’était comme vivre dans un de ces lieux-dits du 19e siècle au Far-West, sans droit ni loi. Sans parler des aléas du sous-développement…

Mais ai-je le droit de parler aujourd’hui ? Mais suis-je obligé de me taire ? Mais je dois parler même si personne ne m’écoute. Mais écoutez-moi, ô mes frères ! Je suis Algérien dans une Algérie au tournant de sa nouvelle Histoire. De Massinissa à Ben M’hidi, combien de sacrifices et de larmes versées. Voici ce que j’ai caché tout bas pendant des décennies et que je dis aujourd’hui à haute voix…

Il y a longtemps que je t’aime mon pays sans a-priori ni calcul. Sans rien attendre de tes atours et détours. Et Dieu Seul sait combien tu en caches dans ta magnificence.  J’ai aimé en toi tout ce qui était en toi. De ton profil à tes gracieuses lignes. Du tangible à l’incorporel. Du naturel au fictif. Du vrai au légendaire. Il y a en moi une lumière qui persiste malgré tous tes déboires. Et avec des paroles de fils à mère, avec émotion et déférence, je te dis ce que j’ai sur le cœur. Depuis ce fameux jour. Tu sais de qui et de quoi je parle. Depuis ce jour inoubliable que des millions de mes compatriotes ont fêté avec une joie indescriptible. Oui, depuis ce jour, il y a longtemps…

Il y a longtemps que j’attends voir éclore en toi mon rêve d’enfant.  Ce rêve je l’ai porté en moi comme la femme porte dans ses entrailles son enfant. Comme la mère qui attend le retour du fils prodigue ou la patrie son soldat inconnu. Comme le poète qui attend l’inspiration pour coucher des vers sur la feuille blanche dans la pénombre des soirs sans sommeil. Comme le sculpteur qui sue et transpire sans voir le temps passer. Comme le fellah qui attend la nuée après la longue siccité, ou le ferronnier qui n’arrête jamais t’attiser son feu pour son meilleur labeur. Les jours ont passé. Les nuits. Les saisons et les années…

La suffisance de ceux qui nous gouvernaient a obstrué la vue de l’équité. Leur orgueil a scellé définitivement la porte qui s’ouvrait sur l’empathie et l’écoute. Et leur incompétence a lissé leurs âmes jusqu’à l’arrogance. Ils ont oublié qu’il y avait encore des pauvres. Ils sont devenus amnésiques à l’idée du partage des richesses. Ils ne nous ont laissé que la «frêle» baguette du pauvre et l’autre sachet de lait imbuvable. Ils ne nous ont laissé que le temps à tuer avant de mourir de lassitude. Les rues des villes grouillaient de mendiants. Taxe et surtaxe sont devenues l’unique programme politique. Le poisson pêchait son pêcheur. Et l’appât se retournait contre son hameçon. Y a-t-il plus désinvolte situation que celle-ci ? 

Être pauvre n’est en rien une tare. C’est être mal considéré dans son propre pays qui fait mal. Quand ça s’accumule, strate sur strate, jour après jour, an après an, le ressentiment devient profond. Et les plus simples choses de la vie se compliquent. Comme dans un lacis, plus les fils s’emmêlent, plus les dénouer devient difficile. 

Partout où se portait le regard, il y avait comme une indécence qui ne disait pas son nom. Ou le disait sans honte et sans scrupules. Ou le disait même par la bouche et la plume de quelques érudits en mal d’un strapontin social. Les ports importaient du blé et exportaient de l’homme à bon prix. Chaque jour, tout le long de la côte, des barques de fortunes se remplissaient de prétendants à l’embarquement clandestin. Car l’autre monde, celui d’en face et d’ailleurs, a fait sa mue depuis si longtemps. Il a même tourné et retourné, du passé a tiré sa force créative. Et vers le futur a pris le chemin de demain. Dans la fougue de la jeunesse a cru. Partout où se portait l’œil ─ et même l’ouïe ─ la modernité était devenue leur credo. Les années passaient et le fossé entre nos deux mondes s’agrandissait. Chaque jour que Dieu fait, ils nous faisaient manquer cette opportunité qu’ont prise les autres, de Kuala Lumpur  à Kigali. Il n’y a pas si longtemps, l’Ethiopie (pays sans accès à la mer) était un pays mourant ; aujourd’hui, là-bas, dans ce pays des «Habacha» tout a changé. Et ici on continue, comme si la roue de l’Histoire s’est arrêtée au siècle passé, à dire «Adghal Ifrikia». Réveillons-nous, les jungles ont disparu. Seules leurs traces sont restées dans les têtes qui ne veulent point évoluer.

Après avoir longtemps attendu, patiemment, stoïquement, j’ai vieilli depuis et il ne me reste que les souvenirs. «Harimna» dans un train qui ne voulait plus quitter le quai. Ceux qui l’ont quitté ne sont plus revenus. Ceux qui, comme moi, sont restés ont été pétrifiés à jamais. 

Toi mon pays que j’ai longtemps aimé si tu peux t’ouvrir sur le monde et me permettre d’y voir clair. Si tu peux, pour tout l’amour que je t’ai donné, m’offrir juste une lucarne par laquelle je puisse me rassasier de quelques belles perspectives. Comme Ulysse, quand il revint à Ithaque retrouver Pénélope, je t’offrirai mes poèmes, mes vers, mes ballades, mes odes, mes complaintes, mes psaumes et… ma dernière larme. Dans ma candeur de vieux, je ne saurai te blâmer ou t’offenser. Mais j’attends de toi l’éveil des braves car il n’est jamais trop tard pour bien renaître. Cette lumière dont je t’ai parlée persiste encore dans mon cœur. C’est d’elle que je tire ma force existentielle. C’est aussi d’elle que j’éclaire mes nuits incertaines.  Et même quand le doute m’étreigne à l’agonie, c’est par cette lumière, si faible soit elle, que je reste lucide. Mais malgré cette entrave qui persiste dans mon âme, il y a longtemps mon pays que je t’aime et jamais je ne t’oublierai quoi qu’il advienne…

Je suis assis sur un nuage. Comme  s’assoient, peut-être, les anges. Au-dessus de moi, le ciel est bleu, sans fin. Beau. Le drapeau flotte dans le vent. Je suis léger. De la voûte céleste s’élève une voix. Elle m’appelle. Je relève ma tête, une lumière m’éblouit. Je ferme les yeux ; je baisse ma tête. La voix continue à m’appeler. La voix est douce. Sublime. Je n’en ai jamais entendu pareille. Le ciel, il n’y a que le ciel. Bleu. Incommensurable. Puis… J’entends : Je suis l’Algérie. Je suis ton pays où tu es né. Où tu as grandi, couru et joué. Je suis la terre de tes ancêtres qui a été abreuvée du sang des martyrs. Je suis venue t’apporter la bonne nouvelle. Tu es à mi-chemin. Presque au tournant d’une vie nouvelle. Ton premier pas y est déjà. A tes cotés, tout le peuple attend le signal. La jeunesse scande à tue-tête son désir de s’affranchir des chaînes. Des millions de gorges déployées appellent à la mobilisation.  

J’essuie ma dernière larme et je marche. Je dédie cette dernière affliction aux enfants du peuple des bidonvilles. Je l’offre à la jeunesse qui a su relever le défi que moi je n’ai pas vécu. Je la voue à tous les soleils de demain qui se lèveront sans peur et sans reproche. Je la laisse couler une dernière fois pour les femmes de mon pays libéré. Je la consacre, comme un rite sacralisé, à mes enfants nés un jour de pluie dans une terre de lumière. Et à la fin, je la donne comme testament à tous mes concitoyens où qu’ils soient… pour l’Algérie de demain. 

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