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Chroniques

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La révolution catharsis



«La révolution est une transition entre un ordre ancien qui tombe en ruine et un ordre nouveau qui se fonde».  [Emile Littré] 

J’ai longuement vu et revu, en boucle comme dirait un cinéaste, ces images de l’Algérie qui bat le pavé. Cette Algérie d’un seul et même peuple. Je me suis aussi attardé sur les  comportements, aux paroles, aux gestes, beaucoup aux écrits sur les banderoles et autres cartons de fortune. Je n’ai rien laissé passer. Y compris ce qu’ont dit les enfants. Je ne suis pas psychanalyste, ni sociologue, ni historien. C’est avec mon regard d’écrivain et de poète que j’ai tout enregistré. Et plus j’emmagasinais les images, plus j’en voulais encore. J’ai même créé un dossier pour les conserver.

Pour les revoir et revoir quand tout sera fini. Je fais partie de la génération qui a vécu les événements d’octobre 88 et tous les autres d’après, de juin 91 jusqu’à Oum Dorman. Mais ce que j’ai vu durant ces quatre vendredis passés est d’une autre dimension. C’est comme la rupture d’une digue d’idées ou de savoir-faire qui a emporté tout un peuple sur son passage. Pourtant, l’adage dit que la pression engendre l’explosion. Non, avec les Algériens, elle a fait l’effet contraire. La protestation, si on peut l’appeler ainsi, vu son pacifisme, a ouvert chez les Algériens, tous âges confondus, une incommensurable envie de création et d’ingéniosité. J’ai vu des enfants réciter des poèmes dédiés à la liberté, d’autres parler d’avenir.

D’autres, à peine  pubères, énuméraient des articles de la constitution. Des jeunes filles, belles comme le printemps, drapées dans des emblèmes chantaient à tue-tête comme si elles le faisaient depuis toujours dans la rue. Quelques-unes ont même improvisé des «jeté» de danse classique chaussées de pointes comme si elles étaient dans un ballet. Les rues d’Alger et de quelques villes du pays sont devenues en un court temps le lieu privilégié de l’expression artistique, politique, culturelle de tout un peuple. On a écrit les revendications avec toutes les langues. On les a caricaturées. Dessinées. Chantées en plusieurs styles et rythmes. On les a filmées pour les montrer au monde. Aussi pour l’Histoire. L’écrivain et poète Lazhari Labter diffuse les 18 commandements du marcheur : «Pacifiquement et tranquillement, je marcherai ; en homme digne et civilisé, je me comporterai. A aucune provocation, je ne répondrai.

Pas une pierre, je ne jetterai. Pas une vitre, je ne briserai. Pas un mot déplacé, je ne prononcerai. Aux personnes et aux biens, je ne toucherai. Aux policiers et gendarmes, je sourirai. A la femme, une rose j’offrirai. A celui qui a soif, mon eau je partagerai. Avec détermination, je marcherai. Après la marche, les rues et les places je nettoierai. Au monde qui m’observe, une leçon je donnerai et un exemple je serai».  L’ingéniosité ne s’arrêta pas là. On offrit aux marcheurs des fleurs, des bouteilles d’eau, des dattes. Des volontaires, avec brassards verts, s’improvisèrent en secouristes. D’autres, munis de sac, nettoyaient les rues après le passage de la foule… Et pourtant, le peuple ne faisait pas dans la dentelle. Il parlait politique. Il réclamait des droits avec la plus grande rigueur qui se doit. Et ça  continuait le soir sur la toile. Des jeunes d’Adrar improvisent une pièce par laquelle ils réclament le départ du système et l’établissement d’une république démocratique. Un groupe d’artistes mettent sur Youtube une chanson qui sera relayée jusque dans des chaînes occidentales. La chanson avait pour titre «Libérez l’Algérie!». A Oran, un enfant debout sur un vélo arborant le drapeau exprime, à sa façon, sa soif de liberté. Un paraplégique, tirant son corps seulement avec ses mains, suit la 

marche. D’autres, sur des chaises roulantes arborant des revendications nationales. Une femme du petit peuple, drapée de sa djellaba et le visage couvert de sa voilette, assise à même le sol, chante « Min Djibalina…». Quelqu’un a écrit sur un mur : «Pour une fois, je n’ai pas envie de quitter mon pays». Sur une autre pancarte, on peut lire en Anglais : «One, two, three, we will be free». Un jeune porte une pancarte sur laquelle il avait écrit : «Quand le peuple a investi la rue et a su qu’elle lui appartient, il l’a protégée, l’a nettoyée et l’a embellie ; qu’aurait été le pays s’il lui avait appartenu ?...» Les étudiants se sont engagés comme jamais auparavant. Ces prodiges, que le système a voulu abrutir par des discours allant à l’encontre de l’entendement rationnel jusqu’à renier l’obtention du prix Nobel, deviennent en quelques jours les pourvoyeurs de l’Algérie moderne. Des vidéos circulent où l’on voit de jeunes étudiants, d’Alger et de partout, exprimant leurs opinions en toute liberté et dans toutes les langues. Il n’y a pas un seul jour sans qu’il n’y ait quelques innovations intelligentes qui viennent s’ajouter à celles déjà enregistrées. Tout ça dans la joie, la bonne humeur et l’esprit citoyen. 

Aussi incroyable que cela puisse paraître, en un temps si court, les Algériens ont inventé une nouvelle façon de faire la révolution avec comme seule arme un téléphone intelligent. On en parle déjà un peu partout dans le monde. On l’a appelée la révolution des roses. D’autres ont préféré celle du sourire. De la marche pacifique. Personnellement, je lui ai trouvé deux titres : La révolution féconde et la révolution catharsis. C’est ce que j’ai décelé. Fécondité par la création et extériorisation de tous les affects refoulés dans le subconscient collectif depuis des décennies sans pour autant s’écarter de la principale revendication qui réclame le changement du système et la réalisation de la deuxième république démocratique. 

La révolution catharsis, chose unique au monde, a libéré même les «enchaînés» du système. Ceux-là mêmes qui, durant un-demi siècle, avaient verrouillé les règles du jeu sans jamais avoir une seule écoute pour le peuple. Aujourd’hui, comme des fruits mûrs, ils tombent les uns après les autres tout en chantant les louanges du peuple. Pourquoi avaient-ils attendu tout ce temps s’ils sont sincères ? La liberté guérit les maux les plus profonds. Elle donne à son homme du génie à en revendre. Elle lui ouvre le cœur et l’esprit. L’habitude endort, la liberté délivre. La démagogie enchaîne les esprits, la vérité libère le génie créateur : «Si dans l'intérieur d'un Etat vous n'entendez le bruit d'aucun conflit, vous pouvez être sûrs que la liberté n'y est pas», disait Montesquieu. Et si la liberté n’y est pas, rien n’y est, pas même le plus petit atome d’honneur d’être un homme. Heureusement que les peuples sont comme les graines. Quand on les croit morts, ils éclosent de mille lumières. Et comme le blé qui lève, ils annoncent les meilleurs printemps.

Mais meilleur que le rêve, c’est croire en son rêve. Car croire en son rêve, c’est ne jamais mourir… «Toute révolution qui n'est pas accomplie dans les mœurs et dans les, échoue», disait Chateaubriand. Les Algériens l’on bien comprit. Et ils ont prouvé leur degré de conscience doublé d’une force de caractère jamais atteinte. Plus que ça, ils ont atteint un seuil de maturité que plusieurs pays leur envient aujourd’hui. Ce «hirak» populaire, à vrai dire, se nourrit d’une essence plus que vitale : la soif de liberté. Tout porte à croire, qu’ici en Algérie, la liberté est bien décidée à y prendre demeure car elle vient d’apprivoiser un peuple de génie. 

Les jours à venir nous apporteront la confirmation ou l’infirmation de nos attentes. Mais quoi qu’il arrive, nous aurons déjà entamé les premiers pas vers la lumière du jour…

«Quand la nuit se brise, 

Je porte ma tiédeur

Sur les monts acérés

Et me dévêts à la vue du matin 

Comme celle qui s’est levée 

Pour honorer la première eau Étrange est mon pays où tant 

De souffles se libèrent, 

Les oliviers s’agitent 

Alentour et moi je chante …» [Mohammed Dib]

 

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