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Chroniques

Derniere minute

SILA, selon…



Il s’agit du 21e Salon international du livre d’Alger, appelé communément SILA d’Alger. Toujours Alger.  Et comme toutes les années passées, je suis parti à Alger, pour les voir de près et crever ma pauvre besace de blédard déjà bien amaigri par le quotidien des souks hebdomadaires… qui n’en finissent jamais.

Dès que le chargé de communication de la maison d’édition me demanda quel jour j’aimerais être programmé pour la vente-dédicace de mon dernier ouvrage, sans hésiter, je lui fis savoir qu’il peut aller pour le vendredi, 28 octobre. Vous avez sûrement deviné pourquoi ? Car le vendredi, le trafic routier est plus ou moins fluide dans les rues d’Alger, chose qui convient à nous autres les «communaux»  (ne pas confondre avec communards) du pays profond. A six heures et quelques poussières de temps, juste après la prière de l’aube, je prends la route. Trois heures après, à neuf heures trente exactement, avec un seul arrêt pour faire le plein d’essence, j’emprunte la bretelle menant à la SAFEX au volant de mon tacot à trois bougies. Déjà, il y avait du monde. Je me mets en file derrière les autres voitures pour rentrer au parking. Je remarque une nouveauté pour cette année. Il y a une barrière automatique avec retrait du ticket en appuyant sur un bouton vert. Le payement du stationnement se fera à la sortie. D’emblée, j’imagine la cause et l’arnaque. Quelques minutes s’écoulèrent avant de me décider où  garer, après avoir détecté presque toutes les immatriculations du pays. 

Avec la démarche ankylosée du voyageur, je rejoins l’entrée des pavillons. Les portes ne s’ouvriront qu’à partir de dix heures, j’ai largement le temps, sauf votre respect, pour une visite aux vespasiennes (allez savoir pourquoi les a-t-on appelé ainsi) et un café bien chaud pour me remettre les idées en place. Je mets mon compteur de débours en marche avec les 20 DA que je remets au préposé des vespasiennes. S’ensuit juste après 50 DA pour un café et, s’il vous plaît ! 200 DA pour une tranche de gâteau. Il y avait même ceux qui se restauraient en bonne (et due) chère de si bon matin. 

A dix heures, les portes s’ouvrent. Une cohue s’agglutine devant les portes du pavillon central. Le fameux «C» que tous les éditeurs courent après. Il paraît que la SAFEX (société vestige des années du socialisme, créée pour la gestion des foires et de l’exportation !?) met la barre très haut devant les acquéreurs potentiels. Mais là n’est pas le sujet de ma chronique et je n’ai nullement l’intention de m’y attarder. Revenons donc au livre, roi pour quelques jours au pays où on ne lit pas. Ou peu. 

J’attends patiemment que la voie se libère et je m’engouffre dans l’arène de mon ami fidèle. L’odeur du papier titille mes narines et m’incite à presser le pas. Devant le stand des éditions ENAG, je m’arrête, comme ça, sans priorité ni préférence. Je fais un tour d’horizon. Il y a tous les classiques de la littérature arabe. De Gibran à El-Kawakibi. Les prix sont plus ou moins abordables. La série El-Anis est toujours là avec sa panoplie des classiques français traduits en arabe. Sur une table sont alignés les romans de Waciny Laredj. Je feuillette quelques uns, puis j’opte pour « 2084, l’histoire du dernier arabe » dans sa version Arabe, Hikayat el-Arabi el-Akhir  (le roman, comme on le sait, avait fait un grand bruit sur fond de polémique avec celui de Boualem Sansal : «2084, la fin du monde». J’hésite un moment avant de me décider. Je dépose 1000 dinars devant le caissier, je le salue et je poursuis ma quête avant mon rendez-vous de quatorze heures. Quelques instants après, et tout en jouant des coudes, j’arrive devant un stand du pays du cèdre  tenu par un sympathique Libanais. Une panoplie bien diversifiée de romans m’attire. Je prends le premier. Son titre m’intrigue : 1Q88. C’est le livre 3 (octobre-décembre) du Japonais Haruki Murakami. Je demande au monsieur si les livres 1 et 2 sont disponibles. «Cherchez monsieur, car ils sont mal rangés», me dit-il. Puis il ajoute : «c’est huit cents dinars le roman. » Je pose le livre et je commence à chercher les deux autres tomes. En me voyant traîner, le monsieur revient et me dit : «Je crois que je n’ai que celui-là». J’hésite un moment, puis un autre titre m’attire : «L’univers à portée de main» de Christophe Galfard. C’est un jeune physicien français qui s’est mis à l’écriture. Il est aussi co-auteur avec le grand physicien britannique Stephen Hawking du livre «Les secrets de l’univers». La cosmologie m’a toujours intéressée, car en plus des connaissances scientifiques et épistémologiques, elle pose aussi les problèmes philosophiques de l’existence. Quand je reviens à Murakami, je trouve le livre dans les mains d’une dame. J’attends un instant, puis je lui demande : «Vous le prenez madame ?» «Oui, si je trouve les 1 et 2», me dit-elle. Au moment de me décider de payer celui que j’avais dans ma main et reprendre ma balade des gens  heureux, la dame me fait savoir qu’elle vient de trouver un deuxième exemplaire de Murakami. Je le prends, la remercie, je règle l’addition à 1600 dinars et je m’éloigne…

Je flâne. Solitaire au milieu de la foule. Les étalages posent et proposent de tout. Je suis heureux comme un poisson dans l’eau. Au niveau de quelques stands, tels ceux d’Hachette et Gallimard, et même ceux d’Egypte et d’Arabie saoudite, les chalands se bousculent presque. «Ce n’est que le deuxième jour, je me suis dit. Qu’en sera-t-il au cinquième et sixième ?»

Aussi incroyable que cela puisse paraître dans un lieu de culture et d’échange d’idées, qu’il y ait des stands «snob». Je remarque qu’ils sont plus affairés à mettre du «m’as-tu-vu» à leurs livres que du marketing pour bien vendre. D’ailleurs, on ne se bousculait pas chez eux. Ils se disent, sans vraiment le dire, qu’ils sont éditeurs pour l’élite. La littérature qui n’est pas adaptée par le peuple n’est pas de la littérature. Passons…

Je m’arrête devant le stand Eyrolles tenu par des libraires d’Alger. Un roman de jeunesse m’intéresse. Je pense l’offrir à ma fille. Je le feuillette et je trouve le sujet intéressant mais à 1800 DA, je trouve le prix un peu excessif. Un autre ouvrage me cligne de l’œil. Citations pour mieux vivre, c’est son titre. Je le prends et le feuillette. Je tourne quelques pages. Je tombe sur la citation : «L’argent n’a pas d’odeur». Et comble de chroniqueur, je trouve la réponse à ma question des vespasiennes. Entre 69 et 79 Ap-J.C, l’empereur romain Vespasien décida, pour renflouer les caisses de l’Etat, de rendre la collecte des urines obligatoire pour les vendre aux tanneurs de cuir qu’ils utilisaient comme dégraissant. Pour collecter les urines, il fallait construire des lieux d’aisance. Et au 19e siècle, quand l’idée des toilettes publiques s’imposa dans les villes (sauf dans les nôtres), et en contresens de l’histoire, on désigna les toilettes sous le vocable de vespasiennes croyant que l’empereur Vespasien avait inventé les toilettes publiques, mais en vérité, l’empereur romain avait inventé l’impôt sur l’urine. Voilà pour l’histoire des vespasiennes, mais qu’en est-il de l’odeur de l’argent ? Les historiens disent que c’est l’empereur Vespasien lui-même qui, en voulant répondre à son fils Titus choqué et en colère contre cet impôt de l’urine, lui mit sous son nez des pièces d’argent collectées et lui dit : «Sens-tu une odeur ?» Son fils répondit par la négative. Alors, son père lui dit : «C’est pourtant le produit de l’urine. Et il ajouta, sûrement : l’argent n’a pas d’odeur».

Quand je finis de lire la citation et son contexte historique, j’eus envie d’acheter le livre. Il coûtait 1400 DA. Mais finalement, j’opte pour le roman de jeunesse. Je dis, tout en tendant un billet de deux mille dinars au libraire : «Ils sont un peu chers les livres chez vous». Le monsieur, tout en me rendant la monnaie, me dit : «vous êtes intéressé par l’autre aussi ?» Je lui dis : «oui, mais il est un peu cher».  Alors il Prend le livre me le tend et dit : «je vous l’offre… » Sans réfléchir, je lui dis : «vous m’avez eu!» Il sourit, et reprit : «C’est de la part de la librairie du tiers-monde de la rue Larbi Ben M’hidi». 

Le temps passe et je m’oublis dans mon jardin secret. Mais ayant déboursé la moitié de mon budget de voyage, je me calme et je sors prendre un peu d’air et de nourriture. Quand arrive le temps de la prière du vendredi, je rejoins la petite mosquée juste à quelques pas des pavillons. A quatorze heures précises je me présente au stand de mon éditeur avec la conviction de bien terminer ma journée livresque. 

Il n’y eu pas la foule des grands jours, mais j’étais satisfait par les quelques lecteurs qui me rendirent visite. Un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps, accompagné de son fils, étoffa le reste du temps avec nos anecdotes de jeunesse. 

Une dernière surprise m’attendait à la sortie. Trois cents dinars, je dis bien 300, me firent soutirer en guise de payement du stationnement de ma petite et brinquebalante voiture. Le SILA, c’est comme ça, c’est selon…

 

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