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Chroniques

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Moi, l’écrivain inconnu



«Rien ne peut compenser une seule larme d’un seul enfant».  Dostoïevski

Je viens d’éteindre la télé. L’information, comme celles déjà passées, je l’ai écoutée plusieurs fois. Dans ma tête elle résonne comme une antienne d’un chant mortuaire. L’enfant de quatre ans, enlevé il y a quelques jours, a été retrouvé décapité en morceau à l’intérieur d’un sac en plastique déposé dans une machine à laver. Une fille de six ans, retrouvée décapitée, le corps sans tête.

Deux frères, le premier âgé d’un an et le deuxième de cinq ans, tous deux égorgés. Une trêve de quelques jours, juste au moment d’espérer, on annonce un nouveau fait d’infanticide. Et puis les images défilent sur les écrans. Suivent les cortèges mortuaires dans des cités moyenâgeuses. Des visages blêmes de haine réclament la condamnation à mort. Sur les plateaux de télé, les experts, les pour et les contre, s’affrontent pour un laps de temps d’audimétrie. Chacun veut sa gloire médiatique. Personne ne pose la vraie question. Pourquoi ?... Pourquoi, chez nous, tue-t-on en série des enfants ? 

Je suis tout retourné. Pas triste. Pas en colère. Sans haine. Je suis tout questionnement. Mais je me sens perdu. Sans repères. Et je veux comprendre avant de juger. Moi, l’écrivain. Je n’arrive pas à admettre ce qui arrive, à toi, l’enfant innocent.

Moi, l’écrivain. Je n’ai que cette chronique à crier à la face du monde. Pour toi, l’enfant innocent. Une façon de ne pas me sentir responsable de ce qui t’arrive. Mais aussi pour libérer ma conscience. Car celle de ma société est devenue caduque. Sauf ton respect, toi l’enfant innocent, elle est devenue caduque par la course effrénée des cupides que sont devenus mes concitoyens. Elle l’est aussi par l’insoutenable suffisance de nos intellectuels qui, du matin au soir, et là où portent la vue et les avions, courent derrière la reconnaissance, les prix et les salons feutrés où coulent à flot les petits-fours et «la bonne chair». Je ne suis pas triste. Je ne suis pas en colère. Je constate. J’observe. Et je pose les questions. Où sont-ils ces hommes et femmes des «Lettres et des Arts» ? Ces élites du droit et de la culture. Ailleurs, là où vous aimez partir et dire vos sarcasmes, ils ne laissent rien passer sans qu’ils n’aient leur mot à dire. Ici, on achève bien les enfants innocents sans qu’une seule de vos voix n’ait été élevée pour dénoncer ce qui arrive à nos enfants. Ici, si tu oses te mesurer, par ta plume inconnue, ou sobre, ou pudique, on te traitera d’écrivain rural. C’est vers le sensationnel que tout converge.

Ne t’en fais pas mon petit. Moi, l’écrivain inconnu, je te donnerai la parole par ma plume. Dis-leur ce que tu as à dire. Peut-être qu’ils reviendront à de meilleurs sentiments. Peut-être qu’ils s’arrêteront pour écouter tes cris de détresse. Peut-être…

Voici ma plume. Dis. Ecris sur mon livre blanc. 

«Je ne comprends pas votre haine envers moi. Ni votre acharnement. Encore moins, le sort qui m’est réservé, en ces temps qui courent dans mon pays.  Je n’ai jamais fait de mal à personne. Je n’ai, non plus, jamais manqué de respect à quiconque. Je ne milite dans aucun parti politique. Ni dans aucune association. Je ne suis même pas supporteur d’une équipe de football. D’ailleurs tout ce qui se dit et se fait en dehors de mon monde, ne m’intéresse pas. Je n’ai jamais donné mon avis, ni témoigné contre x ou y. Comment osez-vous me traiter comme un vulgaire coupable alors que vous savez que je suis innocent. Quel cœur avez-vous ? 

Je me plains de votre acharnement à Dieu. Et le Jour du Jugement dernier vous ne trouverez aucune excuse à présenter. Avec les anges, je serai. Et dans l’enfer, vous y demeurerez. Mais, en attendant ce jour, je conte ma peine et ma douleur à tous ceux qui portent en eux la lumière de la lucidité, mais aussi celle de l’empathie envers moi. D’ailleurs, je ne sais pas écrire comme il se doit. J’ai donné procuration à la plume de l’écrivain ; car lui sait rendre compte de mon cas. Il sait aussi penser et panser mon cri de désarroi et, au plus profond des cœurs des hommes, le révéler. Et pourtant ! Il n’y a pas longtemps, j’étais par tous choyé et adulé. Et pas que dans mon pays. Partout où mon nom était cité, s’ouvraient devant moi les bras, et de câlins j’étais étouffé.

Que vous arrive-t-il ?  Et votre conscience, vous laisse-t-elle dormir ? Et votre honneur, qu’en  faites-vous ? Que direz-vous demain à Dieu ? «Quand le soleil sera obscurci, et que les étoiles deviendront ternes, et les montagnes mises en marche, et les chamelles à terme, négligées, et les bêtes farouches, rassemblées, et les âmes accouplées et qu’on demandera à la fillette enterrée vivante pour quel péché elle a été tuée… » [Coran S.81/V de 1 à 9].  

Pour quelque motif que ce soit, et dans toutes les religions et les cultures du monde, encore plus en Islam, il est blasphématoire de faire du mal à un enfant. Alors, qu’est-ce que ça serait découper en morceau un petit être de quatre ou cinq ans sans défense ?...

La main de l’écrivain tremble. Elle n’arrive plus à écrire ma doléance. Les images de ma douleur lui font mal. Découpé en morceau, mis dans un sac en plastique dans une machine à laver ou brûlé et jeté en pâture aux animaux sauvages de la forêt ou tout simplement abandonné dans une poubelle, là est l’image que se passent les réseaux sociaux en buzz… sans aucune autre raison que de se passer l’info en boucle pour des «j’aime» et des «commentaires» plus que pour me protéger, sinon pourquoi continue-t-on toujours, sans peur ni honte, à me kidnapper et à mutiler mon petit corps ? Réveillez-vous ! L’enfant n’est-il pas le père de l’homme ? Il est même son avenir. Traitez-nous comme il se doit aujourd’hui, on vous le rendra demain en réalisant une société saine et équilibrée…

C’est au nom de tous mes frères et sœurs qui, comme moi, leur liste est longue malheureusement, ont subi les atrocités des adultes, que j’ai donné mandat à l’écrivain et au poète pour porter notre douleur à qui de droit, et même en faire une affaire nationale pour que demain, nous… vos enfants, les pupilles de vos yeux et le sang de vos foies, comme vous dites, et si vous le dites sincèrement, plus jamais aucun enfant ne subira ce que nous avons subi».

Moi l’écrivain qui écrit par la bouche de l’enfant (d’aujourd’hui), j’ai honte d’être l’adulte (d’aujourd’hui), car quand j’étais enfant, les adultes de mon temps, parents, voisins et simples passants, ne m’ont jamais traité de cette façon. Chez eux, j’ai toujours trouvé refuge et compassion. Et en aucun cas, ni en aucune circonstance (sauf celle d’une brimade pour un mauvais comportement) je n’ai eu peur des adultes, hommes ou femmes. Jamais…

Moi l’écrivain qui écrit par la bouche des enfants maltraités, j’aurais aimé leur écrire un poème pour leur faire apprendre à croire en la vie, ou leur conter l’histoire de la «Terre des hommes». 

Moi, l’écrivain inconnu, j’ai voulu-par ces temps exécrables qui courent chez nous, où l’enfant est malmené dans sa chair et son petit être, sans qu’on y arrive, gouvernants et gouvernés, à le préserver de l’agissement de ces monstres inhumains qui agissent presque en toute liberté, par ma plume et ma conscience – apporter à tous les enfants où qu’ils soient mon affection et ma solidarité agissante. 

J’ai choisi pour ma chronique solidarité agissante, non pas d’énumérer tous ces crimes commis contre nos enfants, ou le nombre de ces anges martyrs, ni ce qu’ils ont enduré durant leur captivité, car le fait d’y penser est en lui-même une souffrance insupportable, mais j’ai voulu dépeindre l’enfant dans toute sa simplicité, tel qu’il est.

Mais…

« Il pleut sur ma patrie, la mort et la légende

Il suffit d’un épi pour que chantent les blés

Il suffit d’un moment pour que la nuit descende

Et aussi d’un moment pour que le jour soit né… », disait Malek Haddad. 

 

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