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Chroniques

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Rendez-nous nos têtes !



«Des crânes et des restes de crânes d’Algériens, dans des boîtes enfouies dans les sous-sols d’un  musée français, attendent depuis plus d’un siècle et demi leur droit à une sépulture pour y être enterrés et reconnus en tant qu’êtres humains.»

Mais deux siècles après le siècle des lumières, le pays de Victor Hugo et  d‘Emile Zola (les auteurs  des Misérables, Germinal et J’accuse), ne semble toujours pas avoir compris, malgré la déclaration des Droits de l’homme (apparemment faite uniquement pour la consommation locale), que tous les Hommes, où qu’ils soient, naissent et demeurent libres et égaux en droits, dans la vie comme dans la mort.  Ou bien, ce droit n’est applicable que pour les enfants de «Madame Lafrance», comme dirait Maïssa Bey ? Et pourtant, combien ne nous ont-ils pas montrés du doigt pour moins que ça. Juste pour quelques grabuges d’enfants en mal d’être. Ou bien ont-ils toujours l’intention de les étudier et savoir si les Algériens de cette époque étaient des êtres humains ? (D’ailleurs il y en a même, encore, aujourd’hui, qui en doutent et osent se poser la question). Quel inculte argument intellectuel que de s’autoproclamer comme unique et seule civilisation du monde ! Quelle méconnaissance de l’histoire ! Et pourtant, ils n’avaient qu’à feuilleter le passé romain. Durant plus de quatre siècles, ces derniers, les romains, avaient beau dire et croire qu’ils étaient les seuls civilisés de la Méditerranée, et ils avaient même inventé le mot barbare pour désigner les autres peuples, ils ont aussi construit un mur de démarcation, appelé «limes», pour enraciner la chose dans l’esprit de ces autres peuples, en vain. Et de cette soi-disant civilisation ne subsistent aujourd’hui que les vestiges mangés par les herbes et le temps. 

Deux poids et deux mesures

Et puis, imaginons que ces «têtes» sont des leurs et c’est nous qui les détenons, qu’est-ce qu’ils nous n’auraient pas fait voir pour les reprendre ? Qu’est-ce qu’ils n’auraient pas trouvé de qualificatifs et de noms d’oiseaux pour nous rabaisser aux yeux du monde et, surtout, aux yeux de leur peuple «civilisé». 

Je ne comprends pas comment une société qui se dit libre et démocratique, universelle et diversifiée, plurielle et multiconfessionnelle, tolérante et humaine, scientifique et littéraire peut-elle agir par l’argument des deux poids et deux mesures, ou être aussi contradictoire par ses paroles et ses actes. 

Rendez-nous les têtes de nos valeureux martyrs et libre à vous d’être ce que vous êtes. Libre à vous de donner des droits aux animaux au détriment de vos semblables les autres humains. Libre à vous de croire que vous êtes les seuls civilisés sur terre. Car nous, et depuis très longtemps, nous savons qu’il y a une âme dans chaque être pourvu d’un foie vivant. 

Rendez-nous les têtes de Mohamed Benabdellah dit «Boubaghla», de cheikh Bouziane, le révolté des «Zaatcha», de Moussa et Si Mokhtar les Titraoui, mais aussi celle du lieutenant de l’Emir Abdelkader, Mohammed Ben Allel. Au nom de quelle justification retenez-vous des crânes d’hommes que vous avez mutilés, déportés, puis momifiés ou laissés en l’état, et enfin jetés dans des caves et abandonnés ? N’apprenez-vous jamais les leçons de l’histoire ? Et pourtant combien de fois ne vous a-t-elle pas interpellés, et vous a même donné l’occasion pour vous affranchir de vos actes belliqueux. Et pourtant, vous avez tout repris des Allemands. Y compris le wagon où a été signé le traité de l’armistice du 22 juin 1940. 

Un maigre butin

Et puis,  que faites-vous des règles de l’honneur et de la chevalerie ? Du prestige de votre nation et de son peuple ? Le génie du peuple français ne mérite-t-il pas que ses gouvernants l’honorent en respectant les pactes et les traités signés ? Ou est-ce votre butin de guerre des cent trente-deux ans de colonialisme ? Si c’est le cas, il est bien maigre votre butin. Il est même en-dessous des valeurs universelles que vous enseignez à vos enfants. 

Rendez- nous nos frères ! Nous ne vous avons rien demandé. Si vous n’êtes pas venus jusqu’à nous, nos martyrs ne vous auront jamais combattus. Comment oseriez-vous dire, en inadéquation à toute logique rationnelle, que ce sont les aléas collatéraux des conflits ? Mais de quel conflit parlez-vous ? A ma connaissance, l’histoire a bien défini la chose coloniale comme étant la forme la plus barbare de l’assujettissement d’un peuple. Mais, comble de la bêtise humaine, au 21e siècle, après avoir donné les droits aux chiens et aux pierres, à Paris, la ville lumière, comme il vous plaît de l’appeler [allez savoir pourquoi ?], des représentants du peuple français, en toute conscience et civilisation, légifèrent que le colonialisme a été bénéfique pour les indigènes algériens. J’ai la nausée et l’envie de v…  

Et puis… à dire vrai, cela a toujours été comme ça. Voyez comment lorsqu’Abdelkader accepta de déposer les armes comment la France, au lieu de le libérer selon les accords écrits et signés, l’avait déporté jusqu’à Toulon pour l’emprisonner. «A sa surprise, lui, sa famille et ses compagnons, quatre-vingt-huit personne en tout, furent emmenés dans une forteresse-le fort Lamalgue…/… Le lendemain de son entrée en forteresse, un officier français demanda une entrevue. Officiellement commissionné par le Roi des Français, le général Daumas vint pour lui faire les offres les plus brillantes, s’il voulait seulement renoncer à la promesse solennelle qui lui avait été faite par le général de Lamoricière et le Duc d’Aumale, lorsqu’il s’était rendu. On lui offrit en France une somptueuse existence : un château royal, une garde d’honneur, avec toute la pompe et tous les privilèges dus à un prince. Abdelkader écouta dans un silence méprisant la honteuse proposition. Pressé de donner une réponse, il jeta un regard flamboyant, puis, fixant son œil d’aigle sur son vieil ami, il dit avec chaleur : «Ne me connaissez-vous pas ? Quoi ! Est-ce bien vous qui me parlez ainsi ? Je ne doute pas que vos talents diplomatiques ne soient très utiles à la France ; mais je vous conjure de ne pas les gaspiller inutilement avec moi».

Dans un pan de burnous

Saisissant alors de ses deux mains un pan de son burnous, et se tournant vers la fenêtre, il s’écria : «Si vous deviez m’apporter, de la part de votre Roi, toute la fortune de la France en millions et en diamants, et s’il était possible de la mettre toute entière dans le pan de ce burnous, je la jetterais à l’instant dans la mer qui bat contre les murs de ma prison, plutôt que vous rendre la parole qu’on m’a solennellement donnée. Cette parole, je la porterai en moi jusqu’à ma tombe. Je suis votre hôte. Faites de moi votre prisonnier, si vous voulez ; mais la honte et l’ignominie en pèseront sur vous, et non sur moi» ─ «In La vie d’Abdelkader», de Charles Henry Churchill.  

 Et comme Abdelkader, nous vous disons, aujourd’hui, quoi que vous disiez ou promettiez, nous ne nous apaiserons et n’arrêterons de réclamer notre dû qu’une fois acquis. Qu’une fois, aussi, que vous acceptiez à lire l’histoire telle qu’elle est et non telle que vous la vouliez qu’elle soit. Réveillez-vous de votre léthargie coloniale. De votre insoutenable suffisance, vous ne récolterez qu’acrimonie et indignation. Car les hommes n’ont aucun autre choix (de paix) que de vivre ensemble. Regardez comment nous les victimes de plus d’un siècle de maltraitance, de fers et  de massacres nous tendons notre main pour la réconciliation. De quoi avez-vous peur ? Et pourquoi insistez-vous à nous dénier le droit d’être comme vous ? Le génie du peuple français a pourtant légué au monde d’innombrables belles choses, et dans tous les domaines. Mais si vous, gouvernants et hommes politiques, vous ne croyez qu’au statu quo et à l’affrontement, des idées et des théories, alors je n’ai que cette doléance à vous faire : rendez-nous les têtes de nos valeureux chouhada et que Dieu vous pardonne ! 

A vous, mes concitoyens, sachez qu’il est plus que nécessaire pour notre présence entre les nations de reconnaître que la petite histoire fait la grande comme les petits ruisseaux font les grands fleuves.  

 

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