Contact
  • Banner Redmed 748x90

Chroniques

Derniere minute

Au temps du cinéma muet



A dire vrai, pour ce numéro 49 de Crésus, j’ai commencé une chronique sur l’affaire du «burkini», puis, sans me rendre compte, quelques pages d’histoire s’ouvrirent dans ma conscience où je vis l’eternel recommencement du débat stérile entre l’Orient et l’Occident. Je m’abstins alors à remuer le couteau dans la plaie et je choisis un autre thème plus porteur sur l’avenir de mes concitoyens. Le voici. 

Savez-vous qu’au temps du cinéma muet les livres parlaient ? Mais avant de vous raconter ce qu’ils disaient, voyons voir ce qu’ils disent,  aujourd’hui, dans les bibliothèques désertées. 

Les nouvelles du dehors

─ Hé ! Hé ! Réveille-toi.

─ Quoi, que veux-tu ? 

─ Non, rien. On doit attendre le monsieur, non ? 

─ Quelle heure est-il ?

─ Je ne sais pas, mais je crois que c’est l’heure.

─ C’est l’heure,  l’heure, ou bien t’as pas sommeil ? 

─ Bof, si tu ne veux pas voir la suite, c’est comme tu veux. Moi j’ai hâte des nouvelles du dehors.

─ Elles sont toujours pareilles les nouvelles du dehors. Ne te résigne pas aux chimères. Compte tes pages jaunies et calme-toi. Nettoie-toi des crottes de mouches, ça te fera passer le temps.  Oublie le passé, aujourd’hui, tout est clic et clac…

─ T’es pas mieux logé que moi. T’as même pas une seule page cornée. Aucune empreinte, depuis des lustres, n’est venue mouiller ta couverture. Alors ce n’est pas la peine de faire l’intéressant.

─ Ecoute, écoute !

─ Quoi ?

─ Des pas qui résonnent.

─ C’est notre homme !

─ T’es aux anges…

─ Bien-sûr ! C’est ma fenêtre sur le monde du dehors.

─  C’est la nostalgie qui te fait vibrer, n’est-ce pas ? Et puis qu’espères-tu  avec l’histoire de   ce vieil homme ? Il est sûrement seul et il s’ennuie,  alors il nous rend visite.

─ Hé ! Arrête ton cirque et va voir ce que tu peux nous dénicher comme nouvelles. Fais attention aux gros dicos, les oubliés, qu’ils te feront tomber, tu te fracasseras les feuilles qui te restent.

─ N’aie pas peur, je les contournerai, ils ne verront que du feu. Bon, c’est parti, à toute !

Alice au pays des dicos

Le petit livre des contes se fraya un chemin du haut des tablettes garnies de mastodontes et de romans anciens. Il allait faire sa quête du jour. Chiper à l’homme, qui venait de prendre place au fond de la salle de lecture, des bribes d’écriture, tant ces pauvres créatures manquaient de visiteurs. La nostalgie broyait leur quotidien. Le silence cornait leur présent. La poussière les emplissait d’acariens. Le monde du dehors les fuyait, devenait allergique à leur vue.

Le petit livre se faufila entre les autres livres et se tapit derrière le dos de l’homme. Il attendit que ce dernier se mette à l’œuvre… 

La lampe, au dessus de la tête du monsieur, clignota de l’œil au petit chenapan ; comme pour lui insinuer, comme les dernières fois, il aura sa part de lumière. Le petit livre s’ouvrit quelques pages en guise de remerciement…

Au dehors, les hommes s’affairaient à s’arnaquer, à se haïr… Le tourbillon du néant continuait à enrouler sa spirale infernale, depuis bien des années déjà. Depuis que les livres se sont tus.

─ Hé, le p’tit, chuchota un gros dico, t’as pas intérêt à lire tes âneries à haute voix, fais gaffe.

─ Endors-toi gras double, souffla «Alice au pays des merveilles».

Le silence reprit ses droits. Le silence «des mille lieues sous la mer».

La lampe sourit…

L'homme qui rit

  L’homme se mit à écrire. 

«Au temps du cinéma muet, les livres parlaient. Ils disaient les leçons de choses. Ils disaient l’histoire et la géographie. Ils s’appelaient les amis fidèles. Quand les livres parlaient, ils s’échangeaient entre amis et camarades de classe.  Ils se lisaient dans les trains et les bus, dans les jardins et sur les bancs publics. Etait maudit celui qui jetait ne serait-ce qu’une page d’un livre. Et ils ont dit les livres. Ils nous ont beaucoup appris. Ils nous ont ouvert les yeux. Ils nous ont fait voyager par le rêve et l’imagination. Ô le voyage de Gulliver ! Les mille et une nuits ! Le vieil homme et la mer ! Fouroulou, le fils du pauvre ! La terre et le sang ! La grande maison ! L’incendie !... Et tous les autres, de Steinbeck à Taha Hussein.  Si les livres parlaient autrefois, c’est parce qu’ils étaient écoutés ; et s’ils étaient écoutés, c’est parce qu’ils disaient des choses vraies. Utiles. Merveilleuses !... Et même quand le cinéma commença à balbutier, et même quand il se mit en couleur, le livre caracolait loin, loin dans les esprits, indétrônable de son podium.

Quand fleurit la médiocrité

Les livres d’aujourd’hui, comme le cinéma, ne parlent que de violence et de vice. Ceux qui parlent de littérature sont devenus chers. Inabordable est devenu l’entendement. Le multimédia, les réseaux sociaux et le zapping ont tué le souffle agonisant de l’ami fidèle. «Ils gardent la poussière et je suis allergique», m’avait dit une connaissance, en parlant des livres. Il avait tout chez lui, mais pas âme d’un seul bouquin. Finalement, il n’avait rien !...

Un peuple qui ne lit pas est un peuple mort. Une société qui ne vit que pour se prélasser dans les cafés maures meurt à petit feu. «Djabou», (ils ont ramené), est un mot qui incarne l’état d’âme de tout un pays en attente d’assistance. La rente et le détachement (vers les postes à rente) ont tué le labeur, ont fait fleurir la médiocrité. 

Etre, c’est lire, pour dire et écrire…

Mais lorsqu’on subventionne le prix de l’essence pour les voitures qui tuent plus de quatre mille personnes par an et en rendent infirme le même nombre, c’est qu’il y manque un maillon à la chaîne du bon sens. Ou peut-être le fait-on pour un dessein occulte. Ou peut-être… enfin, à mon humble avis, il est irrationnel, et même incompréhensible qu’un livre, chez nous, coûte le prix d’un plein d’essence. Le bon sens serait, comme dans nombre de pays, qu’un plein d’essence équivaudrait au prix de plusieurs livres. On taxe le livre comme un produit nocif ou pollueur. 

A la petite foire du livre

Il y a quelques années, dans le patelin où je vis, où il n’y a ni jardins ni librairies, mais où les souks hebdomadaires sont quotidiens, je ne sais par quelle baguette magique les autorités de la commune ont organisé une petite foire du livre. Pour ce faire, ils ont invité juste quelques maisons d’éditions. Dans le hall d’une administration, sur des tables, on étala des ouvrages. Ayant pris la peine de m’y rendre, car je savais que je n’y trouverai pas de la grande littérature mais, sait-on jamais, peut-être que je pourrai dénicher un oublié quelque part, je me suis dis. En me promenant entre les étals, encombrés surtout de livres scolaires, j’avais remarqué, debout devant un étal de livres de contes pour enfants une petite fille de dix ou douze ans. Je me suis arrêté, et avec amusement, je pris tout mon temps pour la regarder feuilleter avec ses petites mains les livres qu’elle prenait puis remettait à leur place. Quand je vis, et après un long moment, qu’elle n’avait toujours pas choisi, je voulus savoir qu’elle en a été la cause. Je me suis approché d’elle et l’avais abordée en ces termes : «Alors, tu n’as toujours pas su choisir?» Elle me regarda d’un air ahuri et, en tout innocence, me dit : «Je viens pour lire, pas pour acheter».

Exister comme les pierres

Je fus très ému par sa réponse. «Et quel est celui que tu préfères ?», lui dis-je. Elle hésita un moment, mais en me voyant insister, elle me montra un livre avec une belle couverture. Je le lui offris. Ses yeux s’illuminèrent d’une intense lumière, une fois qu’elle prit le livre dans ses mains. A cet instant, j’étais l’homme le plus heureux du monde… 

Et je partis dans mes incorrigibles cogitations. 

Que servirait à l’homme d’exister sans accomplir ce pour quoi il a été créé ? Que nous servirait de n’être que pour remplir un espace et durer un temps ? Que nous servirait de n’exister que pour manger, boire et dormir ? Que nous servirait d’exister comme les pierres, les cailloux ou les objets inanimés ? Celui qui existe sans être conscient de ce qu’il est, et pourquoi est-il là et quel est son rôle dans le tout, de la microbiologie à l’univers sidéral, n’est qu’une chose parmi l’infinitésimal nombre des objets inanimés. Et pourtant ! Que me servirait d’exister sans vivre, sans lire, sans écrire, sans aimer…

  • Pub Laterale 2
  • Banner Salem 2