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Chroniques

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Le testament philosophique de Roger Garaudy



«L’homme qui, libéré de ses intérêts personnels, ne dit plus : 

c’est à «moi», ni «je», celui-là accède à la paix… »

R. Garaudy.

Le philosophe Roger Garaudy, l’homme aux multiples vies et facettes, celui qui s’est recherché dans toutes les religions et les concepts, du catholicisme chrétien au communisme, a fini, après mille et une tentatives idéologiques, par mourir musulman. Dans un livre, qu’on peut considérer son dernier, intitulé : « Biographie du XXe siècle », il a légué à tous ceux qui veulent savoir qui était-il et quelles étaient ses convictions ainsi que son testament philosophique.   

Certes, le livre traite d’un sujet philosophique qu’est l’histoire de la pensée universelle, mais il se lit comme un roman. Car il s’agit là de l’expérience d’un homme confronté aux multiples courants de cette pensée.  L’auteur est le  narrateur. Il est aussi le philosophe témoin d’un siècle pas comme les autres.  Mais d’emblée, il avertit le lecteur : « Je n’ai pas voulu repenser l’aventure d’un homme, mais la trajectoire d’un siècle. Ou, du moins, ce qui permet, dans le cheminement d’un homme, d’en faire la conscience critique d’un siècle.» Personnellement,  j’ai lu ce livre comme un roman. Pas comme un roman de fiction, mais j’ai été bercé par les idées et l’émotion. Aussi, par l’histoire anecdotique et son épistémologie. Par le choc et le dialogue des civilisations. Finalement, par la recherche de la vérité occultée durant des siècles pour s’approprier le monde et le rendre uniquement occidental. Pour bien situer l’idée, voici ce que dit l’auteur, Roger Garaudy, en introduction du livre : « Toute société prétendant faire abstraction des deux dimensions majeures de l’homme : transcendance, c’est-à-dire reconnaissance de la dépendance de l’homme à l’égard de Dieu créateur, et donc de valeurs absolues, et communauté, c’est-à-dire sentiment, en chaque personne humaine, d’être responsable du destin de tous les autres, est vouée à la désintégration. » 

Mais avant de savoir dans quelle philosophie Garaudy a-t-il trouvé les deux dimensions majeures qu’il recherchait (transcendance et conscience de la responsabilité), feuilletons avec lui les pages de la vérité retrouvée après des années d’inconscience. Certes, elle renaît de ses cendres, bien qu’un peu tardive cette conscience de l’Occident, mais malheureusement elle n’a rien apporté ─ jusqu’à nos jours ─ aux autres peuples d’Orient. 

Au premier chapitre, Garaudy, avec un pincement au cœur, dévoile au lecteur, ce que l’Occident a voulu occulter à ses citoyens et, durant des siècles, « le Message des livres sacrés » [C’est le titre du chapitre]. C’est-à-dire tout ce qu’avait apporté l’Orient (toutes cultures confondues) à l’humanité. « La part de la culture occidentale, loin d’être exclusive, n’était ni la plus grande, ni la plus belle. Il fallait tout recommencer. Ecrire une « contre-histoire ». Celle qu’auraient pu écrire les vaincus… », écrivait-il.

Il s’ensuit une longue description avec commentaires et analyses de toutes les philosophies anciennes d’Orient. « Cette histoire, et ces cultures, ne m’ont été apprises ni par les manuels ou les cours de mes maîtres, ni par les thèses de mes collègues « philosophes ». Mon abécédaire, ce furent « les livres sacrés », continuait-il. Et voici le « Livre des morts » de l’ancienne Egypte qui apprend à Garaudy que l’homme, et depuis ce temps-là, croit que la mort renaît en une autre forme de vie. 

« Rends mon âme, Osiris, à sa nature divine.

Je vis, après ma mort, une nouvelle vie.

C’est de moi que dépend l’ordre des nouveaux mondes. »

Et jusqu’aux croyances africaines, rien ne changera cette croyance de l’homme à l’au-delà.

« La terre est notre corps, à nous, les hommes », disent les chants au Zimbabwe. 

De l’Inde, la Chine et la Perse [l’Iran et l’Afghanistan de ces temps-là], tout un pan de ces philosophies ─ ô combien utiles à la compréhension de l’histoire des hommes et des civilisations humaines ! ─  s’étale sur des pages. En Iran, deux mille ans avant J.C., Zarathoustra apprenait à ses adeptes comment l’homme est libre de choisir entre le bien et le mal. Tout en continuant à réaliser le Royaume de Dieu sur terre sans douter un seul instant de sa présence agissante. Tels étaient les enseignements de Zarathoustra (Zoroastre pour les occidentaux). 

« Quel artiste a crée la lumière et les ténèbres ? Qui a fait l’aurore ? Qui a fait les eaux et les plantes ? Qui a mis l’amour au cœur du père lorsqu’il lui naît un fils ? » (Paroles de Zarathoustra).

Dans la même continuité, les hymnes védiques (philosophie du Védisme en Inde) chantent :

« Par qui la chair de l’homme fut-elle réunie ? 

Par qui ses doigts sculpteurs ?

Qui déploie à travers le monde

son manteau d’océan ?...

Qui a allumé l’aurore ?... 

Toute chose au-dedans de l’homme et autour de l’homme est un signe de la présence agissante de Dieu », conclut Garaudy. 

Toujours dans la perspective du survol des sagesses anciennes, Garaudy évoque le plus ancien livre des chinois : le « Yi King »(ou le livre des métamorphoses) qui parle du TAO (philosophie moderne et même d’actualité de par sa vision humaine et universelle car elle refuse tout dualisme entre le « moi » et les « l’autre ». Tout est un dans l’origine de la vie et du monde), écrit plus de mille ans avant l’ère chrétienne. Quatre siècles après, naîtra Confucius et avec lui l’idée du « rétablissement de l’harmonie entre le ciel et la terre ». Puis, c’est au tour de Lao-Tseu qui enseigne « l’intégration de l’homme à la nature ». Dans le deuxième chapitre, intitulé : La sécession de l’Occident, là, Garaudy développe son idée de la mainmise de la philosophie occidentale sur le reste du monde. La première sécession de l’Occident  a commencé par la séparation de l’homme occidental avec la nature. Et ce sont les Grecs Sophistes qui, en déclarant que la vie n’est qu’un ensemble de désirs qu’il faut satisfaire avec tous les moyens possibles. De cette idée est née celle de Protagoras qui clame, haut et fort : « L’homme est la mesure de toute chose ». « Tel est l’an zéro de la philosophie occidentale », dit Garaudy. Socrate et son disciple Platon essayent tant bien que mal d’apporter des corrections à cette dérive originelle et appellent à l’idée de la vertu. Et même à l’idée de la vertu en tant que science. De cette philosophie sera instaurée l’idée du dualisme entre le corps et l’âme et de l’esprit et de la matière. Toute la pensée de l’Occident, et jusqu’au Christianisme, sera gérée par ce dualisme radical. Comme deux parallèles qui ne se rencontreront jamais, le « moi » et « l’autre », durant deux mille ans,se côtoient sans se regarder… 

Au commencement, pour Garaudy, était la rupture de l’homme occidental avec, en premier, la nature ; et en second, la rupture de sa philosophie avec la vie. Et ni la phénoménologie, de Husserl à Gaston Bachelard ; ni l’existentialisme, de Gabriel Marcel à Jean Paul Sartre ; ni le marxisme ; ni le  positivisme, ni le pragmatisme américain, n’ont su résoudre l’équation de ce dualisme pur et dur. Et comme finalité de « l’enfer, c’est les autres », l’occident, et pour atténuer quelque peu de cette crise existentielle, recourt au colonialisme sans foi ni loi. Tournant le dos au Transcendant (ce qui est au-delà de toute expérience possible), car tout doit s’expliquer par l’expérience et les chiffres selon eux, les Occidentaux orientent leur philosophie sur la recherche scientifique. La physique classique est revisitée pour la relativité et les quantas. A cause du conflit Est-Ouest, l’ère atomique fait son apparition. Puis la conquête de l’espace ouvre à l’Occident une nouvelle porte de la concurrence pour le leadership et la domination. 

Comme si Garaudy voulait nous dire : rien ne sert de courir, il faut revenir à la nature de la vie. C’est-à-direà la transcendance de Dieu, créateur de l’homme.« Affirmer la transcendance, c’est reconnaître la dépendance de l’homme à l’égard de son Créateur, à l’égard de Dieu et de son dessein, au-delà de tout projet humain », écrit-il. Quelques lignes plus loin, il ajoute : « La suffisance, c’est-à-dire l’affirmation que l’homme est le centre et la mesure de toute chose, est le contraire de cette foi en la transcendance. Cette « suffisance »inspire la prétention « pharaonique » d’usurper la toute-puissance de Dieu… »

Et c’est dans l’Islam que Garaudy découvre la vérité originelle de la vie. C’est-à-dire tout vient de Dieu et retourne à Dieu. Et cette transcendance ne peut se réaliser qu’avec la foi. Donc impossible à prouver. La transcendance, comme la foi, ça se vit. « L’expérience vécue de la transcendance,  je l’ai faite, en voyant vivre des musulmans », conclut-il. 

Au dernier chapitre qui a pour titre : « Le message de l’Islam : Transcendance et communauté », Garaudy expose en fin de compte sa vraie vision du monde et de la vie ; et c’est en Islam, dans les versets du Coran qu’il a eu la plénitude que c’est par la transcendance, la communauté et la conscience de la responsabilité envers les autres que se complète l’essence même de l’humanité. 

« En l’autre homme chercher ce qui me manque pour devenir plus humain ; en chaque arbre aimer les fleurs plus encore que les fruits ; en Dieu vivre l’espérance des sources. »

« D’abord nous sommes « créés », c’est-à-dire que nous ne pouvons pas nous « suffire » à nous-mêmes ; nous devons nous situer dans la totalité et l’unité de la création : nous sommes nés de la terre, et nous n’y sommes pas nés par hasard ou par nécessité…/… Mais nous avons reçu un « dépôt » (Amana) plus sacré : Le Créateur a insufflé en nous de Son Esprit. A l’homme seul a été conféré cette dimension transcendante, le redoutable privilège de la liberté », conclut Roger Garaudy à la fin de son testament philosophique. 

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