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Chroniques

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La piste où ils ont pleuré



«La piste où ils ont pleuré » n’est pas le titre d’un film, ni celui d’un livre ou d’un roman, mais ce n’est que la traduction intégrale de l’expression, en Cherokee, de  Nunna daul Isunyi, qui veut dire : la piste des larmes ou Trail of tears, en Anglais… 

C’est une autre histoire douloureuse qu’avait vécue le peuple Amérindien. Après cinq siècles de génocide et d’extermination, y compris celle des bisons, et sans être assouvis, les visages pâles et les Yankees, au moment où le vent de la révolution industrielle commençait à leur apporter les premiers bienfaits, décidèrent, au détriment des valeurs morales qu’ils appliquaient entre eux, d’exproprier et de déporter des milliers d’hommes, d’enfants et de femmes à plus de quatre mille kilomètres d’où ils habitaient. Voici leur histoire. 

Le 28 mai 1830, à quelques jours de la prise d’Alger par les français, de l’autre côté de l’Atlantique, là-bas en Amérique, une loi : l’Indian Removal Act, est votée par les représentants du peuple et signée par le septième (déjà ?) président [pourtant] démocrate Andrew Jackson, élu en 1828 sur la base de ce projet de loi. A cette époque, les Etats-Unis étaient constitués par les treize (13) colonies Britanniques qui avaient choisi de se séparer de la Grande-Bretagne et de se constituer en un État fédéral en 1775. La déclaration d’indépendance est signée le 04 juillet 1776. Il s’agit de la Virginie (première colonie fondée en 1607), le Massachusetts, du New Hampshire, le Maryland, le Connecticut, Rhode Island, Delaware, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, le New Jersey, New York, la Pennsylvanie et la Géorgie. Tous situés sur la côte Est, sur l’Atlantique. 

A la même époque, vivaient dans ces Etats de l’Est américain cinq tribus indiennes (peaux rouges) appelées les cinq nations civilisées. Les Cherokees, les Séminoles, les Choctaws, les Creeks et les Chickasaws. Elles ont été appelées nations civilisées parce qu’elles avaient accepté de vivre en paix avec les colons européens et selon leur mode de vie. Ces cinq tribus ou nations indiennes vivaient toutes dans le Sud-est des Etats-Unis d’alors. Mais le projet de réunification des Etats en une nation fédérale forte avait besoin de plus d’espace pour attirer les immigrants.  La loi votée donc le 28 mai 1830, l’Indian Removal Act, n’est en vérité que l’Acte de déplacement des Indiens vers le Sud-ouest, dans l’Oklahoma. Après plusieurs tractations et procès menés par le chef cherokee John Ross, sans résultat, contre la décision du président Jackson, commença alors l’une des plus douloureuses injustices commises sur le peuple Amérindien d’Amérique…

De 1830 à 1838, sur décision de justice, les Indiens des cinq tribus furent réunies dans des forts militaires dans des conditions inhumaines pour les faire déporter, à pieds, à des milliers de kilomètres, vers d’autres réserves. Malheureusement, quelques chefs Indiens, dont le plus connu : Elias Boudinot, sous la pression et l’influence de l’argent mais aussi pour sauver ses compatriotes de la maltraitance, acceptèrent de signer au nom de leur peuple l’acte de déplacement.  

En 1838, au mois de mai, 30 000 (trente mille) indiens, entre hommes, femmes et enfants, n’ayant pour la plupart que leurs habits qu’ils avaient sur eux et pieds nus, certains étaient enchaînés car considérés comme dangereux, furent regroupés dans trente-et-un forts de l’armée, puis transférés dans onze camps entre l’Alabama et le Tennessee, après avoir été spoliés de leurs terres et distribuées aux migrants européens. Trois mille de ces indiens furent acheminés par voie fluviale. Dans des embarcations de fortune, on les y entassa comme du bétail. Plusieurs d’entre elles coulèrent avant même d’arriver à leur destination. Mais le plus dur sera réservé aux autres acheminés par voie terrestre, à pieds.  

Ici, en Algérie, le traité de la Tafna venait de boucler sa première année après de rudes combats entre Abdelkader et les troupes de Bugeaud. Partout dans le monde, l’homme blanc s’octroie le droit de conquête et de spoliation des autres peuples. « L’homme blanc est la mesure de tout sur tout» était leur devise colonialiste. Deux mille ans après, la même devise raciste continue à nourrir leurs esprits malveillants. Et le livre noir de l’homme blanc n’a pas encore été écrit…

Les pauvres Indiens, mal habillés et mal nourris, assemblés en petits groupes autour d’un des leurs, en guise comme guide, marchèrent sur la route de l’Ouest. Dès les premières heures, des files (à l’indienne) se formèrent sur des kilomètres. Les soldats, sur leurs chevaux pimpants, veillaient à ce qu’aucun d’eux ne puisse fuir ou sortir des rangs. Comment a-t-on pensé que des enfants, des femmes enceintes et des vieux pouvaient faire 4000 kilomètres à pieds ? Avec quelle légitimité les autorités du nouvel Etat des USA avaient-ils justifié cette démarche inhumaine ? Comment des gens qui avaient fui l’oppression pour être libres peuvent agir ainsi ? Mais le moment n’est plus au questionnement ; il est au constat…

Au premier mois, les plus faibles commencèrent à abandonner la marche pour se laisser mourir aux abords des routes empruntées. Le manque de nourriture contraignit les déportés à se nourrir de racines d’herbes et de feuilles d’arbres. Quand arriva l’hiver de 1838-1839, la route devint impraticable et la marche s’arrêta. Dans la boue, entassés les uns sur les autres dans des abris de fortune, ils attendirent l’arrivée du printemps. Chaque jour, des enfants mouraient de faim et de maladie. Après avoir été jetés dans des fosses, les soldats ordonnèrent la reprise de la marche. Il leur restait encore 3000 kilomètres à parcourir. Des fleuves, des plaines, des montagnes et des Etats à traverser. La faim, le froid et les maladies à supporter. Les habitants des villes et des régions par où ils passaient se mettaient sur le seuil de leurs maisons et aux abords des routes et les regardaient passer. On les voyant dans leur état de flétrissure, ces habitants, surtout les femmes, ne pouvaient retenir leurs larmes. Et c’était ainsi partout où la longue file des déportés passait. Et le nom « La piste des larmes » est donné à cette marche-déportation non pas à cause des pleurs des Indiens eux-mêmes, mais à cause des pleurs de ceux qui les voyaient passer.  Après avoir traversé six Etats, parcouru 3540 kilomètres à pieds sans nourriture ni habits décents, les déportés arrivent en Oklahoma non sans avoir laissé en cours de route entre 4000 et 8000 morts. Tout le long de la piste des larmes jonchaient des cadavres de femmes, d’enfants et de vieillards. Les soldats et les médecins qui les accompagnaient étaient sensés les aider et les soigner, mais seulement quelques uns parmi eux ont fait preuve d’humanisme, le reste des troupes ne s’étaient préoccupés que par l’avancée des convois. Seul un millier de Cherokees arriveront à s’extirper de cet exode et se cacheront dans les montagnes de la Caroline du Nord. Ils ne subsisteront que grâce à la chasse et la cueillette comme au premier temps de l’humanité. 

A l’est de l’Atlantique, en Afrique et en Algérie, les généraux de l’armée coloniale française préparaient l’extermination des  populations par les enfumades et les emmurements. Sur les terres rouges d’Australie, les Britanniques faisaient de même avec les Aborigènes, le peuple le plus ancien du monde.

De cette injuste et inhumaine déportation causée par les blancs d’Amérique, seules quelques stèles et plaques commémoratives en parlent aujourd’hui.     

Comme la lettre du poète et écrivain américain Ralph Waldo Emerson envoyée au huitième président Van Buren en 1838 pour s’interposer à la déportation des Indiens et qui n’avait rien changé en son temps, que peuvent faire, aujourd’hui, les descendants de ces déportés de la résolution adoptée par le Sénat Américain en 2009 pour présenter les excuses de la Nation américaine… 

Car depuis ce temps-là, d’autres «pistes des larmes», d’Hiroshima à Baghdad et du Vietnam à l’Afghanistan, de l’Afrique au Moyen-Orient, ont fait – et continuent de faire - souffrir d’autres peuples par le même droit de l’homme blanc «de tout sur tout»

Ainsi s’acheva l’histoire de «la piste des larmes» que les Américains ont vite oublié, mais que les Amérindiens gardent ancrée dans leur mémoire collective. Et avec eux tous les autres peuples qui ont subi l’oppression sans autre cause que de ne pas êtres nés «hommes blancs»

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