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Chroniques

Derniere minute

Il suffit d’aimer



Un soir, alors que le soleil déclinait à l’horizon, une brise d’air frais m’invita à sortir de mon bureau où j’avais pris l’habitude de m’oublier dans mes écrits et autres cogitations existentielles qui m’empoisonnaient la vie. Je pris une chaise pliante et je rejoignis ma petite cour. Dans le ciel, qui prenait une couleur de miel, je regardais les oiseaux et les pigeons, avec des vols furtifs, rejoindre leurs nids et repaires. Un nuage, sous les rayons d’un soleil en agonie, s’est déchiré en une fresque que même le plus talentueux artiste n’aurait su peindre. Là, envahit par une douce indolence, je voulus, comme Lamartine, dans son poème Le Lac, supplier le temps pour qu’il suspende son vol et me laisser contempler ce petit pan de paradis que les aléas et la course effrénée derrière l’insaisissable nous voilent de leurs sombres perspectives. Sortie de nulle part, peut-être de chez un voisin, la voix d’Edith Piaf, rajouta de l’âme au tableau. A gorge déployée, mais agréable à entendre, Piaf m’enchantait avec sa plus belle chanson : A quoi ça sert l’amour ?…

Je m’agrippe à sa voix. Je m’y accroche avec  toutes les forces de mon ouïe et de mon âme.  L’amour ne s’explique pas, dit-elle, c’est une chose comme ça, qui vient on ne sait d’où et qui vous prend tout-à-coup !...  Son duo lui réplique : Mais j’ai entendu dire que l’amour fait souffrir, que l’amour fait pleurer ; à quoi ça sert donc d’aimer ! Elle reprend : L’amour ça sert à vous donner de la joie, c’est triste et merveilleux !… Pourtant on dit souvent que l’amour est décevant qu’il y en a un sur deux qui n’est jamais heureux !... Même quand on l’a perdu, l’amour qu’on a connu vous laisse un goût de miel !...  Tout ça c’est très joli, mais quand tout est fini, qu’il ne vous reste rien qu’un immense chagrin !... Tout ce qui maintenant te semble déchirant, demain sera pour toi un souvenir de joie !...

Le bruit d’une moto qui passe couvre la voix. Je tends mon oreille, et je reprends avec elle le dernier refrain : En somme, si j’ai bien compris, sans amour dans la vie, sans ses joies et ses chagrins, on a vécu pour rien !... 

Elle s’en va la dame rejoindre sa postérité. De mon livre du dedans, des feuilles pliées par le temps s’ouvrent et m’invitent au souvenir. Je racle les contours de ma mémoire. Un air de déjà-vu me susurre des miasmes d’une lointaine lecture. Ou d’un conte oral d’un «Goual». Ou d’un rêve oublié…

Le soleil s’est décliné totalement derrière l’horizon et ne sont restés que ses dorures sur le nuage blessé. Puis, comme si cela datait d’hier, me revient ce conte que j’ai lu ou entendu ou rêvé, il y a je ne sais combien de temps, ni d’années. Comme un manuscrit ouvert, écrit sur du papyrus, tout me revient. Je le donne tel quel. Et il disait… 

 

«Il y a longtemps, très longtemps, quand j’avais dix-huit ou vingt ans, par une journée voilée de crachin et de bruine, je sortis de bon matin à la recherche de quelque gibier à ramener pour les miens qui n’avaient rien mangé depuis plus de deux jours. Dans le creux d’un oued, je me suis engouffré. Je ne voyais pas plus de deux mètres devant moi. Emporté par mon obsession de prédateur, je continuais à suivre les méandres de l’oued qui commençait à charrier bois et débris de tous genres. Au bout d’une demi-journée de marche, exténué et bredouille, je m’assis à même le sol, encore mouillé de rosée et d’embrun, en face d’un torrent qui grossissait au fil des heures. La faim tenaillait mes tripes. J’avais froid et j’étais triste comme un agneau égaré. A l’instant où tout semblait perdu, j’entendis le clapotement de pas dans l’eau de l’oued. Mon corps se crispa et mon esprit se raidit en attente de la proie qui allait enfin me libérer…           

Tout ce que je vis aujourd’hui vient de ce jour…

Ce clapotement continue jusqu’à aujourd’hui de bruire dans mes oreilles… 

Une silhouette sortit de derrière la brume. Elle avait les cheveux longs. Le visage rose de froid et de pudeur. Elle avait presque mon âge. Sur son dos, elle portait un fardeau de gibiers. Il y avait des lièvres, une ou deux perdrix, quelques oiseaux. Je n’en croyais pas mes yeux. Dès qu’elle me vit, la fille s’immobilisa, muette. Avec mon regard de lynx, je l’ai hypnotisée. Et comme un fauve sauvage je m’abattis sur elle. Je ne savais pas par où commencer ; par satisfaire ma faim de loup ou ma soif instinctive. Elle se débattit comme une diablesse. Et plus elle se débattait, plus mon désir augmentait… 

Si je vous raconte les détails de ma mésaventure c’est pour que vous puissiez bien comprendre mon message. 

Et comme l’homme des cavernes, je la traînais vers un lieu sombre et malsain. J’en fis d’elle ma prisonnière. Cette nuit-là… après avoir manger à ma faim, sans que je ne lui en donnasse même pas une miette du festin, j’abusais d’elle…       

J’étais obnubilé par sa beauté. Oui, elle était belle et jeune. La folie m’habita et je décidai de l’attacher. Elle me supplia pour que je la laisse partir. Elle me fit savoir qu’elle avait laissé son vieux père malade et qui l’attendait pour lui procurer un peu de nourriture. Je ne voulais rien savoir. J’avais échangé ma raison avec une âme de diable. Et Satan m’envoûta jusqu’à la folie. Je ne la nourrissais que pour mes besoins instinctifs. Et ça dura un temps. La fille, toujours attachée, dépérissait de jour en jour. Quand son état devint critique, je la détachai et je commençai à lui prodiguer des soins.  Mais il y a des paroles qui détournent la marche du destin comme les crevasses qui tracent les méandres de l’oued. Retenez bien ce que je vais vous dire… 

Car il est d’une extrême importance. 

Après une semaine de nourriture et de soins, la fille revint à une meilleure forme. Mais je suis resté toujours sous l’emprise de la folie. Alors je décidai de la ligoter pour qu’elle ne s’enfuie pas. Encore une fois, elle me supplia. Je ne ressentis aucune pitié pour elle. Mes impulsions de bête enragée aveuglaient mon âme, déjà ensevelie sous les décombres de l’ignorance et l’animosité. Et encore une fois, la fille faiblit mais en plus mal que la première fois.

 Un matin, je me suis approché d’elle. Je constatai qu’elle était mal en point, presque agonisante…    

 En la voyant ainsi, je résolus à lui accorder un peu de répit. Un soir, alors que l’ombre du crépuscule ombrageait les lieux d’un triste présage, et avec un effort surhumain, je l’entendis dire avec sa voix faible, presque inaudible : 

« Pourquoi agis-tu de la sorte avec moi ? » 

Je ne sus quoi lui répondre. Elle fixa sur moi ses yeux de jais. Deux agates noires, comme du cristal, transparentes.

 « Je veux que tu sois toujours à moi », je lui dis. 

« Si tu veux que je sois à toi… si tu veux que tous les hommes ne te fuient pas, qu’ils soient tes amis ou tes ennemis, qu’ils te soient proches ou simples passagers, qu’ils soient hommes ou femmes… Animaux ou choses inanimées… 

Il suffit de les aimer… 

Il suffit d’aimer… », me dit-elle, et elle s’évanouit.  

Cette fille est devenue ma femme. Ces yeux sont restés tels quels. D’elle, j’ai appris à devenir homme, vivant pour les autres. Et depuis, chaque matin, je sors de chez moi pour aller à la recherche de toute personne en quête d’aide, de repos ou de nourriture, sans jamais lui demander ni d’où elle vient ni où elle s’en va, ni quelle est sa religion ou sa croyance, ni quelle langue parle-t-elle ni comment s’habille-t-elle… Qu’elle soit femme, homme ou enfant. Qu’elle soit animal ou plante. Pierre ou rocher… »

Il faisait presque nuit, quand une larme me fit revenir à moi. La brise s’était beaucoup rafraîchie et le silence avait repris ses droits noctambules. J’eus beau chercher le nuage blessé, mais de la voûte céleste ne m’arrivait que le clignotement des millions d’étoiles qui, depuis la nuit des temps, continuent à donner du rêve et de l’espoir aux poètes, les mendiants de l’amour…

Je plis ma chaise. Je rejoins mon bureau non sans avoir toujours à l’esprit l’histoire de ce jeune homme que l’amour a sauvé. J’eux aussi une pensée pour cette femme qui avait, avec un seul mot magique, changé la folie en apaisement. 

Edith Piaf, dans mon cœur, continuait son refrain, hymne à l’amour : «Même quand on l’a perdu, l’amour qu’on a connu vous laisse un goût de miel !...  Tout ça c’est très joli, mais quand tout est fini, qu’il ne vous reste rien qu’un immense chagrin !... Tout ce qui maintenant te semble déchirant, demain sera pour toi un souvenir de joie !...En somme, si j’ai bien compris, sans amour dans la vie, sans ses joies et ses chagrins, on a vécu pour rien!...»

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