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Chroniques

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Si j’étais riche comme Crésus



Je me suis toujours posé la question de savoir comment les riches deviennent-ils riches. Souvent, devant la télé, en suivant un film ou une émission où il est question de riches, je restais éberlué devant tant de faste. Et je prenais toujours un malin plaisir de comparer mon squelettique salaire avec ce que peut gagner, le mot est trop modeste, disons alors rafler ces hommes à la bedaine, au cou et au menton bien renflés. Même quand ils sont sveltes, leur allure de bien nourris les différencie du commun des mortels. Je m’amusais alors de compter le nombre d’années que je devais trimer pour amasser juste un petit chouia de leur fortune. C’est en centaine d’années que ça se calculait. Alors, au premier siècle, je m’arrêtais et je maudissais le sort et la mouise. Et à force de vouloir à tout prix savoir comment devient-on riche, j’ai décelé le filon qui y mène. Mais avant de vous divulguer la recette et le mode d’emploi pour devenir riche, je vous étale, noir sur blanc et sans tabou, mon rêve de riche au conditionnel. Si j’étais riche comme Crésus, pas comme le journal Crésus , non, celui-là s’il arrive déjà à dénicher une page de pub pour arrondir sa fin de semaine et celle de ses collaborateurs c’est déjà le gros lot. Pourtant, c’est un journal riche en informations économico-culturelles très diversifiées. Mais aujourd’hui les médias «papier» sont devenus les locomotives brinquebalantes d’une société visu-virtuelle, sans aucune attache littérale.

Aujourd’hui, les journaux se bousculent aux urgences de madame la PUB, car le commun des mortels a d’autres chats à fouetter que d’aller s’acheter un journal et s’asseoir sous l’ombre d’un ficus et y passer un bon bout de temps, comme il n’y a pas si longtemps. Exception faite de quelques retraités qui continuent, mordicus, à ne pas vouloir changer d’habitude, et à commencer leur journée par le kiosque à journaux. En vérité, ils ne le font que par réflexe conditionné, et en fin de journée ils n’auront lu que les gros titres et essayé de crucifier quelques mots sur la grille des mots fléchés. Les jeunes, «ya kho», ne savent plus ni d’où viennent-ils ni où vont-ils. Encore moins, pouvoir construire une phrase pour s’intéresser à la lecture. «Normal, ya kho!» ne cessent-ils de répéter devant les caméras des nouvelles chaînes de télé aigres-acides. Malheureusement, il en est de même pour tout ce qui touche aux arts et aux lettres. Le théâtre ou le cinéma. Qu’elles sont loin les villes de Vienne et Venise d’Alger ! Qu’il est loin le port d’Amsterdam de celui d’Oran ! Dans le premier, on exporte des orchidées, dans le deuxième on importe du blé. Dans la première ville, on construit des habitations flottantes, dans la deuxième, on utilise la mer pour fuir le pays.  

Et puis, le plus gros mouvement des foules est aux abords des marchés, des stades et des salles des fêtes où l’on fête les mariages avec karkabou et pétards. Et puis, que peut apporter la culture à un peuple qui ne s’extasie que par et pour le tumulte.   

Alors, moi, si j’étais riche comme Crésus, je me mettrais dans la peau du bourgeois gentilhomme. Sur la terrasse de ma grande véranda, agencée de plantes grasses, donnant sur le jardin, je prendrai mon petit déjeuner. Sur la table bien garnie, j’exigerai à mes valets de service d’ajouter un bouquet de fleurs et d’allumer un bâton d’encens. Et c’est en robe de chambre et pantoufles que je siroterai toute la table ; avec mes yeux d’abord ; puis, friandise après friandise, tasse après tasse, je prendrai ma revanche sur mon passé de salarié payé à la tâche et selon l’humeur de mon employeur. Ledit employeur, grand plouc devant l’éternel, sans culture ni savoir vivre, distribuait à qui il voulait la bouchée de pain sans goût ni saveur. Oublions ce passé, qui colle toujours à mes basques d’indigent, et revenons à mon illusion  de riche en puissance. Où j’en étais ?...  

Ah ! J’étais dans ma véranda en train de prendre mon petit déjeuner. Je disais donc, juste après avoir tout siroté, une heure après, on m’apportera le journal. Avant même de l’ouvrir, on m’annoncera que le chauffeur m’attend avec la limousine. Je rejoindrai ma garde-robe. Devant la centaine de smokings, j’hésiterai un long moment. Une belle femme viendra m’aider à en choisir un et l’enfiler. En sortant, je m’allumerai un «Habano». Car c’est avec un personnage politique très important que j’aurais rendez-vous pour négocier la contrepartie de mon aide pour sa compagne électorale. L’après-midi, je ferai un tour dans mes propriétés. J’engueulerai quelques contremaîtres et renverrai au chômage quelques travailleurs fainéants ainsi que les rétifs qui n’arrêtent jamais de réclamer augmentations et droits. 

Je leur ferai savoir que si le monde est ainsi c’est la faute des pauvres qui ne cessent jamais de voler les riches et leurs amis politiciens. Car si les riches ne payaient pas leurs impôts, les pauvres ne trouveraient même pas quoi manger. Après leur avoir dit ça, je sourirai en mon for intérieur, car je saurai que la vérité est tout autre, mais j’aurai la conscience tranquille d’avoir suivi, depuis Coré et Crésus, la doxa des prédateurs. Avec mes amis, alliés et parents riches, nous créerons un lobby de pression pour nous enrichir encore plus. Le hobby de notre lobby ne sera consacré qu’aux jeux de l’argent et de la finance. Le reste du temps, nous l’écoulerons dans les îles paradisiaques du fisc et des filles. 

Loin du bruit de la cité, sans eau ni jardin, où j’habite aujourd’hui, j’écoulerai des jours, des ans, des siècles de farniente et de plaisir. Je sais, quand je serai vieux, ma conscience m’interpellera avec quelques remords et mea culpa. Mais comme tous les riches, je léguerai à quelque fondation caritative deux ou trois miettes de pain moisi et le tour sera joué. J’ajouterai une Omra et un hadj pour boucler le grand mensonge. Là où j’irai j’aurai mon chapelet dans la main. Et là où je passerai, je laisserai derrière-moi des effluves de musc et des yeux écarquillés d’envie et d’admiration.   

Mais en attendant d’être riche comme Crésus, j’abhorre les riches et leurs gestes maniérés. Je doute de leur sincérité et je n’aime pas leurs fils à papa. Car je sais que s’ils sont riches c’est parce qu’ils ont sucé le sang des pauvres travailleurs sans se soucier de leur situation de morts-vivants sans aucune perspective d’avenir. Car je sais que s’ils sont riches parce que les pauvres payent plus d’impôts qu’eux et leurs amis politiciens. Car je sais que s’ils sont riches c’est parce qu’ils n’ont jamais été honnêtes et sous leur passé et leur double-menton  s’entassent des strates de vie écrasées sous leur inassouvie cupidité. Ils n'ont jamais le temps pour apprécier les belles choses. 

Ils n'arrêtent jamais de courir derrière l'infiniment infinitésimale miette. A peine s'ils s'attardent sur un message ou une image. Encore moins, devant une fleur ou un paysage. Au moment où ils te tendent la main pour un salut, à la vitesse de l’éclair, ils se demandent que peuvent-ils en tirer. Combien et comment ? Tout ce qui est loin de leurs yeux est loin de leur cœur. Tu leur chantes la plus belle mélodie, ils se tournent vers le tintement de quelques pièces. Tu leur lis des poèmes, ils te parlent de ce qu’ils ont gagné en vendant quelque chose. Tout se vend, tout s’achète chez eux. La sueur comme l’honneur. Quand ils te donnent un moment d’écoute c’est comme s’ils t’ont offert la lune en cadeau. S’ils n’avaient pas entendu parler de l’amour, jamais ils n’auraient su ce que c’est. Et même après en avoir entendu parler, ils continuent de croire que tout peut s’acheter. Comme des murs construits sur du sable, ils te lâchent à la première épreuve. 

En attendant d’être riche comme Crésus, je fuis les riches. Et comme Robin des bois, j’aimerais voler les riches pour donner aux pauvres. 

En attendant d’être riche, je n’aime pas les riches…                 

En attendant de ne jamais être riche, je continue à tendre ma main à quelques voisins dans le besoin. Je continue à faire sourire des enfants dans des chaumières éclairées à l’ampoule de quarante watts. Je continue, surtout, à apprendre à mes enfants ce qu’est l’humilité et la sincérité dans l’effort. Sans oublier d’écrire des proses et des poèmes pour tous les laissés- pour-compte, sans jamais me lasser ni me décourager. 

Car, en attendant de voir les riches et leurs amis politiciens rendre les comptes au peuple spolié, je m’essaye du plus profond de moi d’être un homme riche de cœur et honnête jusqu’à ma mort.

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