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Chroniques

Derniere minute

Un drapeau pour mes filles



Bousculé par un directeur sans-gène, je n’avais aucun répit dans mon travail. Du matin au soir, c’est la galère. Du matin au soir, c’est les ordres fusant comme dans une arène de gladiateurs. Et les choses allaient en «effet boule de neige». Car plus je donnais, plus le dirlo-dictateur en voulait plus. Les jours passaient et se ressemblaient. Injures. Injonctions. Ordres à exécuter la nuit, le jour,  par téléphone et à vive voix ; et ça passaient les mauvais quarts d’heure, à chaque heure. Je résistais comme je pouvais. Mais des fois, il y a de ces injustices… Il pleuvait des trombes. La grisaille emplissait mon cœur de chagrin et de tristesse. C’était l’hiver. Un sentiment étrange empoignait ma gorge jusqu’à la mélancolie. Plus la pluie tombait, plus je rêvais d’un bain chaud et d’un repas avec les miens. J’égrenais le temps, minute par minute. Chaque heure qui passait me soulageait d’un lourd faix. Je me souviens même avoir pensé à tout laisser tomber et partir… Juste pour un somme. Juste pour une sieste. Juste pour un bol d’air dans la nature.  Seize heures trente sonna. Il pleuvait toujours. Les bureaux se vidaient. On sortait en courant ; les uns rejoignant leurs véhicules, les autres les arrêts de bus. Tous heureux d’une journée bien remplie.

Je fis un dernier tour sur les lieux, je pris mon manteau, mon parapluie et je sortis. 

Je sors mon téléphone portable, je le dépose sur le tableau de bord, j’actionne le démarreur, je mets les essuie-glaces en marche et je prends le chemin du retour. Trente kilomètres à faire sous une pluie battante, mais la joie de retrouver ma famille apaisa mon stress. 

Juste en entamant la dernière rue pour quitter la ville, le téléphone sonna.  C’est ma femme, je me suis dis, en m’empressant de répondre. La voix du directeur, à l’autre bout – du néant, siffla dans mes oreilles, tel un obus qui allait exploser.

─ Je t’attends au bureau, cria-t-il et raccrocha. 

Va au diable. Toi et ton bureau, je continuais de marmonner. Au premier tournant, je m’arrête et je rebrousse chemin. 

Il était devant la porte. 

─ Débrouille-toi un emblème, demain nous avons une visite officielle, celui-là, il est tout abîmé.        

─ Mais je ne peux pas en trouver maintenant, dis-je, tout est fermé à cette heure. 

─ Débrouille-toi. Je veux que demain matin un drapeau propre flotte au fronton de l’immeuble, c’est ton travail. 

Il me quitta en me laissant sur place.

Il ne manquait plus que ça. Je ne savais pas quoi faire. Et puis, le drapeau, ce n’est pas mon affaire, je me suis dis. Le drapeau, c’est pour les autres, justement pour ceux qui se la coulent en douce. Et puis, où vais-je le trouver cet emblème ? 

La pluie redoubla d’intensité. 

Je monte dans ma voiture, j’attends un moment, puis je pense à mon ami Hamid ; je l’appelle.  

─ Hamid, lui dis-je, j’ai besoin d’un emblème pour demain matin.

─ Mais pour quoi faire ? me dit-il, tout intrigué.

─ C’est pour une visite officielle que nous aurons demain au travail, lui répondis-je.

─ Mais il est tard... 

─ Tu ne peux pas faire quelque chose pour moi ?

─ Je vais voir. Raccroche, je vais t’appeler dans un instant.

Je regarde la pluie ruisseler le long du pare-brise. Elle dessine des arabesques ; je les suis de haut en bas. Je m’oublis. Je laisse mon esprit s’évader. Sortir de moi, aller à la rencontre de quelque chose de meilleur ; je me retrouve en  train de crier mon marasme à qui de droit.

Au moment où j’allais me glisser dans le fond des choses non dites, jamais dites ; mon portable me fit revenir à la réalité. Je le laisse sonner trois fois, puis je décroche.  Hamid mon ami, de l’autre côté de la ville m’appelait pour me dire de le rejoindre. 

─ Il y’a un magasin au centre ville qui vend des emblèmes et des guirlandes, me dit-il en prenant place dans la voiture. Sans lui répondre, presque absent, je démarre en trombe. Un instant après, je m’arrête au niveau du magasin. Il était fermé. 

─ Ne t’en fais pas, me dit Hamid. On va voir un ami, peut-être trouverons-nous un drapeau chez lui. 

Je ne lui répondis pas et je démarre. Le soir descendait. Brumeux. 

Dans un quartier un peu éloigné de la ville nous nous arrêtâmes.

─ C’est là, me dit-il. 

Mon ami Hamid descendit de la voiture et frappa à une porte. Un enfant sortit, suivit d’un homme. En voyant mon ami Hamid, l’homme s’esclaffa de rire et l’embrassa amicalement. Ils restèrent ensemble un moment, puis ils se dirigèrent vers moi. Je descendis de la voiture pour saluer le monsieur. 

─ C’est bon ! me dit Hamid, je crois que c’est réglé ton problème. Mon ami Boualem va te dépanner ; il a un drapeau, il va te le passer pour quelques jours. 

Je remercie le monsieur tout en soufflant le soulagement. Le monsieur rentra chez lui et revint avec le drapeau. 

─ Il est un peu sale, en le rinçant dans de l’eau, tu peux l’utiliser, il est tout neuf, me dit-il. 

Je le remercie ; je prends congé de mon ami Hamid et, sous une pluie battante, je m’engage sur la nationale quatre. Je reste triste. Encore, il faut le laver cet emblème ; veiller à le sécher et puis le repasser pour que demain il sera fin prêt pour être hissé. J’étais fatigué et je voulais à tout prix en finir avec cette histoire de drapeau. Avec tout ce que j’endure dans mon travail, et voilà que maintenant, je dois faire le blanchisseur et le repasseur. Il ne me manquait plus que ça ! 

La tristesse emplit encore plus mon cœur en arrivant chez-moi. Sur mon visage se lisait la déception et l’envie de dégueuler sur tout ce qui bougeait. 

Ma femme m’accueillit, comme à l’accoutumée, devant la porte, souriante et pressée de m’aider à enlever mon manteau. Son sourire dilate toujours mon cœur. C’est mon faisceau de lumière dans mes moments obscurs.  Elle sait déjà. Elle lit toujours dans mes yeux. Quand elle décèle quelque chose,  elle se tait. Elle attend que je parle. Je ne lui dis rien. Je sors l’emblème du sachet. Je le déploie dans la cuisine. Mes filles sortent je ne sais d’où. Elles se disputent le drapeau. La cadette s’enveloppe avec l’emblème et se mit à danser. Elles partent dans leur chambre. Je les entends chanter l’hymne national Kassaman. Je suis resté là, inerte. Ma femme de même. 

─ Papa, me dirent-elles, quelques instants après : il ne faut pas laisser le drapeau de notre pays comme ça. Il doit être impeccable et propre.

Une larme faillit me trahir. Je me ressaisis. Je souris, et je dis merci à mes filles. Le lendemain, au moment de reprendre la route pour mon travail, je trouve sur la table le drapeau plié et repassé. Ma femme le prend et, délicatement et avec respect, elle me le donne. Je le prends dans mes bras avec précaution et dignité. Dès mon arrivée au travail, j’appelle Madjid, l’agent de service et, ensemble, on le hisse tout en haut du mât. 

Une légère bise le fit flotter au dessus de nos têtes.  Une sensation de bien-être envahit mon âme de fierté et d’amour pour mon pays. 

A ce moment, le directeur était à des années-lumière de ma pensée…

Seule l’Algérie, pays et patrie, emplissait mon esprit. 

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