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Chroniques

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Quant à ceux qui...



Quant à ceux qui n’ont  jamais rien eu,  ni cadeaux ni amis. Quant à ceux qui n’ont jamais été écoutés, jamais bien mangé. Quant à ceux qui, dans les taudis et les rues, se trouvent leurs demeures. Quant à ceux qui n’ont jamais connu leur père ni eu de vraie mère. Quant à ceux qui n’ont jamais voyagé, ni par air ni par mer. Quant à ceux qui n’ont jamais rien demandé, ni  jamais  rien reçu. Quant à ceux qui ne connaissent de la vie   que ce que leur donnent les  aléas de la vie.

Quant à ceux qui ont été contraints de quitter leur pays.

Quant à ceux qui, loin des leurs, souffrent en attendant des jours meilleurs.

Quant à ceux qui triment du matin au soir pour rapporter du pain propre avec des mains sales, de suie et de sueur.

Quant à ceux qui ont été oubliés par les leurs et leur pays. 

Quant aux enfants qui n’ont jamais été enfants.

Quant à tous ceux-là…je dédie cette prose. 

Il est pour eux, mon soupir d’aujourd’hui. Il est pour tous les oubliés de la société. 

Ilest pour ces hommes qui, il n’y a pas longtemps, étaient de vrais hommes. Et ces femmes, dignes et vertueuses, qui n’ont jamais abdiqué sur l’honneur, ni jamais mendié un quelconque bout de place au détriment de leur pudeur. Et les autres, tous les autres, les laissés-pour-compte, ou le compte de la carte d’électeur, ou le compte de la foule pour remplir les salles et les places publiques. Et il y a aussi ceux qui ne parlent jamais. Car à force de n’être jamais écoutés, ou appelés à donner leur avis, ou considérés, ne savent plus parler. Alors, ils triment sans rechigner ; vont au charbon toujours le dos courbé ; mais le soir, quand ils rentrent chez eux, rapportent du pain propre à leurs enfants. Un pain au goût de miel, car indemne d’impureté et de souillures morales. 

Ma prose va aussi à ceux qui n’arrivent pas 

à joindre les deux bouts du mois. Dans chaque épicerie, ils ont une ardoise à payer. Entre le pain, le lait, les légumes, le gaz et l’électricité. Entre les soins, les habits et tous les autres imprévus qui arrivent sans aviser. Le ramadhan, l’Aïd et puis la rentrée. 

Ma prose soupir est pour tous les enfants qui vivent de ce que jettent les riches. Dans 

leurs poubelles, pleines à craquer, ils guettent le soir pour y puiser avec leurs petites mains d’ange de quoi manger. Ma prose est aussi pour ces enfants qui n’ont pas eu le temps d’être enfants. Car ils passent leur temps dans les décharges publiques à ramasser des chiffons. Ils sont vendeurs de sachets à la criée. Ils sont colporteurs d’eau ou de commissions. Ou ils vendent du pain arabe au bord des routes et dans les souks des villes et villages. Ils n’ont pas le temps de faire leurs devoirs, car leur chez-soi est un taudis de bric et de broc. A l’école, ils somnolent de fatigue et le prof n’a d’yeux que pour les fils à papa. 

Ma prose-soupir est une lettre d’amitié que je leur envoie depuis ma modeste vie. Je sais, de nos jours, ce n’est point de prose ou de poésie dont ont besoin ces démunis. Mais c’est une amitié sincère que je leur offre, arrosée d’une larme de décence. 

Et, après avoir appris de ces oubliés ce qu’est la vraie vie, j’ai dit à mon cœur : Ô mon cœur, laisse le temps au temps et ne fais pas cas des humeurs des gens ! Ils diront et diront, le dompteur des jours et des saisons les effacera d'un trait, comme s'ils n'avaient jamais existé. Et ne restera dans la rivière que ses galets.  Ô mon cœur, redresse ton front,  ne le laisse toucher la terre que pour remercier et adorer ton Créateur ! Et sache combien de mains sales, de suie et de sueur, rapportent du pain propre. L'honnêteté est un fardeau que seuls les seigneurs connaissent sa valeur. Ô mon cœur, prend exemple des vertueux et de leur vertu ! Éloigne-toi du vice et des vicieux. Et ne cueille de la vie que ce qui t’aide à adoucir tes mœurs. Et ne crois pas que tout ce qui est pavé de bonnes intentions mène au paradis. La rose sort de l'épine et la mort du pavot. Ménage ta monture si tu veux partir loin. Car rien ne sert de courir. Rien ne sert d’avoir beaucoup d’amis, car quand vient ta destinée, tu te retrouveras seul à lutter contre vents et marrées. 

Ô mon cœur, n’oublie jamais d’où tu viens et garde tes pieds sur terre ! Combien la chute sera dure quand on croit avoir atteint les sommets. Le vertige de l’arrivisme fait plus mal que tous les  malheurs réunis. Ô mon cœur, apprends de ces hommes et femmes la pudeur pour que demain tu n’auras pas à tendre ta main ou t’abaisser devant ceux qui, hier, accouraient pour te serrer la main !

Poète à mes heures de gloire, triste comme un enfant seul, je pense à mes frères. Leur appel, comme un écho, sortit de mes entrailles, m’inspire des vers :

« Desserre ton poing

Ouvre ta main

Accueille les tiens

Donne-leur des câlins

Le devin dicte son dessein… »

Et ma solitude reprend du poil de la bête. Elle caresse mes neurones d’une irrésistible envie de tout divulguer. Ou tout laisser tomber. Ou écrire le roman de l’errance et des laissés-pour-compte. 

Si je suis solitaire, triste et un peu en retrait, c’est que dans mon cœur je porte d’autres cœurs. Ils palpitent, comme le mien, pour le morceau de pain dur comme la pierre. Si mes voyages ne peuvent aller au-delà de mes rêves, ce n’est point de flegme ou de peur, mais le sable, la poussière, les cailloux… les enfants déshérités ; voyez-vous, je ne saurai les effacer de ma mémoire. Un baiser sur leurs joues de vermeille. Une étreinte en pleine lune. Dans le creux de l’oreille, l’enfant me dit sa souffrance :

Ils m’ont confisqué mon enfance, puis ma jeunesse. Ils m’ont condamné, puis rejeté et haï. En marge d’eux, j’ai vécu en solitaire. 

Devant leur porte, sous la pluie et le soleil, j’ai attendu un bout de pain amer. Quand  j’atteignis la force de l’âge, ils ont  mangé, à petit feu, mon énergie, mes neurones et mon intelligence. A soixante ans, ils m’ont licencié pour motif de retraite avec un pécule mensuel de quelques dinars.  Aujourd’hui, je vis en autarcie ; comme De Foucault, dans sa chaumière du mont Tahat, je ne sors plus de chez moi ; ce n’est pas que je ne veux pas sortir, mais je n’en ai plus les moyens. 

Ne m’appelez plus frère, mes frères m’ont laissé tomber. Ne m’appelez plus père, mes fils m’ont laissé tomber. Ne m’appelez plus fils, mes parents m’ont laissé tomber. Ne m’appelez plus voisin, mes voisins m’ont laissé tomber. Ne m’appelez plus homme, les hommes m’ont laissé tomber. Je suis celui que les aléas de la vie ont poussé en marge de la société. Je suis celui que vous faites semblant ne pas voir quand vous le croisez. Je suis celui qui avait et donnait, et qui ne possède plus rien aujourd’hui pour donner. Je suis celui qu’on appelait Monsieur et qu’on n’appelle plus. Je suis celui qui était et qui n’est plus. Je  suis celui que le sort a oublié. Sur le quai d’un port ou d’une gare l’a jeté. Sous un pont lui a offert un lit. De pain noir l’a nourri. Des cœurs des amis l’a effacé… 

Mais prenez de moi cette vérité. Tout n’est que destinée. Et ce que vous appelez réussite et succès n’est en vérité que providence et fatum. Ne voyez-vous pas combien d’illustres personnages ont fini leur vie dans les bas-fonds, et combien d’âmes médiocres tiennent le devant de la scène ?

Regardez-moi dans les yeux et vous comprendrez que je ne suis pas le vagabond que vous croyez. Donnez-moi votre écoute et je vous conterez ce qui m’est arrivé. Ne me jugez pas avant d’avoir fini mon histoire. Comme vous j’étais ; demain, qui sait, comme moi vous serez. 

Tendez-moi votre main et je saurai me relever…

«Celui qui ignore leur situation, à cause de leur décence, croit qu’ils ont suffisance. Tu peux les reconnaître grâce à leurs traits ; ils ne demandent rien aux gens avec insistance » (Sourate de La vache, verset 273).  Dieu reconnaît les siens. Et c’est à Lui que vont mes prières pour qu’aucun de ceux pour qui j’ai écrit cette prose ne vive dans le dénuement et que chez leurs frères les hommes trouveront compassion et écoute. Inchallah !

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