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Plusieurs concessionnaires installent leurs usines de montage : La voiture « algérienne » est-elle rentable ?



« Qui aurait imaginé, il y a 3 ans, que l’Algérie puisse devenir un jour un pays producteur de véhicules. Cela est devenu une réalité et dans les quelques années à venir, notre pays deviendra exportateur de voitures ». C’est en ces termes que le Premier ministre, Abdelmalek Sellal a dessiné, le 29 décembre dernier, les contours de l’industrie automobile naissante en Algérie. Mais plus de deux ans après l’entrée en production de la première usine de montage de véhicules Renault à Oued-Tlélat, près d’Oran, des questions ressurgissent.

Combien d’usines peut-il supporter le marché algérien ? Produire un véhicule en Algérie est-il moins cher que celui qu’on importe ? L’économie nationale peut-elle accompagner autant d’usines ? Autant d’interrogations qui commencent déjà à dégager des débuts de réponses. Même si, pour l’heure, il semble que les premiers constructeurs qui se lancent dans la bataille avancent plutôt les yeux fermés, l’essentiel étant de répondre présent à une politique gouvernementale qui ne se soucie, d’emblée, que des formes en attendant que les constructeurs s’occupent du fond.
Pour répondre à ces questions, l’exemple de Renault est la seule référence disponible. L’usine de la marque française, inaugurée en novembre 2014 après une coopération entre des partenaires gouvernementaux et le constructeur français, n’a probablement pas atteint tous ses objectifs. Mais la marque au Losange peut se permettre, aujourd’hui, de déclarer sa fierté d’être pionnière dans ce domaine en Algérie. Pour le Directeur général de Renault Production Algérie, Bernard Sonilhac, le bilan est « très positif ». « En termes de qualité on fait aussi bien, même mieux que les voitures Importées de Roumanie. Les clients aiment bien la Symbol « made in bladi », nous avons reçu un premier prix des journalistes algériens qui a récompensé la voiture après les essais. Les enquêtes de satisfaction-clients, menées tous les mois, on est à la cinquième enquête, montrent que 90% des clients disent qu’ils recommanderaient volontiers cette voiture à leurs familles et à leurs amis. Il y a 70% des personnes interrogées qui accordent une note de 10 sur 10 à la voiture. C’est un succès pour la qualité. C’est un succès parce que ça plait aux clients. C’est un succès pour le volume de production », a-t-il déclaré lors d’une récente interview accordée au Quotidien d’Oran.
Pour Bernard Sonilhac, tous les objectifs de son entreprise sont atteints ou même dépassés. C’est le cas de la sous-traitance. Le responsable a indiqué qu’à la fin de l’année qui vient de se terminer, le taux d’intégration devait être de 28%, un taux « conforme aux attentes ». Ce taux devra être de 42% 4 ans après le lancement de la production, c'est-à-dire en 2019.

La sous-traitance, premier enjeu

L’autre usine, qui est officiellement entrée en production, est celle qui monte les voitures Hyundai de Tiaret. Son promoteur, Mahieddine Tahkout, a promis que le taux d’intégration dans la production de ces voitures sera de 40% à moyen terme. Le taux d’intégration initial n’est pas précisé, mais celui-ci devrait atteindre 15% au bout de la 3e année d’exercice, avant de passer à 40% lors de la cinquième année, indique la fiche technique, selon Cima Motors. Puis, l’homme d’affaires a rappelé à la presse que son entreprise a signé des accords avec des équipementiers étrangers pour la fabrication de pièces de rechanges. C’est le cas de la société iranienne Saïpa qui a déjà entamé la construction d’une usine à Tiaret. Elle devra fabriquer des pièces de rechanges pour l’usine Hyundai et pour d’autres marques également. Cela permettra de gagner des sommes conséquentes en devises.

Avant Saïpa, d’autres sous-traitants commencent déjà à s’installer. Ainsi, Martur Algérie s’est déjà installé près d’Oran. Elle emploie 80 personnes et fournit l’usine de Oued-Tlélat en sièges et autres accessoires nécessaires aux véhicules. Mieux ! Pour les câblages et les faisceaux de câbles électriques c’est l’usine SITEL à Tlemcen qui a commencé à approvisionner l’usine de Renault. SITEL est une société publique 100% algérienne. Elle travaillait au départ dans la téléphonie pour Ericsson. C’est de gros investissements qui ont un grand impact en matière d’emploi. Pour les pièces plastiques, SAREL, une société implantée à Alger, a également signé un accord avec Renault. Cette PME va conclure un partenariat avec une société roumaine.
D’autres industriels sont déjà prêts à fournir le marché dans certains segments de pièces détachées. C’est le cas du patron de Cévital, Issad Rebrab. « Nous pouvons produire des pare-brises et des pièces de verre pour les véhicules dans notre usine de verre plate à Larbaa. Peugeot est d’ailleurs intéressé, mais il faut des volumes de production de voitures importants. On ne peut pas produire pour 20.000 ou 50.000 véhicules par an, il faut au moins 300.000 véhicules par an, voir un million pour certaines pièces, sinon ce n’est pas rentable et on ne sera pas compétitif », a déclaré le patron dans une interview accordée au site TSA. « Nous envisageons de nous lancer dans la fabrication de boulons avec les aciers spéciaux que nous produisons dans notre usine sidérurgique à Piombino en Italie. Dans chaque véhicule, il y a au moins 100 euros de boulons. On peut aussi produire des pièces de moteurs avec de la poudre d’acier », détaille Rebrab, en estimant lui aussi que le gouvernement « doit obliger les constructeurs à s’engager à acheter de la pièce de rechange produite en Algérie pour leurs usines partout dans le monde ».

D’autres intervenants dans le domaine de la production automobile vont plus loin. C’est le cas de Mourad Eulmi, le patron de Sovac (représentant notamment de Volkswagen), qui demande carrément aux autorités d’obliger les constructeurs à venir avec leurs équipementiers. « Maintenant, le gouvernement doit passer à une autre étape, celle d’imposer aux constructeurs de s’approvisionner en pièces de rechange produites en Algérie, en échange de l’accès au marché », a-t-il indiqué. Pour le jeune patron, le gouvernement a imposé aux constructeurs « d’installer des usines de montage, il doit maintenant leur demander de ramener leurs équipementiers et de s’engager à acheter une partie des pièces de rechange produites localement pour leurs usines à l’étranger ».
Mourad Eulmi, dont l’entreprise a signé en novembre un contrat pour la construction, dès juin prochain, de trois modèles du groupe Volswagen (la Golf, Skoda Fabia et Seat Ibiza) dans son usine à Relizane, rejoint Issad Rebrab sur la nécessité de faire de la quantité avant d’espérer attirer un maximum d’équipementiers. « Notre objectif caché est de développer la production de pièces de rechange, mais il faut des volumes importants, au moins 100.000 véhicules par an », insiste-t-il. « Il faut savoir que les constructeurs achètent en grandes quantités les pièces de rechange, ce qui leur permet d’avoir des prix d’achats intéressants et de produire des véhicules compétitifs », ajoute Eulmi.

En réalité, le représentant du constructeur allemand va faire mieux. Il ne l’a pas clairement dit, mais Volkswagen va installer des chaînes de production de pièces de rechanges destinées à son usine algérienne (deuxième en Afrique après celle de l’Afrique du Sud et seule de la région Moyen-Orient-Afrique du Nord) mais également à ses usines espagnoles. C’est dans ce pays, situé à seulement quelques kilomètres de côtes algériennes que se trouve Ibiza, l’une des plus importantes filiales du géant allemand de construction automobile.

Les prix, l’autre enjeu

Avec l’installation des usines de montage de voitures, beaucoup d’Algériens se sont attendus à une baisse des prix. Or, les premiers véhicules écoulés sur le marché national ont plutôt refroidi plus d’un. Ainsi, les prix des deux modèles montés par l’usine de Oued-Tlélat sont loin d’être alléchants. Pis, la Renault Sumbol et la Dacia Sandero s’affichent à des prix légèrement supérieurs à celles qui sont importées de Roumanie ou de Turquie. Un fait expliqué par notamment la quantité, encore limitée, des véhicules assemblés sur place. Pour le Directeur général de Renault Production Algérie, des démarches sont en cours pour réduire les prix. « Il y a une démarche pour la réduction des prix de la voiture. C’est l’effet volume qui va dans le bon sens qui permet d’amortir les coûts d’installation, mais le problème que nous avons rencontré est qu’entre l’élaboration du business plan et aujourd’hui, le dinar a perdu 20% de sa valeur, donc tous les calculs de rentabilité ont été pénalisés par les cours de devises. Le fait qu’on produit plus permet d’amortir ces coûts. Dans toutes les usines de Renault il y a des démarches de recherche de pistes de réduction des coûts de production, de productivité et d’éviter tout ce qui est gaspillage. C’est une démarche en permanence pour rester compétitif. Cependant ce qui fixe le prix de la voiture c’est le marché et la concurrence», a expliqué le responsable, cité par le Quotidien d’Oran.

La situation va probablement changer lors de cette année 2017. Et Mahieddine Tahkout, le patron de TMC (Tahkout Motors compagny), qui monte notamment les voitures Hyundai, les voitures de son usine de Tiaret vont être « au moins 20% moins chères » que celles qui sont sur le marché.
En s’exprimant ainsi, l’homme d’affaires fait allusion aux aides apportées par l’Etat dans le cadre de la Loi de finances 2017. Le texte évoque ainsi une «extension du bénéfice de l’avantage fiscal accordé au profit des sociétés de production de véhicules industriels à l’importation de parties accessoires et composants qui font partie des collections destinées aux industries de montage ou celles dites CKD à l’ensemble des sociétés de production activant dans le domaine de l’assemblage et du montage agréés par le ministère de l’Industrie». En plus clair, cette mesure d’exonération de certaines taxes qui alourdissent la facture des importations des différents composants de la voiture réduira, sans aucun doute, les coûts d’assemblage et permettra de fait la réduction des prix de vente au public des véhicules montés localement. Encore faut-il que les concessionnaires jouent le jeu et n’imposent pas leurs grilles tarifaires qui donnent le tournis, comme c’est le cas actuellement pour les véhicules importés. La loi encourage également l’assemblage automobile et évoque «le remplacement de l’avantage temporaire applicable actuellement à compter du premier janvier 2015 pour une durée de 3 ans par un avantage permanent». C’est le seul moyen qui peut permettre aux constructeurs de réduire les coûts de production et, passant, les prix des voitures à la vente.

L’emploi, un chiffre mitigé

A cause notamment d’un taux d’intégration faible, le secteur du montage automobile ne crée pas, dans l’immédiat, beaucoup de postes d’emplois. Même pas de quoi réembaucher les salariés licenciés par les concessionnaires pour faire face à la crise due à la chute des importations de voitures. On évoque environs 6000 emplois perdus. Or, après le décompte des postes qui seront fournis par les projets en cours, on est loin du compte. Ainsi, l’usine Renault a crée plus de 400 emplois directs et près de 700 postes de gardiens et d’autres métiers liés au bon fonctionnement de la société. Quant à Hyundai, on annonce près de 350 emplois directs. L’usine de Volkswagen va générer plus de postes de travail. Environs 1400 embauches. Mais cela reste très maigre, malgré la création de nouveaux emplois dans les quelques sociétés de sous-traitance et dans les circuits commerciaux. Une relance de la filière va certainement créer des postes de travail dans les espaces qui seront dédiés à la vente.

Des chiffres et des interrogations

Au sommet de sa gloire, le marché algérien de l’automobile a importé plus de 560 000 véhicules en 2012. Le volume est descendu à moins de 400 000 en 2015 et à moins de 50 000 voitures durant l’année dernière. Une situation qui a poussé certains concessionnaires à mettre les clefs sous le paillasson ou à réduire de manière drastique leur activité.
Or, selon les chiffres du ministère des Transports, seuls 52% des véhicules importés en 2015 ont été immatriculés. Autrement dit, près de la moitié des voitures acquises par les concessionnaires sont restées dans les garages. Elles n’ont pu être vendues. Or, les montants en devises de leur achat ont été déboursés.
Cela contraste justement avec les chiffres que les constructeurs envisagent de monter dans le pays. On estime, en effet, le nombre de voitures qui seront montées en Algérie à près de 500 000 véhicules à l’horizon 2020. Le chiffre est en effet énorme. Certains experts, comme Mokhtar Chehboub, ancien PDG de la SNVI (Société nationale des véhicules industriels) le chiffre peut être supporté par l’économie nationale. Ce n’est pas l’avis de responsables du ministère de l’industrie qui estiment que le marché algérien « pourra être saturé » d’ici quelques mois. C’est pourquoi, d’autres projets d’investissements ne seront probablement pas acceptés.

Pourtant, en l’espace de quelques mois, plusieurs marques internationales ont annoncé leur volonté de s’installer en Algérie. C’est le cas du géant japonais Toyota, de ses compatriotes Nissan et Suzuki et d’autres constructeurs, notamment des Chinois. Tous voient en le marché algérien une opportunité de se déployer sur d’autres marchés, notamment africains.
Il faut dire que les constructeurs automobiles ont été poussés par les autorités à cette attitude. La loi de finances 2015 exigeait en effet des constructeurs un investissement au bout de 5 ans de présence commerciale en Algérie. Une politique qui a déjà donné ses fruits dans d’autres secteurs. C’est le cas du médicament où des dizaines d’usines ont vu le jour après la promulgation d’une loi obligeant les laboratoires à s’installer en Algérie sous peine de voir leur agrément retiré.
Il faut rappeler qu’en plus des usines lancées par les constructeurs connus, l’Armée nationale populaire (ANP) s’est lancée, elle aussi, dans le montage automobile. Elle a déjà installé plusieurs usines en coopération avec de grands groupes étrangers, à l’image de Mercedes Benz. A cela, il faut ajouter les constructions mécaniques qui ont attiré de grandes marques internationales, à l’image de Deutz ou encore Liebherr. Ces entreprises, associées à des sociétés publiques, fabriquent du matériel des travaux publics, des machines agricoles et des bus à usage civil ou pour l’armée.
Plus récemment, c’est un industriel algérien qui annoncé le montage de scooters à Béjaïa. L’armée envisage également de construire des hélicoptères, tandis que des rames pour trains sont déjà assemblées à Annaba. Les concessionnaires automobiles ne seront donc pas orphelins !